Afrique

Kelvin Doe, le petit génie sierra-léonais de l’énergie

Kelvin Doe, jeune inventeur sierra-léonais, dans l'entrée du centre Mulungushi de Lusaka (Zambie) lors des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement, le 26 mai 2016. 
Kelvin Doe, jeune inventeur sierra-léonais, dans l'entrée du centre Mulungushi de Lusaka (Zambie) lors des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement, le 26 mai 2016. 
© Laura Mousset

Kelvin Doe, 19 ans, est un jeune inventeur sierra-leonais autodidacte. Il est connu pour avoir construit sa propre station de radio ainsi que des batteries et un générateur pour éclairer les maisons de sa communauté. Ce petit génie était invité aux Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (BAB) qui ont eu lieu fin mai à Lusaka, en Zambie. Portrait.  

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« Kelvin, une photo s’il vous plait ! » Un selfie par ici, un autre par là, Kelvin était incontestablement LA star des Assemblées annuelles de la Banque Africaine de Développement qui viennent de s'achever à Lusaka, en Zambie. « Ravie de vous rencontrer, vous êtes un modèle pour nos jeunes », lui lance une femme en lui serrant la main. « Kelvin, puis-je avoir votre contact ? », lui demande, à son tour un jeune homme habillé en costume. Il ne sait plus où donner de la tête mais Kelvin reste cordial et prend un moment pour chaque personne. 

Entre deux conversations, le jeune inventeur trouve enfin quelques minutes pour une interview. Et lorsqu’on lui demande s’il aime toute cette agitation autour de lui, il avoue « être un peu fatigué », mais il se prête au jeu. « Je ne suis pas une star, assure-t-il. Les gens veulent simplement prendre des photos avec moi ».
 

Kelvin Doe serre la main du président zambien Edgar Lungu lors de la cérémonie d'ouverture des Assemblées annuelles de la BAD le 24 mai 2016. A sa gauche, le président tchadien Idriss Déby. 
Kelvin Doe serre la main du président zambien Edgar Lungu lors de la cérémonie d'ouverture des Assemblées annuelles de la BAD le 24 mai 2016. A sa gauche, le président tchadien Idriss Déby. 
© Laura Mousset
A 19 ans, Kelvin est un jeune homme souriant, calme et humble. Pourtant, du haut de son jeune âge, il côtoie déjà de grandes personnalités du monde entier. Cette année, c’est le président de la BAD, Akinwumi Adesina, lui-même, qui l’a appelé pour lui demander de participer aux assemblées annuelles. « Je ne m’y attendais pas du tout », assure le jeune homme. A cette occasion, Kelvin a rencontré de nombreux chefs d’Etats africains mais également de grands noms comme Kofi Annan, ancien secrétaire des Nations Unies, ou encore de grands chefs d’entreprises africains. « C’était très inspirant pour moi de serrer la main de ces personnes », confie Kelvin qui n'a pas pu retenir ses larmes lors de la cérémonie d'ouverture des Assemblées. 
 
Kelvin Doe lors d'une conférence de la Banque africaine de développement sur la création d'emplois pour les jeunes en Afrique, le 24 mai 2016, à Lusaka (Zambie). 
Kelvin Doe lors d'une conférence de la Banque africaine de développement sur la création d'emplois pour les jeunes en Afrique, le 24 mai 2016, à Lusaka (Zambie). 
© Laura Mousset
Modèle de réussite et véritable inspiration pour les jeunes africains, le jeune homme a également participé à des conférences concernant la création d’emplois pour les jeunes en Afrique. C’est un sujet qui lui tient à cœur. « Les jeunes ont besoin d’être impliqués dans la recherche et la création d'emplois car ils sont les leaders de demain », explique Kelvin. « Il faut que ces jeunes restent dans leur pays au lieu d’émigrer », assure-t-il. Et pour cela, il faudrait que « des organisations comme la Banque Africaine de Développement créent de l’emploi pour eux ». Et d’ajouter : « Je pense que le futur réserve de belles choses pour les jeunesse africaine qui émerge ».
 

Autodidacte

Cette jeunesse émergente, Kelvin l’incarne parfaitement. A l’âge de 11 ans, alors qu'il n'a aucune connaissance en ingénierie, il réalise ses premières inventions, à partir d’objets récupérés dans les poubelles de son quartier. "Le soir, je me couchais vers 19h pour me réveiller dans la nuit quand tout le monde dormait et je construisais des choses, raconte Kelvin. Parfois, ma mère se réveillait et découvrait notre salon rempli de matériel électronique. Elle me disait alors de retourner me coucher".

Dès son plus jeune âge, Kelvin conçoit alors des batteries composées de soda, d’acide et de métal pour éclairer les maisons de sa communauté. Il construit également un générateur électrique, toujours avec des éléments trouvés dans les détritus. Grâce à lui, sa famille et ses voisins bénéficient de lumière et de quoi recharger leurs téléphones portables.

Ce générateur permet également à Kelvin de réaliser sa propre station de radio. Celle-ci se compose d’un amplificateur de son, d’une table de mixage réparée, d'un micro et d’une antenne. Grâce à elle, le jeune homme diffuse notamment de la musique. C’est ainsi que naît son pseudo « DJ Focus ». « J’adore être DJ », confie le petit génie. « Je passe toute sorte de musique : sierra-léonaise, hip-hop, reggae… J'aime rendre les gens heureux », explique le jeune inventeur.
 

Durant l'épidémie Ebola dans mon pays, toutes les écoles étaient fermées. Alors j’ai utilisé ma radio pour donner des cours à certains enfants

Kelvin Doe

Mais sa station de radio ne sert pas seulement à divertir. « Avoir une radio dans notre communauté, cela nous permet de débattre des problèmes affectant notre propre communauté, mais aussi le Sierra Leone en général », assure Kelvin. Durant l’épidémie Ebola qui a frappé son pays en 2014 et 2015, « toutes les écoles étaient fermées, raconte le jeune homme. Alors j’ai utilisé ma radio pour donner des cours à certains enfants qui n’allaient pas à l’école ».

Ses inventions et ses initiatives ne passent pas inaperçues. En 2012, David Sengeh, étudiant en doctorat d’origine sierra-léonaise à l’Institut de technologie du Massachussetts (MIT) lance le concours « Innovate Salone » qui s’adresse aux jeunes sierra-léonais ayant un esprit créatif. Leur but est de proposer des solutions et innovations qui amélioreront la vie de leurs communautés. C’est ce concours qui révèle Kelvin. Impressionné par son parcours et sa débrouillardise, David Sengeh plaide sa cause auprès du MIT et obtient une invitation de trois semaines pour Kelvin afin qu’il puisse visiter les laboratoires de la prestigieuse université et rencontrer les équipes sur place. Il fait même quelques interventions dans certaines classes et devient le plus jeune jamais invité au programme de l’Institut de technologie du Massachussetts.

 

Des projets plein la tête

Kelvin Doe lors de la cérémonie d'ouverture des Assemblées annuelles de la BAD, le 24 mai 2016 à Lusaka, Zambie. 
Kelvin Doe lors de la cérémonie d'ouverture des Assemblées annuelles de la BAD, le 24 mai 2016 à Lusaka, Zambie. 
© Laura Mousset

Soucieux d’aider sa communauté et plus largement son continent, Kelvin poursuit ses projets. « Je travaille avec des jeunes qui ont un esprit créatif et qui sont capables de changer les choses dans leur communauté, souligne-t-il. Nous organisons des événements "Maker Faire" durant lesquels les jeunes présentent ce qu'ils ont construit, ce qu'ils ont appris. Ensuite, nous travaillons en équipe pour promouvoir leurs idées et faire en sorte qu'elles deviennent une réalité »

Aider les jeunes n'est pas sa seule initiative. «Dans les prochains mois, je vais également me consacrer à l’énergie renouvelable et construire des panneaux solaires, car beaucoup de gens n’ont pas accès à l’électricité, dans mon pays et en Afrique, en général », explique le petit génie. « J’ai déjà commencé à en construire avec l'aide d'entreprises qui ont de l'expérience dans le domaine », explique-t-il.

A 19 ans, Kelvin ne manque pas d’ambition et de détermination. En plus de ses différents projets, il doit préparer son examen final de lycée avant de pouvoir rentrer à l'université. Laquelle ? Il ne sait pas encore, mais il souhaite rester étudier en Sierra-Leone. Plus tard, le jeune Kelvin aimerait que ses actions et ses inventions aient un véritable « impact sur la vie des gens, et pas seulement des jeunes ». Dans dix ans, il s’imagine « comme un homme et non plus comme un jeune homme, travaillant pour son propre compte... et toujours dans le secteur de l’énergie »