Afrique

“Jeppe on a Friday“ : un autre regard sur l'Afrique du Sud

Ravi, le commerçant indien (en haut), et Vusi, le trieur de poubelles (en bas)
Ravi, le commerçant indien (en haut), et Vusi, le trieur de poubelles (en bas)

Cinq hommes, autant de rages de vivre et de facettes de l'Afrique du Sud post-apartheid. Filmés au fil d'une seule journée à Johannesburg, ils livrent un tableau brut et intime d'un pays qui, coûte que coûte, tente d'aller de l'avant. Un pays dont la richesse et l'instinct de survie font écho à ceux qui animent des personnages courageux et émouvants, à la fois un peu perdus et ancrés dans une réalité sans concession.

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Jeppe on a Friday ("Un vendredi à Jeppe") est un documentaire de femmes sur des hommes. Produit par la Canadienne Sarah Spring, il a été réalisé par sa compatriote Shannon Walsh et la Sud-Africaine Arya Lalloo. Shannon Walsh était à Paris en ce début du mois de juillet 2013 pour la présentation de son film. Rencontre.

Les couleurs, les rythmes, les voix de Johannesburg au petit matin, et puis une plongée à pic dans le quotidien... Celui de Vusi Zondi, qui collecte les déchets dans une banlieue résidentielle. En ce 9 mars 2013, le musicien zoulou Robert Ndima se réveille dans le foyer pour hommes où il réside. Venu du Bénin avec sa famille, Arouna fait ses prières avant d'ouvrir son restaurant. Au coin de la rue, l'Indien Ravi trépigne dans sa petite boutique. A deux pas, dans un loft à la décoration épurée, le jeune JJ, tous les portables en action, distribue des instructions cassantes aux entrepreneurs et cale des rendez-vous aux vendeurs potentiels des bâtiments décatis qui bordent les ruelles en pleine gentrification.

Dans la tradition du cinéma direct, sans misérabilisme ni surenchère, Jeppe on a Friday nous emmène à la rencontre de cinq habitants incarnant chacun à leur façon un aspect d'une société sud-africaine complexe et vibrante. Depuis toujours, Jeppestown, l'un des plus vieux quartiers de Johannesbourg, fourmille de vie. Une vie faite de hauts et de bas, de luttes et de rires. C'est ce portrait qu'ont voulu brosser les réalisatrices. A travers lui, elles explorent les notions de communauté et d'identité dans la métropole en mutation.

Entretien avec Shannon Walsh

Shannon Walsh
Shannon Walsh

Qu'avez-vous voulu exprimer de la société post-apartheid ?


Nous voulions traduire l'immense espoir, l'immense énergie qui anime l'Afrique du Sud et nos personnages. Mais la réalité, c'est aussi que les contrastes sociaux et raciaux vont s'accentuant, comme la xénophobie à l'égard des autres Africains du continent. En vingt ans, depuis la fin de l'apartheid, les choses n'ont pas tellement changé, d'où une grande tristesse et frustration. Accentuée par les problèmes économiques, un nouvel apartheid de classe est en train d'émerger.


Etes-vous si pessimiste quant à l'avenir de l'Afrique du Sud ?

Je ne suis ni particulièrement pessimiste, ni optimiste. Je constate simplement qu'il y a encore un très long chemin à parcourir. Avec la mort imminente de Mandela, nous sommes à un moment charnière de l'histoire, à la fin d'une ère. Tout dépend maintenant de l'opposition à l'ANC. Mais si quelqu'un peut surmonter les problèmes de l'Afrique du Sud, ce sont les Sud-Africains eux-mêmes. Ils sont conscients de leur force et à la hauteur du défi. Tous sont animés d'un indéfectible instinct de survie et essaient, à leur manière, d'avancer, comme les personnages du film. C'est un pays de battants.

Que signifie la notion de communauté dans l'Afrique du Sud post-apartheid ? La question se pose en filigrane du début à la fin du film. Ce pourrait être la proximité, mais beaucoup ont appris à vivre "à côté", plutôt que "avec". La communauté, c'est avant tout, et de plus en plus, la diversité, et puis la reconnaissance de l'autre et de la manière dont il occupe le même espace que nous. Pour créer une communauté durable, il faut connaître son voisin.


JJ, promoteur immobilier à Jeppe
JJ, promoteur immobilier à Jeppe
Comment avez-vous casté vos personnages ?

Pendant un an, Arya Lalloo et moi avons arpenté toutes les rues de Jeppestown. Nous avons tout lu, frappé à toutes les portes, observé tous les usages. En général, nous nous présentions, parce que dans ce quartier à majorité zouloue, un blanc qui traine avec un carnet de notes est presque toujours un agent immobilier... Comme toujours pour un documentaire, la première réaction a été : "Qu'y a-t-il de si important dans ma vie ? Je ne suis pas Tom Cruise !" Nous avions envie de comprendre qui vivait aujourd'hui dans ce quartier, et comment ils vivaient, leur expliquions-nous. Finalement, tous étaient ravis et réconfortés de voir que leur vie avait du sens.

Nous cherchions des profils contrastés, représentatifs de Jeppestown. JJ, le jeune promoteur, était un personnage incontournable, mais nous ne voulions pas quelqu'un de complètement antipathique - peu à peu, dans le film, il révèle ses complexes et ses failles, dévoile qu'il n'est pas heureux. Chacune de nos 5 équipes a eu voix au chapitre pour choisir celui qu'elle allait suivre. Il y avait donc aussi un facteur humain - un feeling, un élan, un désir...


Pourquoi aucune femme ?

C'est un choix assumé que de porter un regard féminin sur la vie des hommes. On a souvent tendance à penser que pour comprendre les femmes, il faut un regard de femmes. Nous voulions une approche différente des rapports de genre. Et puis je crois que l'on apprend beaucoup sur les rapports de force en scrutant le mode opérationnel des hommes au quotidien.

Dans une échoppe de Jeppestown
Dans une échoppe de Jeppestown
Comment les personnages ont-ils réagi au tournage ?

Avec un mélange de nervosité et de naturel qui nous a parfois donné des émotions. Kitso, la réalisatrice qui suivait Vusi, le collecteur de déchets, en sait quelque chose. Lorsqu'elle est arrivée au rendez-vous qu'il lui avait fixé, à 3 heures du matin, à l'endroit où il commence sa tournée, elle ne l'a pas trouvé. Malgré tout le temps qu'elle avait passé avec lui en amont, il lui posait un lapin. Avec son équipe, elle l'a cherché partout aux alentours, en vain. Mais Kitso connaissait son itinéraire du jour, alors elle l'a suivi à la trace et a fini par le retrouver, à l'aube, en pleine tournée. Malgré cette demi-fuite, il était tout content de les voir arriver. "Vous étiez un peu en retard, il fallait que j'y aille !" Vusi a failli faire tomber le tournage à l'eau, mais il est finalement le plus attachant du film.


Quel est votre personnage préféré ?

Vusi, encore, car c'est un sage. Quand je n'ai pas le moral, je pense à sa volonté et à son courage. Voici encore une contradiction : il est le plus seul, le plus pauvre, mais il est aussi le plus gai, le plus heureux, alors que JJ, dans son superbe loft, n'est pas heureux. Arouna aussi est un modèle. L'absence de peur du lendemain, chez lui, est fascinante. Et pourtant, c'est la condition sine qua non de l'action, qu'importe le passé ou le futur. Il doit beaucoup à sa foi en Dieu, certes, mais il croit aussi en l'instant présent. "Si tu as peur de ce qui peut te manger, tu ne trouveras jamais de quoi te nourrir", c'est sa devise, et c'est aussi le fil rouge du film. Ces gens-là ont beaucoup à nous apprendre, à tous.


Pourquoi l'Afrique du Sud ?

Jeppestown est le second volet du tryptique que j'ai en tête, après À St-Henri, le 26 août, tourné à Montréal (documentaire de Shannon Walsh sorti en 2011 où, sur le même concept, une dizaine de réalisateurs parcourt un quartier en une journée, ndlr), l'Afrique du Sud était un choix naturel ; c'est ici que je vis depuis une dizaine d'années. J'y ai fait mon doctorat et je suis tombée amoureuse du pays. Il y a ici des contrastes sociaux fascinants. Je m'apprête maintenant à m'installer à Hong-Kong, où je vais enseigner le cinéma et où j'espère tourner le dernier volet.

En 1962, Hubert Aquin filmait le quotidien d’un quartier populaire de Montréal dans À Saint-Henri le cinq septembre (voir ci-dessous). Shannon Walsh et 15 autres réalisateurs de poursuivre ce travail d’observation unique en 2010 dans À Saint-Henri, le 26 août. Cette année, animées de la même envie et de la même justesse de regard, Shannon Walsh et sa coscénariste sud-africaine Arya Lalloo ont voulu poursuivre l’expérience ailleurs. Elles ont convaincu plusieurs jeunes réalisateurs locaux d’installer leurs caméras pour une journée à "Jeppe", ou Jeppestown, un quartier "contrasté" - dangereux pour certains - de Johannesburg.

1 journée, 5 équipes, 10 caméras

Shannon Walsh
"Ce format est une manière de contourner les obstacles logistiques et financiers. Les participants n'ont qu'à se déplacer et à affûter leurs cinq sens pendant une journée. Il favorise aussi l'esprit d'équipe autant derrière que devant la caméra. Ainsi renaît le plaisir que l'on éprouve la première fois que l'on tourne et que l'on s'émerveille de voir le monde d'un regard tout neuf. Enfin, c'est une façon de laisser le monde s'exprimer au lieu de lui imposer ce que l'on veut. Pour le spectateur, comme pour les réalisateurs, c'est un voyage dans l'inconnu qui oblige à oublier ses certitudes. Le processus est très différent de celui d'un tournage classique. Mes coéquipiers ont adoré ! C'était la fête."