L'Algérie grande absente du G5 Sahel

G5 sahel

Regroupant 5 pays du Sahel, l'alliance est censée lutter contre le terrorisme dans cette région durement touchée par le phénomène. Mais peut-elle se passer de l'Algérie ?

dans

Alger ne l'avait pas envisagé. La création d'une force militaire dans la bande sahélo-saharienne sans elle.

Baptisée G5 Sahel, l'organisation dédiée à la sécurité et au développement est créée en 2014 par la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad, des pays directement menacés par les groupes terroristes dans la région. Avec une grande absente : l'Algérie.

Pour Yvan Guichaoua, spécialiste du Sahel et enseignant-chercheur de l'Université de Kent à Bruxelles, « l’initiative du G5 Sahel a tout de suite été parrainée par la France, c'est donc devenu un obstacle à l'implication de l'Algérie ». « Il y a une sorte de jeu du chat et de la souris » entre les deux pays et « beaucoup de défiance réciproque », ajoute-t-il. Son exclusion ne suscite aucun regret de la part de Paris, qui y voit l’occasion de contrer l'influence de cette puissance militaire dans la région.

Autre raison invoquée : l'échec des expérience passées de coopération régionale. La Mauritanie, le Mali et le Niger ont en mémoire le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC), créé en 2010 sous l’égide de l’Algérie, resté « dormant ». Sa base installée à Tamanrasset, dans le sud algérien, est finalement restée une coquille vide. « Le dispositif n'a jamais vraiment décollé », souligne Yvan Guichaoua.

Pour M'hammedi Bouzina Med, journaliste pour Le Quotidien d'Oran, Alger observe également de loin la création de ce G5 pour deux motifs : « D'abord, l'Algérie donne la priorité à l'action diplomatique pour une solution politique de la crise au Sahel (...) Ensuite, sa doctrine de politique internationale lui interdit l'ingérence directe (présence militaire), en dehors de ses propres frontières ».

Paris à la manoeuvre


Le 2 juillet, à Bamako, les 5 chefs d'Etat lançaient officiellement la force conjointe, la FC-G5S, en présence du président français.

L’initiative qui devrait épauler l'opération française Barkhane - consacrée à la lutte antiterroriste au Sahel - tombe à pic. Embourbée militairement dans la région, la France y trouverait là une porte de sortie ? Barkhane coûte cher et un retrait prématuré serait signe d'échec dans cette zone réputée instable. 

Depuis la capitale malienne, Emmanuel Macron s’en défend : « Barkhane restera engagée et la Minusma (mission de l’ONU au Mali) est un élément indispensable du dispositif ». Yvan Guichaoua tempère : « Il est clair que cette force allège un peu la responsabilité militaire de la France. Mais Barkhane reste la colonne vertébrale du G5 Sahel ».

Ce serait surtout un moyen de « mutualiser les coûts » et de « demander à la communauté internationale de participer à l'effort ». Selon lui, « La France veut garder le leadership dans la région même si elle n'a pas les moyens de ce leadership ».

Itw Yvan Gichaoua


Sans surprise, Paris est devenu l’avocat des Etats sahéliens dans les instances internationales. Le 21 juin, la France portait ainsi une résolution, votée à l’unanimité par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui « salue le déploiement de la force », mais sans lui délivrer ni mandat ni fonds, Washington ayant mis son veto sur ces points.

Car l'initiative est ambitieuse. La réunion G5 Macron a convenu d’une somme de 423 millions d’euros pour mettre sur pied cette force conjointe de 5 000 hommes. Chaque pays impliqué devra contribuer à hauteur de 10 millions d’euros, auxquels s’ajouteront 50 millions d’euros promis par l’Union Européenne. La France y consacrera huit millions d’euros d’ici la fin de l’année et compte aussi sur l'apport de l'Allemagne.

Aujourd’hui, « tous les efforts sont concentrés sur l’approche militaire. Or tous les analystes de la région martèlent que la stricte implication militaire ne suffira pas » pour combattre le terrorisme, insiste ce spécialiste du Sahel. Si Emmanuel Macron a évoqué la gouvernance et le développement comme «d’autres batailles à gagner », pour Yvan Guichaoua « dans le discours, le message est compris mais il va falloir le traduire concrètement ». La France par le biais de l’Agence française de développement (AFD) a déjà promis une aide de 200 millions d’euros sur 5 ans pour le Sahel mais aucune idée sur la nature de ce soutien.
 

Des équilibres régionaux redessinés


Au-delà de l’efficacité d’une telle alliance, se pose la question de la légitimité politique du G5 Sahel. « L’alliance recompose complètement les initiatives régionales et met à mal des entités déjà existantes comme la Cedeao ou même l'UA ». Des entités « souvent plus légitimes parce-que moins sous tutelle étrangère », constate le chercheur. « Tout porte à croire que le G5 Sahel est mort-né » s'insurge Aliou Touré, dans une colonne du journal malien Le Démocrate, qui craint « un risque d’embouteillage sécuritaire » avec les opérations déjà en cours. Ce dernier se demande également comment une telle alliance peut se passer de l’Algérie « sachant bien que la frontière algérienne avec les autres pays est une zone de prédilection des terroristes ».

Pour Yvan Guichaoua, l’expertise algérienne sera inévitablement sollicitée : « L’Algérie connaît très bien ces mouvances djihadistes (Aqmi, Ansar Dine…) Et elle a développé un savoir-faire en matière de lutte antiterroriste ». Et d’ajouter : « C'est impossible d’opérer sur une zone aussi vaste - qui à plus est à ses frontières - sans une implication algérienne » mais « le G5 Sahel ne deviendra pas un G6, du moins à court terme ». Une coopération avec l'Algérie est inéluctable... mais sous quelle forme ? Cela reste une grande inconnue.