La double peine des journalistes d'Al-Jazeera emprisonnés en Egypte

Une manifestation de soutien des journalistes d'Al-Jazeera, le 27 février 2014 à Washington © AFP

La Cour de cassation égyptienne vient d'ordonner un nouveau procès pour trois journalistes de la chaîne arabe Al-Jazeera, condamnés en juin 2014 à des peines de sept à dix ans de prison. Ils sont accusés par le gouvernement d’avoir soutenu les Frères musulmans durant les violences qui ont amené la destitution de l’ancien président islamiste Mohamed Morsi. Retour sur ce procès politique avec Hasni Abidi, directeur du CERMAM et spécialiste du Monde arabe. 

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Béatrice Vaugrante : “Ils devraient être libérés sans aucune condition“

Ce jeudi 1er janvier 2015, la justice égyptienne a décidé que les trois journalistes de la chaîne quatarie Al Jazeera auront droit à un nouveau procès. Accusés de soutien aux frères musulmans, ils sont emprisonnés en Egypte depuis un an.
 
Parmi eux, l'un est australien, un second à la double nationalité canadienne et égyptienne. Le troisième est égyptien.
 
Pour Béatrice Vaugrante, directrice générale d'Amnistie internationale Canada, cette décision d'un nouveau procès "est une bonne nouvelle en soi. Mais il ne faudrait même pas qu'ils aient été en prison la première journée. Ils ont fait leur métier de journaliste."
Béatrice Vaugrante : “Ils devraient être libérés sans aucune condition“

13.05.2013Par Laura Mousset (avec AFP) Dernière mise à jour le 03.01.2015
Réactions internationales

Ils auront un nouveau procès. Le 1er janvier 2015, la Cour de cassation égyptienne a décidé que les trois journalistes d'Al-Jazeera, condamnés le 23 juin 2014 à des peines allant de sept à dix ans de prison, seraient rejugés. Cette nouvelle a été accueillie avec déception par leurs familles, qui misaient sur leur libération à la faveur d'un rapprochement entre Le Caire et Doha.
 
Leur condamnation en juin avait aussitôt été qualifiée d'"injuste" par le directeur général par intérim du réseau Al-Jazeera. Il s'est dit "surpris" par le verdict car les preuves présentées par le parquet "ne peuvent justifier un seul jour de prison. Il semble que le tribunal n'a pas examiné sérieusement les arguments (des avocats) de la défense".

De son côté, le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Frans Timmermans, a annoncé qu'il allait parler avec ses homologues européens de cette condamnation (une Néerlandaise a été jugée par contumace). "J'ai convoqué l'ambassadeur d'Egypte au ministère et je vais parler de l'affaire aujourd'hui (lundi) au Luxembourg avec mes collègues européens".

"Le gouvernement australien est choqué par ce verdict" a déclaré la chef de la diplomatie australienne, Julia Bishop. Cela "ne va pas dans le sens d'une transition démocratique" en Egypte a-t-elle ajoutée.

Sans attendre non plus, le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, a réagit : "j'ai ordonné la convocation de l'ambassadeur d'Egypte au Foreign Office aujourd'hui". Deux journalistes britanniques figuraient parmi ceux qui ont été condamnés par contumace.

Les limites de la liberté de la presse en Egypte

De quoi les journalistes d'Al-Jazeera sont-ils accusés ?

Hasni Abidi : Il y a plusieurs choses qui sont reprochées aux journalistes d'Al-Jazeera. La plus importante c'est l'appartenance à une organisation terroriste puisque les journalistes de la chaîne arabophone sont soupçonnés d'appartenir aux Frères musulmans alors qu'ils couvraient un événement au Caire.
Les autres, dont l'australien et l'égypto-canadien, sont accusés de servir une organisation terroriste et d'avoir organisé une cellule au service des terroristes, à savoir la chambre d'hôtel où ils étaient logés.
Ce sont des accusations graves au vu de la loi égyptienne. Les journalistes ne faisaient que leur travail puisqu'ils étaient dans un hôtel et recevait des invités. Mais le matériel d'enregistrement et de réception a été considéré, par les autorités égyptiennes, comme interdit et illicite. Les autorités ont dit qu'ils n'avaient pas le droit d'utiliser une chambre d'hôtel comme studio de télévision.

Mais tout ça n'est que la couverture juridique d'accusations beaucoup plus graves. C'est un procès politique. Jamais les autorités n'ont pardonné à Al-Jazeera et ses journalistes leur couverture des événements lors de la chute de Moubarak (considérée comme de parti pris pour les révolutionnaires, ndlr). De plus la chaîne à couvert des événements où étaient impliquées des forces de l'ordre égyptiennes ainsi que des militaires. Les journalistes payent les conséquences d'un conflit qui les dépasse.

Peter Greste, le journaliste australien d'Al-Jazeera est détenu en Egypte © AFP
Peter Greste, le journaliste australien d'Al-Jazeera est détenu en Egypte © AFP
La liberté de la presse existe-t-elle encore en Egypte ?

H.A : Aujourd'hui l'exercice médiatique et journaliste en Egypte est devenu presque nul. Et s'opposer au principes de l'actuel pouvoir c'est se mettre dans la même situation que les journalistes d'Al-Jazeera. Il n'y a plus de liberté de la presse, elle est mise en quarantaine.
Sous Morsi aucun journaliste n'a été arrêté. Il y avait d'autres contraintes. Il y avait ce problème de la nomination des directeurs et rédacteurs en chef de la presse qui dépend de l'Etat (le 8 août 2012, le président Mohamed Morsi faisait nommer, par le Conseil de la Choura (chambre haute), dominée par le Parti de la Liberté et de la Justice des Frères musulmans dont il était issu, les directeurs et rédacteurs en chef des titres de la presse gouvernementale, ndlr). C'était une erreur de la part de Morsi mais disons que la presse privée a finalement joué un grand rôle dans la chute de Morsi.

Les relations Qatar - Egypte permettent de comprendre ce procès politique

Le Qatar, siège de la chaîne Al-Jazeera, a-t-il un lien avec les Frères musulmans ?

H.A : C'est une question très complexe. D'abord le Qatar est le seul bailleur de fonds de la chaîne Al-Jazeera et en Egypte, en Syrie ou en Irak, on reproche à Al-Jazeera d'être le fer de lance du Qatar. Et on reproche au Qatar de soutenir les Frères musulmans car il était contre leur destitution en Egypte. Le Qatar justifie son soutien aux Frères musulmans comme un soutien pour la légalité, mais le pouvoir égyptien n'y croit pas.

Officiellement, les Qataris ne disent pas qu'ils soutiennent les Frères musulmans mais qu'ils ont soutenu un processus électoral en Egypte. C'est une image qui leur colle mais elle relève plus du fantasme que de la réalité. Ils avaient soutenu Moncef Marzouki (président de la République tunisienne à titre provisoire, ndlr) en Tunisie, alors qu'il était laïque. L'idée c'est qu'il vaut mieux jouer l'inclusion que l'exclusion. Ils ont toujours dit publiquement que les Frères musulmans constituaient un parti politique important et qu'il fallait le responsabiliser, il ne faut pas qu'il soit banni.

Le Qatar dit qu'il veut la stabilité de l'Egypte, et cela passe par l'inclusion de tous les partis politiques, y compris les Frères musulmans. Voilà la ligne de défense des Qataris.

Hosni Moubarak n'avait pas osé qualifier les Frères musulmans "d'organisation terroriste". A cette époque, ils avaient des députés (37 en 1987, ndlr), ils étaient tolérés. Le nouveau gouvernement l'a fait, lui, mais c'est une erreur. L'idéologie des Frères musulmans, c'est une pensée et des millions de personnes suivent cette philosophie. On peut pas interdire les Frères musulmans.

Les journalistes d'Al-Jazeera sont accusés par l'Egypte d'avoir soutenu les Frères musulmans dont Mohamed Morsi fait partie © AFP
Les journalistes d'Al-Jazeera sont accusés par l'Egypte d'avoir soutenu les Frères musulmans dont Mohamed Morsi fait partie © AFP
Quelle relation entretiennent l'Egypte et le Qatar aujourd'hui ?

H.A : Aujourd'hui elles sont exécrables. La seule tentative d'intégration arabe qui est le Conseil de coopération du Golfe bat de l'aile à cause des tensions entre les Emirats, l'Arabie Saoudite et le Bahreïn qui accusent le Qatar de soutenir les Frères musulmans. Lors de la réunion de Riyad ces trois pays ont demandé au Qatar de muselé Al-Jazeera. Cela montre que le conflit entre Al-Jazeera et l'Egypte a dépassé les frontières.

Sous Moubarak, les relations étaient en dents de scie. Moubarak était très pragmatique. Il y a des milliers d'Egyptiens qui travaillent au Qatar et il avait besoin du soutien qatari en matière énergétique (gaz). Les Egyptiens n'ont jamais apprécié la médiation réussie du Qatar dans le dossier de Gaza. Les Qataris ont réussi a marginalisé le rôle traditionnel de l'Egypte dans le conflit entre l'autorité palestinienne et le Hamas.

Ensuite avec Morsi c'était "la lune de miel" parce les Qataris étaient les premiers à soutenir financièrement l'Egypte (livraisons de gaz, dépôt d'argent). Même durant la période transition du Maréchal Tantaoui, les relations n'ont jamais cessé et le Qatar a soutenu le pays.

Ce n'est qu'après le 30 juin 2013 (manifestations contre le président Mohamed Morsi et coup d'état de l'armée égyptienne, ndlr) que les relations se sont tendues et les Egyptiens ont accusé Al-Jazeera et le Qatar de fomenter l'instabilité du pays. Moi, en tant qu'analyste je me pose cette question : quelle est cette sécurité qui ne résiste pas à une chaîne de télévision ?


La rupture diplomatique entre l'Egypte et le Qatar est-elle possible ?

H.A : Les pays veulent garder le lien même s'il est très fragile, pour les raisons suivantes : il y a une grande communauté égyptienne au Qatar et c'est très important pour le trésor égyptien qui est déficitaire. En général, je ne pense pas que ce soit dans l'intérêt des Egyptiens de couper les ponts avec le Qatar. Mais une chose est sure, pour le moment, au niveau des relations, c'est le "service minimum".