Le Nigéria s'achemine-t-il vers une guerre civile ?

Au Nigéria, les troubles liés aux conflits religieux ont fait plus de 140 morts depuis décembre et les manifestations liées à la grève contre la hausse du prix des carburants ont tué au moins 11 personnes depuis lundi. Cela fait craindre le pire dans ce pays dont la population est répartie à parts égale entre musulmans au nord et chrétiens au sud. L'analyse de Benjamin Augé, chercheur associé à l'IFRI.

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“La situation est plus grave que d'habitude“

Benjamin Augé est chercheur à l'IFRI.
Benjamin Augé est chercheur à l'IFRI.
Comment décririez-vous la crise actuelle au Nigéria ?

Il y a trois problèmes qui se télescopent et rendent la situation explosive.

D'abord le problème du Delta du Niger, qui démarre dans les années 90 : les militants veulent une meilleure répartition des revenus du pétrole et un plus grand respect de l'environnement lors de l'exploitation. Après l'échec des mouvements rebelles non violents (MOSOP), on passe dans les années 2000 à des mouvements violents (MEND).

En 2009 et 2010, 26000 militants acceptent une amnistie du pouvoir, amnistie qui n'a rien réglé, au contraire. certes, les violences ont diminuées, faisant remonter la production pétrolière à son niveau normal, mais les motifs d'insatisfaction sont toujours présents et les militants menacent. Cette amnistie est aussi vue par les Nigérians du nord comme un scandale : pourquoi favoriser encore une fois les régions les plus riches du pays ?

Second problème, le mouvement islamiste Boko Haram, créé en 2002, qui s'est radicalisé récemment sur le modèle des rebelles du Delta, qui ont obtenu ce qu'ils souhaitaient par la force. Alors, pourquoi pas eux ? La radicalisation est aussi une réaction face à la répression aveugle de l'armée, notamment via le corps d'élite "Joint Task Force". En face, les militants du sud mettent de l'huile sur le feu en multipliant les déclarations hostiles.

Il faut aussi prendre en compte que le président Goodluck Jonathan (président depuis mai 2010 après la mort du président Umaru Yar'Adua et élu en avril 2011, NDLR) est chrétien et vient de l'Etat de Bayelsa (Delta). Certains hommes politiques du nord auraient préféré qu'un des leurs porte les couleurs du Parti démocratique populaire (PDP) à la présidentielle de 2011. Plus largement, les gens du nord (principalment musulmans) ont peur qu'il continue à donner toujours plus au gens du sud (chrétiens).



Un véhicule incendié lors de violences le 4 novembre 2011 à Damatru
Un véhicule incendié lors de violences le 4 novembre 2011 à Damatru
Troisième problème, l'arrêt des subventions à la vente des carburants le 1er janvier.

Une mesure qui a fait passer les prix à la pompe de 30 centimes à 1 dollar le litre. Et ça continue d'augmenter ! Cela a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Ce n'était vraiment pas le moment : Boko Haram n'a jamais perpétré autant d'attentats.

Mais il faut savoir que cela fait des années qu'on dit que ces subventions doivent être arrêtées. Aucun président du Nigéria n'avait eu le courage de mettre en oeuvre cette mesure impopulaire.

Aujourd'hui, c'est clairement la Banque mondiale qui a suggéré cette mesure, pour une raison simple et compréhensible : sur un budget fédéral d'une trentaine de milliards de dollars par an, 8 milliards (6,3 milliards d'euros) partaient dans ces subventions - 25% du budget. La consommation de pétrole des Nigérians ne cessant d'augmenter, cela allait coûter de plus en plus cher à l'Etat, sans rien lui rapporter.

Si vous ajoutez à la part des subventions pétrolières la part consacrée à la sécurité, cela représente 40% du budget total annuel ! Il faut ensuite payer le salaire des fonctionnaires. En clair, il ne reste à l'Etat aucune marge de manoeuvre pour financer des infrastructures, des routes, des écoles et réhabiliter ses quatre raffineries, fonctionnant à moins d'un quart de leur capacité.

Malheureusement, un carburant abordable était le seul avantage de la population, dans ce pays immense, avec de très grandes villes, où un moyen de transport est indispensable. Cette mesure impacte aussi tout le reste : par exemple les denrées alimentaires sont plus chères. Elle concerne également les pays environnants, inondés jusqu'alors par l'essence de contrebande venue du Nigéria. Ils vont devoir se réorganiser, ce qui est plutôt positif - rentabilité des raffineries, ouverture de stations-services, perception de taxes.

Y a-t-il un risque d'éclatement du pays ?

Je ne le crois pas. Certes, le Nigéria est gangrené par l'absence d'idée d'Etat-nation : chacun pense à sa région, à son ethnie, et veut la faire fructifier aux dépens de la stabilité du pays.

Mais l'armée est bien trop puissante et la décentralisation a été poussée à l'extrême depuis l'indépendance pour éviter justement un éclatement. Aujourd'hui, il y a 36 Etats et 774 gouvernements locaux. Le pouvoir est totalement atomisé.

En revanche, si les subventions pétrolières ne sont pas remises en place, on peut s'attendre pendant quelques temps à des émeutes qui dégénèrent avec la brutalité des forces de police et des militaires.

Un homme proteste contre la hausse du carburant à Lagos, le 9 janvier 2012 au Nigeria
Un homme proteste contre la hausse du carburant à Lagos, le 9 janvier 2012 au Nigeria
Jusqu'à une guerre civile ?

Le problème c'est de savoir à quel moment débute une guerre civile. Actuellement, on ne peut pas dire qu'il y a une, les attentats tuent des chrétiens mais aussi des musulmans. Cependant les propos des deux camps, Boko Haram et le président, sont alarmants.

Le fait que Goodluck Jonathan lui-même déclare publiquement que Boko Haram est soutenu en sous-main par une partie du gouvernement et de l'administration - quelque chose que tout le monde sait mais sans aucune preuve - c'est le signe que la situation est plus grave que d'habitude.

Quelles seraient les sorties de crise possible ?

Concernant le conflit avec Boko haram, cela ne peut pas se résoudre uniquement par la violence et les armes. Goodluck Jonathan va devoir négocier. Mais attention, si le président fait un pas vers un camp, il va mécontenter l'autre. S'il donne quelque chose aux gens du nord - une amnistie pour Boko Haram par exemple - les gens du sud vont se manifester. Compliqué, sachant qu'une grande partie de sa région natale a voté pour lui.

Concernant la suppression de la subvention pétrolière, si le président la remet en place, c'est un superbe aveu de faiblesse et un manque de gouvernance absolu. Selon l'évolution de la situation dans la rue, Goodluck Jonathan peut peut-être remplacer l'arrêt par un système dégressif limité dans le temps.

Repères

36 Etats
774 gouvernements locaux
Plus de 250 ethnies
50% de musulmans, 40% de chrétiens, 10% d'autres croyances
1er producteur de pétrole d'Afrique avec 1,8 millions de barils/jour
1ère réserve de gaz d'Afrique