Jihad en Syrie : l'horizon de nombreux Tunisiens

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Ils sont de plus en plus nombreux, ces jeunes Tunisiens, âgés entre 14 et 30 ans qui s’enrôlent pour aller combattre en Syrie et accomplir le jihad. Comment ce petit
pays, héritier d’une tradition laïque, est devenu le principal exportateur de djihadistes dans le monde arabe ? Éléments de réponse.

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La vidéo a été visionnée par plusieurs milliers de Tunisiens. Les images sont difficilement soutenables. Elles mettent en scène ce printemps, près d’Alep, 7 hommes agenouillés le visage vers le mur. Une voix prononce leurs noms, parmi eux deux Tunisiens âgés de 30 ans. Quelques secondes plus tard, les sept captifs sont exécutés d’une balle dans la tête par des islamistes du Front Al Nosra. Les deux jeunes hommes qui appartenaient au groupe jihadiste de l’Etat islamique en Irak et au Levant ont été victimes des affrontements entre les deux principales entités intégristes en Syrie. Ils ne seront sans doute pas les derniers. La Syrie est devenue en quelques mois un horizon sinon un avenir pour de nombreux jeunes Tunisiens. 

L’ampleur du phénomène surprend le  gouvernement et de nombreux acteurs de la société civile, comme Messaoud Romdhani, militant des droits de l’Homme. « Entre 5000 et 6000 jeunes hommes âgés entre 14 et 30 ans sont partis, faire le djihad en Syrie contre le régime de Assad. Ce chiffre, à l’échelle de la population du pays (un peu plus de 10 millions d’habitants, ndlr), est tout simplement effarant. La Tunisie exporte plus de djihadistes en Syrie que le plus grand pays du monde arabe : l’Égypte. Les Tunisiens formeraient avec les Saoudiens le premier contingent de djihadistes étrangers », explique Messaoud Romdhani.

Plus de 2 000 Tunisiens seraient morts en Syrie, selon le ministère de l’Intérieur tunisien. La petite ville de Ksibet el-Médiouni de 10 000 habitants, près de Monastir a vu plus d’une dizaine de ces jeunes habitants partir en Syrie en 2013. Presque chaque Tunisien connaît dans son entourage proche ou lointain quelqu’un qui a été tenté par l’aventure syrienne. « Je vis à Kairouan, mes deux voisins, un jeune couple, ont disparu du jour au lendemain. La famille, désespérée, m’a confié que ces derniers se trouvaient en Syrie », témoigne Messaoud Romdhani.

Un combattant rebelle devant le siège de l'EIIL à Alep ©AFP
Un combattant rebelle devant le siège de l'EIIL à Alep ©AFP
Des familles otages

Ce membre de la ligue des droits de l’Homme tunisienne, est l’un des cofondateurs du ‘Collectif Syrie’. L’association cherche à rapatrier ces jeunes de Syrie. Plus de 135 familles ont frappé à la porte de l’association dès les premiers jours de sa création. Mais aucun jeune n’est rentré pour l’instant. « Beaucoup de ces candidats au jihad ont été capturés par les forces de Bachar El Assad et croupissent dans les geôles du régime. Le gouvernement tunisien ne veut pas dialoguer avec Damas et soutient officiellement la rébellion contre le régime. Bachar El Assad demande à la Tunisie qu’elle coopère et qu’elle assume ses responsabilités. Les familles sont otages de cette situation politique », explique le militant des droits de l’Homme.

Grâce au ‘Collectif  Syrie’ une délégation d’une vingtaine de familles et des ONG est pourtant allée en juin dernier rencontrer les prisonniers. Sur ordre du gouvernement syrien, les visites ne duraient que dix minutes. Messaoud Romdhani était présent. « Certains d’entre eux restaient enfermés dans leurs convictions. L’un d’eux a refusé d’embrasser sa sœur, en larmes. D’autres ont regretté leurs choix, devant la présence de leurs mères. J’ai surtout été frappé par le très bon niveau d’éducation de certains de ces jeunes. Beaucoup de ces familles avaient soutenu leurs enfants dans leurs études. Elles ne comprennent toujours pas ce qui s’est passé », explique Messaoud Romdhani.



Bachar Al-Assad et ses généraux ©AFP
Bachar Al-Assad et ses généraux ©AFP
Pourquoi

Comment en est on arrivé là ? « Sous Ben Ali, les mosquées restaient étroitement surveillées. Les services du régime scrutaient le contenu des prêches. La révolution a fait sauter ce verrou. L’islam salafiste, financé par des capitaux venus d’Arabie saoudite et du Qatar, s’est progressivement imposé dans près de la moitié des mosquées du pays », assure l’homme chargé du ‘Collectif Syrie.’

Les premiers gouvernements de la  jeune démocratie tunisienne n’ont pas immédiatement perçus les dangers de cette prise de contrôle de nombreux lieux de culte par les salafistes. Rached Ghanouchi, leader de Ennhada le parti islamique tunisien au pouvoir, d’octobre 2011 à janvier 2014 a essayé de faire de ces intégristes des alliés politiques. Ennahda a finalement pris ses distances avec la mouvance salafiste au lendemain de l’attaque contre l’ambassade américaine en septembre 2012 en plein Tunis.

La répression contre les djihadistes a véritablement commencé en 2013 avec le démantèlement des premières cellules de recrutement. La réponse fut trop tardive. «  Pendant plus d’un an, les intégristes ont pu tisser leurs toiles sur tout le territoire, sans aucune véritable opposition. Les bureaux d’enrôlement pour le djihad en Syrie se trouvaient même à l’entrée des mosquées en pleine rue, notamment à Kasserine dans le centre du pays. Les recrutements ne se font plus au grand jour mais les idées des salafistes ont tellement imprégné une partie de la société que la tentation syrienne reste de fait difficile à éradiquer pour les autorités », indique le militant des droits de l’Homme. Le mouvement Ansar al  Charia(partisans de la charia), interdit le 27 mai 2013, compterait ainsi environ 100 000 partisans dans le pays. « Les portes des mosquées ont désormais cédé la place à la propagande sur le web où les jeunes Tunisiens sont invités à sauver les musulmanes violées par les troupes de Assad », ajoute Messaoud Romdhani.

Rached Ghanouchi, leader de Ennhada le parti islamique tunisien au pouvoir ©AFP
Rached Ghanouchi, leader de Ennhada le parti islamique tunisien au pouvoir ©AFP
Frontière poreuse

Les instruments de répression en outre ne fonctionnent pas. Les forces de sécurités, fragilisées par des coupures budgétaires manqueraient cruellement de moyens. Le ministère de l’Intérieur annonce avoir bloqué aux frontières plus de 6000 candidats au jihad en 2013 mais les acteurs de la société civile se méfient de ce triomphalisme. « La frontière entre la Tunisie et la Libye reste poreuse. Combien sont passés ? », s’interroge Messaoud Romdhani.

Les candidats au jihad affluent en Libye, pays sans État, et participent à des camps d’entraînements. Ils partent ensuite pour la Turquie et essayent de franchir la frontière avec la Syrie là où des groupes armées attendent leurs venues, selon le fondateur du ‘Collectif Syrie‘. Hazem Ksouri, avocat au barreau de Tunis, spécialiste des questions de lutte contre le terrorisme, estime que la recrudescence du nombre de jeunes candidats au jihad ne peut pas être dissociée des problèmes sociaux qui frappent le pays. « Tous les policiers ne suffiront pas à juguler ces départs si on ne donne pas d’avenir aux populations les plus en difficultés. Plus de 300 000 jeunes Tunisiens n’ont pas d’emploi, et sont souvent de jeunes diplômés. Dans le sud tunisien, les familles ne mangent qu’une fois par jour. Les intégristes ciblent ainsi prioritairement ces populations fragiles. Les salafistes ont de l’argent et répondent à une demande sociale. Le jihad donne à ces jeunes chômeurs un rôle, une fierté et un sens à leurs vies », décrit l’avocat.



Saïf Eddine Errais, porte-parole du groupe salafiste Ansar al-charia ©AFP
Saïf Eddine Errais, porte-parole du groupe salafiste Ansar al-charia ©AFP
Chômage

Abou Zakaria, djihadiste tunisien en Syrie, invite en effet, dans une vidéo , les chômeurs à rejoindre le combat. « Si vous avez un emploi, je comprend votre réticence. Si vous êtes au chômage, venez la vérité est ici », peut-on entendre. Aujourd'hui, la vidéo tourne en boucle sur les sites islamistes du pays.

« Ces dernières années les principales forces politiques ont été accaparées par des questions idéologiques et constitutionnelles. Il est temps que l’agenda social redevienne prioritaire, trois ans après la révolution », dénonce l’avocat Hazem Ksouri. « Les familles que nous aidons dans la recherche de leurs fils viennent effectivement majoritairement des classes populaires les plus défavorisées », confirme Messaoud Romdhani du Collectif Syrie. Mais ces derniers temps, « les recruteurs salafistes commencent à toucher les enfants des classes moyennes », s’alarme également le militant des droits de l’Homme. « Leurs outils de propagande et le charisme de certains prédicateurs restent efficaces. Leurs idées traversent désormais un spectre sociale plus large ». Le secrétaire général de la ligue des droits de l’Homme de Tunisie, Abderraham  Hedhili, a ainsi failli perdre son fils de 14 ans, embrigadé par les islamistes qu’il défendait pourtant devant les tribunaux. Le grand copain de 17 ans est, lui, parti.