La Tunisie sans Ben Ali : election de l'assemblée constituante, mode d'emploi

La Tunisie, aux avant-postes du "printemps arabe", se rend aux urnes le 23 octobre pour élire une assemblée constituante qui comptera 217 membres. Les électeurs auront à choisir entre plus de 1500 listes, soit près de 12000 candidats. Un scrutin historique neuf mois après la chute de Ben Ali.

dans
Habib Bourguiba, alors président de la République tunisienne, à son bureau.
Habib Bourguiba, alors président de la République tunisienne, à son bureau.
Pourquoi parle-t-on d'un scrutin historique ?

Après 54 ans de parti unique (le Néo-destour - parti de la Constitution, le PSD - Parti socialiste destourien, puis le RCD - Rassemblement constitutionnel démocratique) et 23 ans de dictature sous Ben Ali, ce sont les premières élections libres et démocratiques dans l'histoire de la Tunisie.

Soumis aux beys ottomans, le pays devient protectorat français en 1881. La Tunisie obtient son indépendance en mars 1956. En juillet 1957, la dynastie des beys est destituée et Habib Bourguiba devient le premier président de la République. Le "père de la nation" - qui s'était octroyé la présidence à vie - est écarté du pouvoir pour "sénilité" en novembre 1987 par son Premier ministre Zine el-Abidine Ben Ali.

Unique candidat, ce dernier est élu en 1989 pour cinq ans, reconduit en 1994 puis en 1999 lors de la première présidentielle pluraliste. Une réforme de la Constitution en 2002 lui permet de briguer deux autres mandats, en 2004 et 2009.

Ben Ali est finalement chassé du pouvoir en 2011 par une révolution populaire inédite : il prend la fuite le 14 janvier dernier pour trouver refuge en Arabie Saoudite. Après une période de transition tendue, émaillée de grèves et de violences, les Tunisiens referment le premier chapitre de la révolution avec ces élections.

Quel est le rôle d'une assemblée constituante ?

La rue, après avoir chassé Ben Ali, a réclamé un changement total de régime. Les 217 membres de la future assemblée auront donc pour principale tâche de rédiger une nouvelle constitution, la troisième de la Tunisie après celles de 1861 et 1959.

L'assemblée constituante devra aussi mettre en place un nouvel exécutif et légiférer pendant la période transitoire. Elle choisira un président provisoire qui désignera un Premier ministre, à la tête d'un gouvernement de transition qui dirigera le pays jusqu'à la tenue élections générales.

Certains partis se sont inquiétés d'une assemblée souveraine qui resterait des années au pouvoir - la première assemblée constituante tunisienne, élue en 1956 après l'indépendance, a mis trois ans à rédiger une constitution. Mi-septembre, 11 des principaux partis tunisiens ont donc signé "une déclaration de transition" prévoyant notamment que le mandat de l'assemblée "ne doit pas dépasser un an maximum".

Kamel Jendoubi, garant des premières élections libres en Tunisie.
Kamel Jendoubi, garant des premières élections libres en Tunisie.
Cette élection est-elle vraiment libre ?

L'élection est organisée par une commission indépendante agissant à la place du ministère de l'Intérieur, disqualifié par des décennies de bourrages des urnes.

Le président de cette Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) est Kamel Jendoubi, 59 ans. Disposant de l'appui de 5000 délégués, ce militant des droits de l'homme, exilé sous Ben Ali, a mené "un travail de commando" selon son expression, pour que tout soit prêt à temps.

Des votes blancs ont été et continueront à être organisés dans chaque circonscription jusqu'à dimanche pour peaufiner les derniers détails. Et le 23 octobre, 50 000 agents électoraux seront déployés dans les centres de vote, tandis que 5000 observateurs nationaux et 530 internationaux scruteront les opérations électorales.

Comment va-t-elle se dérouler ?

Lancée le 1er octobre, la campagne électorale prend officiellement fin le 21 à minuit. Le pays doit ensuite respecter deux jours de "silence électoral" avant le scrutin du dimanche 23.

Les bureaux de vote - 7361 répartis dans les 27 circonscriptions - seront ouverts de 7h00 à 19h00. Le dépouillement commencera immédiatement après. L'ISIE pense pouvoir annoncer les résultats définitif à partir du 24 octobre dans l'après-midi.

Il s'agit d'un scrutin à la proportionnelle au plus fort reste : comme dans toute élection à la proportionnelle, le nombre de sièges attribués à chaque liste est défini en divisant par le quotient électoral (le nombre de voix à obtenir pour avoir un siège) le total des voix obtenues par chaque liste. Après cette première attribution, les sièges restants sont "gagnés" par les listes ayant le plus de "restes". Il n'y a pas de seuil représentatif (il est en général fixé à 5%), c'est-à-dire que tous les partis, même ceux qui ont fait un très faible score, restent en jeu pour cette seconde attribution.

Ce mode de scrutin favorise les petits partis et évite l'hégémonie d'une seule formation. Cependant des voix s'élèvent pour en rappeler le danger : plus il y a de partis représentés, plus il est difficile de s'entendre et de former une coalition.

Qui peut voter ?


Il suffira d'une carte d'identité pour voter, car seul un Tunisien sur deux a répondu à l'appel pour s'inscrire sur les listes électorales. 7,3 millions d'électeurs sont attendus aux urnes, mais le taux de participation est la grande inconnue de ce scrutin. Nombre d'électeurs avouent leur scepticisme face à des "partis sortis de terre en six mois comme des patates", selon la formule de l'un d'entre eux.

Le jour du vote, les Tunisiens, munis de leur carte d’identité, auront en main un seul document où figureront toutes les listes de leurs circonscriptions. Ils cocheront la liste de leur choix. Ils seront ensuite invités à signer avec leur doigt grâce à une encre indélébile.

A l'étranger, les Tunisiens peuvent voter du 20 au 22 octobre dans les consulats. Avec 600 000 résidents, la France est le pays qui accueille la plus grande communauté tunisienne à l'étranger. Pour savoir où voter, il suffit d'aller sur le site de l'Instance Régionale Indépendante pour les Élections (IRIE).

Le co-fondateur du parti islamiste Ennahda, Rached Ghannouchi, le 27 juin 2011 à Tunis.
Le co-fondateur du parti islamiste Ennahda, Rached Ghannouchi, le 27 juin 2011 à Tunis.
Qui sont les candidats ?

105 partis ont été homologués. Sur l'ensemble du pays, 1600 listes (partis et indépendants) sont en lice. Tous déclinent sensiblement les mêmes slogans de liberté, démocratie et justice sociale.

Une dizaine de formations dominent cependant l'échiquier politique.

Grand favori, Ennahada, le parti islamiste interdit sous Ben Ali, est présent dans toutes les circonscriptions. Ses détracteurs l'accusent de "double langage", l'un rassurant en public - Ennahada se dit proche de l'AKP turc - et l'autre radical dans les mosquées.

Autre grande force, le Parti démocrate progressiste (PDP) fondé en 1983 par Ahmed Néjib Chebi, un avocat de centre-gauche. Son parti, dans l'opposition sous Ben Ali, est le seul a être dirigé par une femme, Maya Jribi. Il se pose en alternative à Ennahada mais on lui reproche d'avoir ratissé très large dans les milieux d'affaires jusque dans les rangs de l'ancien parti-Etat du RCD.

Ettakatol (Forum en arabe), membre de l'Internationale socialiste, est porté par son chef Mustapha Ben Jaafarun, un médecin opposant de longue date à Ben Ali. Il a gagné en popularité en claquant la porte du premier gouvernement post-révolutionnaire et en menant une vraie campagne de proximité.

Le Pôle démocrate moderniste, créé par Ettajdid (ex-communiste), rassemble cinq petites formations et des indépendants autour d'un projet laïc. Le PDM veut "faire barrage" à Ennahda.

Le Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT, extrême-gauche) met en avant Radia Nasraoui, avocate de renom et épouse du chef du PCOT Hamma Hammami, qui défend la liberté d'action et d'expression.

Le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki avait été créé en 2001 et aussitôt interdit. Médecin marqué à gauche et défenseur de l'identité arabo-islamique, Moncef Marzouki s'est rapproché des islamistes d'Ennahda.

Enfin, avatars ou proches du RCD, une quarantaine de formations se disputent l'héritage électoral du parti dissous. Les plus en vue sont Al-Watan de Mohamed Jegham et Al-Moubadara de Kamel Morjane, tous deux anciens ministres de Ben Ali. Impossible de prévoir leur capacité de mobilisation.

Une première grande déception marque ces élections : malgré la parité homme-femme obligatoire dans les instances électives, il n'y a que 5% de listes plaçant une femme en tête.


C'était il y a...

Retour sur des moments historiques avec la rédaction de TV5MONDE