Afrique

Kony 2012 : l'Ouganda piégé par la propagande venue du web

Jason Russel (premier plan à droite) et des membres des son ONG, entourés de militaires ougandais, essayent des armes qui doivent servir à la “traque“ de Kony
Jason Russel (premier plan à droite) et des membres des son ONG, entourés de militaires ougandais, essayent des armes qui doivent servir à la “traque“ de Kony

Kony 2012 est une vidéo de 30 minutes qui pose question sur les limites de l'information globale et de la participation citoyenne. Dans un monde interconnecté peut-on déclarer une cause humanitaire mondiale par la simplification et l'émotionnel ?

dans
L'emballement pour les réseaux sociaux, les médias internet, auréolés de leurs récentes vocations démocratiques, populaires et humanitaires bat son plein depuis le départ de la première révolution arabe, celle de Tunisie. Une ONG américaine, Invisible Children a décidé d'utiliser cette nouvelle forme d'activisme numérique pour engager une campagne humanitaire assez particulière ayant pour objectif l'arrestation d'un chef de guerre rebelle responsable d'enlèvements, d'enrôlement d'enfants, viols et massacres depuis plus de 20 ans en Ouganda, Joseph Kony. Mais la fin justifie-t-elle les moyens et peut-on se contenter de crier à l'indignation et "cliquer"  pour soutenir n'importe quelle cause, au risque d'occulter la complexité des situations, détourner la vérité et finir par engendrer des jeux pervers ?

Jason Russel et son fils de 5 ans mis en scène dans Kony 2012
Jason Russel et son fils de 5 ans mis en scène dans Kony 2012
du cinéma simplificateur

Jason Russel, réalisateur de "Kony 2012" et co-fondateur de l'ONG Invisible Child est à la une des journaux depuis hier pour cause de scandale (il a été arrêté nu en train de se masturber dans une rue de San Diégo aux USA après avoir dégradé des automobiles), mais c'est surtout son film, (voir encadré) et l'engouement que celui-ci a créé depuis sa mise en ligne sur Youtube qui pose question. Le point de départ est simple : Jason Russel, jeune réalisateur de cinéma a rencontré en 2003 un enfant ougandais traumatisé par le meurtre de son frère. Le réalisateur lui promet alors de permettre l'arrestation du responsable, le chef rebelle Joseph Kony. C'est par ce biais que débute le petit document vidéo "Kony 2012" qui a presque atteint 100 millions de visionnages depuis son apparition sur le réseau mondial il y a 2 semaines. Le réalisateur n'en est pas à son coup d'essai sur le sujet : plusieurs autres courts métrages sur ce même sujet ont été tournés depuis plusieurs années accompagnés d'un intense lobbying effectué auprès des hommes et femmes politiques américains, au point qu'un contingent de cent soldats a été envoyé en Ouganda par Barak Obama à l'automne dernier afin d'aider le gouvernement ougandais à procéder à la capture du "bad guy" Kony.

Parce que le petit film qui soulève l'indignation et appelle l'Amérique des réseaux sociaux à "agir", qui a déjà permis de récolter des centaines de milliers de dollars, est un documentaire très particulier : voix off, effets de cinéma, raccourcis  sémantiques, simplification à l'extrême, mise en avant du spectateur comme principal acteur qui peut "changer l'histoire", pas d'analyse historique politique du sujet et utilisation du fils de 5 ans du réalisateur à qui son papa demande ce qu'il faut faire contre le "bad guy Kony"...

"Kony 2012" est une sorte de longue bande-annonce qui appelle à s'indigner et réagir contre un "méchant", bande-annonce où le spectateur se voit aussi doté d'un pouvoir particulier puisque grâce à son engagement à travers le réseau et l'achat "d'action-kits" à l'ONG, il peut participer à créer un "monde meilleur" et aider à changer le cours de l'histoire. Rien que cela.

The Culturemakers, affiche des célébrités soutenant l'action et le mouvement Kony 2012
The Culturemakers, affiche des célébrités soutenant l'action et le mouvement Kony 2012
Propagande et détournement de la réalité

L'affaire Kony 2012 est loin d'être terminée, des dizaines de stars se sont engagées "pour la cause" comme l'affiche "The Culturemakers" le démontre sur le site de l'association. Des hommes et femmes politiques aussi. Et c'est là que le principe du petit documentaire aux 100 millions de spectateurs devient inquiétant et pose de graves problèmes, qui peut-être, ne font que commencer : la majorité des spécialistes politiques de l'Ouganda savent que Joseph Kony à la tête de "l'Armée de résistance du Seigneur" (LRA en anglais) n'est quasiment plus actif depuis 2006. Un mandat d'arrêt a été lancé à cette époque à son encontre par Cour pénale internationale (CPI) et si ce révolutionnaire illuminé a beaucoup de sang sur les mains, ce que décrit le film de Jason Russel n'est pour autant plus d'actualité en 2012. Personne ne nie les massacres de la LRA, l'enrôlement des enfants, les viols, l'esclavage sexuel perpétrés par Joseph Kony et ses proches (voir encadré) parmi les détracteurs d'Invisible Children. Mais ce qui pose par contre problème est la présentation de la situation ougandaise, tronquée, arrangée, et les conclusions tirées par le film à ce sujet. Kony 2012 est un film de qui utilise les rouages de la propagande et est destiné à un public d'adolescents. C'est d'ailleurs "cette cible" qui, la première touchée, s'emballe pour la cause avec de nombreuses actions comme le "Cover the night" prévue pour la nuit du 20 avril, visant à placarder en une nuit, le plus possible d'affiches, autocollants et posters dans des lieux publics, pour alerter l'opinion publique.

L'ONG demande une intervention militaire visant à stopper Kony : la petite association humanitaire ne voit visiblement pas de problèmes à prendre partie dans un conflit quasiment éteint mais complexe où les deux parties en cause ont commis chacune des exactions. Et tandis que l'administration Obama se félicite du succès de la campagne Kony 2012 , aucune clef n'est donnée au spectateur pour comprendre les tenants et les aboutissants de la situation en Ouganda, puisqu'avec ce "nouvel activisme", les choses sont simples : il y a les "méchants rebelles de la LRA" et les "gentils militaires du gouvernement ougandais". Un enfant de 5 ans pourrait donc comprendre la situation, selon l'ONG, ce que Jason Russel ne manque pas de faire en expliquant dans son film la situation et les solutions à apporter, à son fils...de 5 ans, justement.

Affiche Kony 2012 pouvant servir à un “cover the night“
Affiche Kony 2012 pouvant servir à un “cover the night“
Se "décharger émotionnellement"

Comment est-il possible qu'une vidéo de 30 minutes postée sur Internet puisse avoir autant d'influence en un temps aussi court et lancer des millions de personnes dans un engagement militant pareil ? Fabrice Epelboin, co-fondateur d'Owni.fr , du média en ligne Tunisien Fhimt.com ainsi que de l'Association Tunisienne des Libertés Numériques, spécialiste de la communication numérique et de l'activisme sur Internet estime à propos du film Kony 2012 que "c'est un acte de communication qui appelle à une réaction émotionnelle et rapide. C'est quelque chose de très bien fait, ce n'est pas un clip amateur, le produit et l'opération qui le suit sont très très professionnels, le film peut parler à un très large public".

Sur la propagation de la cause à travers internet, les cent millions de visionnages et l'emballement pour la cause d'Invisible Children, Fabrice Epelboin analyse le phénomène de la façon suivante : "Le réseau est une intelligence collective mais ça ne rend pas pour autant les gens plus intelligents. Il y a un coeur de militants évangélistes au fin fond des USA qui sont "entretenus" de façon professionnelle par les dirigeants de l'ONG. Le principe est de lancer un message très simple accompagné d'un "call to action" (incitation à participer) très simple lui aussi : il suffit par exemple de retweeter ou poster un statut facebook pour aider la cause. N'importe qui peut le faire, et par ce procédé, n'importe qui peut se "décharger émotionnellement" grâce à ces petites actions qui font que les gens se sentent moins impuissants face à quelque chose qui normalement leur échappe."

Il n'en reste pas moins que la vitesse à laquelle Invisible Children a réussi à mobiliser des millions de personnes par le biais du réseau mondial est impressionnante, ce que le spécialiste de l'activisme numérique explique très bien : "Ils (les membres de Invisible Children, ndlr) ont spammé au maximum toutes les célébrités (écrit des messages en masse, ndlr) sur leurs comptes twitter. Ces comptes de célébrités ont souvent plus d'un million de follower (personnes abonnées qui reçoivent leurs micro-messages), et soit ils sont tombés dans le panneau en se disant que la cause était "juste", soit à force de voir des milliers et des milliers de followers leur demandant de retweeter les messages parlant de Kony 2012, ils se sont sentis obligés de faire quelque chose pour ne pas passer pour des "stars sans-coeur"".

Le parallèle avec la révolution tunisienne n'est par contre pas pertinent pour Fabrice Epelboin : "C'est Facebook qui a été central en Tunisie lors de la révolution des jasmins, et pas Twitter. L'aspect viral de Facebook n'est pas du tout aussi important que Twitter, et puis surtout ce ne sont pas des personnes à l'autre bout du monde qui se sentent coupables et qui veulent à tout prix faire quelque chose qui ont agi sur le réseau social FaceBook en Tunisie. Dans les révolutions arabes, le phénomène a été beaucoup plus spontané, les outils internet ont été utilisés pour leur efficacité concrète, à partir d'événements qui concernaient directement les gens. Là, avec Kony 2012 on a affaire à une campagne orchestrée, une opération de communication très organisée."

Au point que le premier ministre ougandais s'est senti obligé de répondre à l'organisation Invisible Children par le biais d'une vidéo afin de rétablir la vérité et calmer les ardeurs des activistes de l'ONG qui ont déclaré que 2012 verrait la fin de l'opération avec la capture ou l'élimination du rebelle Kony. Rebelle qui ne serait pourtant plus en Ouganda depuis des années...

Kony 2012, le “court métrage viral“ qui enflamme le web


Joseph Kony et l'Armée de résistance du Seigneur

Surnommé "Le Messie sanglant", Joseph Kony né à Odek, dans le nord de l'Ouganda est le chef des rebelles de l'Armée de résistance du Seigneur (LRA) qui opèrent entre l'Ouganda et le Soudan. L'objectif affiché de Kony et ses hommes est de renverser le président en place afin d'installer un système théocratique fondé sur les principes de la Bible et des Dix Commandements. Joseph Kony est parfois considéré comme un prophète par ses « hommes de main ». Son groupe est accusé d'enlèvements d'enfants pour en faire des soldats (on estime que 80 % de la LRA est composée d'enfants soldats), d'esclavage sexuel pour les jeunes filles mais aussi de nombreux massacres de civils, de nombreuses destructions et pillages réalisés par les troupes de chocs, composées d'enfants soldats qui ont lancé depuis 1987 une insurrection brutale dans le nord de l’Ouganda, qui a duré vingt ans et causé la mort de 10 000 personnes, le déplacement de deux millions d’autres. Joseph Kony est visé par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité délivré en 2005. Le 1er juin 2006, le siège d'Interpol publie ses notices le concernant ainsi que quatre autres individus soupçonnés de s’être livrés à des crimes de guerre et à des crimes contre l’humanité. Le gouvernement ougandais estime que l'engagement de la LRA décline depuis l’opération "Lightning Thunder" soutenue par les Etats-Unis et menée entre décembre 2008 et mars 2009 qui a permis d’expulser la LRA d’Ouganda. Depuis cette période, l'armée de Kony est active en RDC et au Sud Soudan, tuant près de 1 000 civils.

“This is not a movie trailer, this is Syria“

Kony 2012 semble faire des émules : le concept de film choc, proche des bandes-annonces de cinéma vient d'être utilisé par la résistance syrienne qui diffuse actuellement cette vidéo afin de convaincre d'aider la cause des insurgés.