Législatives marocaines : les Islamistes près du gouvernement


Treize millions de Marocains étaient appelés aux urnes ce vendredi 25 novembre pour élire les 395 députés de leur nouveau parlement.

Cinq mois après la réforme constitutionnelle voulue par Mohammed VI, ces législatives comportent deux enjeux majeurs : la participation, indice du degré d'adhésion populaire à un système toujours très contrôlé par le pouvoir royal et le résultat des Islamistes, qui pourraient pour la première fois de l'histoire du Maroc entrer au gouvernement, voire le diriger.

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Les deux enjeux d'un scrutin sous contrôle

Si les scrutins marocains recèlent généralement peu de surprises, celui-ci doit pourtant retenir l'attention à plus d'un titre.

Dans le contexte d'un monde arabe pour le moins troublé, la consultation prend place près de cinq mois après une réforme constitutionnelle - voulue par le roi Mohammed VI et, selon les résultats officiels, approuvée en juillet dernier par 98 % des votants - qui, en en préservant les fondements, change quelque peu les règles institutionnelles du Royaume.

Sans remettre en cause la prééminence du roi ni sa sacralité, la nouvelle constitution octroie plus de pouvoir au parlement ainsi qu’au chef du gouvernement qui pourra le dissoudre. Le Premier ministre, en outre, devra être désigné au sein du parti en tête du scrutin.

Or, première force d’opposition, le Parti Justice et développement (P.J.D., Islamiste) apparaît comme favori de ces élections qui lui ouvriraient, pour la première fois, les portes du gouvernement voire sa direction.

Manifestation à Tanger le 20 novembre dernier
Manifestation à Tanger le 20 novembre dernier
Il doit cependant compter avec deux adversaires sérieux : l’Istiqlal (« indépendance », Parti nationaliste historique) et le Rassemblement national indépendant (R.N.I., libéral).

A l’origine d’une importante contestation de rue du printemps dernier dans la foulée des révolutions arabes, le "Mouvement du 20 février" appelle, lui, au boycott de ces élections qu’il considère comme une « comédie », à l’instar de la réforme constitutionnelle.

Si sa voix s’est un peu assourdie depuis le référendum, il réussit encore à mobiliser une partie de la rue, moins qu'il y a huit mois mais dans des proportions non négligeables.

Il demeure, surtout, la seule force à s'opposer - non sans précautions - à la monarchie en place et au maghzen, son intouchable et prédateur entourage.

Indice de l’adhésion populaire à un système politique qui demeure étroitement verrouillé par le pouvoir royal, le taux de participation (73 % au dernier référendum mais 37 % à peine aux précédentes législatives de 2007) représente donc, lui aussi, pour les partis en compétition mais plus encore pour le roi Mohammed VI un enjeu majeur du scrutin.


Quatre ou cinq favoris et un gêneur

(avec AFP)
Si une trentaine de partis marocains étaient officiellement en lice dans les élections du 25 novembre, quatre ou cinq seulement ont des chances d'obtenir un nombre important de sièges et pourraient ainsi participer à un gouvernement d'union.

En dehors d'eux, le mouvement du 20 février né au printemps dernier et qui appellait au boycott de la consultation conserve une capacité de mobilisation.


Parti Justice et Développement (P.J.D., islamiste)

Deuxième force politique au sein du parlement marocain, avec 47 députés, le PJD se présente comme un parti à "référence islamique" et se dit "monarchiste". Lors de sa première participation à des législatives en 1997, il n'avait obtenu que huit sièges.
Aux élections de 2002 -- les premières du règne de Mohammed VI -- il passe à 42 sièges et devient le premier parti de l'opposition parlementaire.
Fort de ses 47 députés, issus des élections de 2007, et de sa bonne implantation dans les grandes villes, il est présenté comme l'un des favoris.
Son chef Abdelilah Benkirane est souvent critiqué pour ses propos hostiles à la laïcité, à la langue berbère et aux homosexuels.

Le parti de l'Istiqlal

Parti de l'actuel Premier ministre Abbas El Fassi, qui dirige depuis octobre 2007 une coalition gouvernementale, comme le veut la Constitution.

L'Istiqlal, (Indépendance), est l'un des partis les plus anciens du Maroc et le mieux implanté. Il a vu le jour en 1944 et a mené la lutte pour l'indépendance.

Avec 52 députés, il constitue la première force politique au parlement, suivi du PJD. Un des grands favoris du scrutin de vendredi, ses dirigeants se disent prêts à former une coalition gouvernementale avec le PJD.

Le Parti de l'authenticité et de la modernité (PAM)

Fondé en août 2008 par des proches du palais, parmi lesquels Fouad Ali El Himma, un camarade de classe du roi Mohammed VI, le PAM compte aujourd'hui plus de 55 députés (transfuges d'autres partis), bien qu'il n'ait pas participé aux législatives de 2007.
Bête noire du PJD, ce mouvement est constitué de députés issus d'autres partis. Affaibli et souvent conspué par les jeunes manifestants du Mouvement du 20 février, son fondateur a décidé de ne pas participer aux élections.
Aujourd'hui, le PAM fait partie d'une coalition hybride de huit partis récemment constitué, mais qui a opté pour le "chacun pour soi" aux élections.

Le Rassemblement national des Indépendants (R.N.I.)


Le parti le plus puissant avec le PAM dans le "groupe des huit", le RNI (libéral) dirigé par l'actuel ministre des Finances Salaheddine Mezouar, se veut réformiste et compte dans ses rangs des notables et des technocrates.

Fort de 38 députés, il est bien implanté dans le pays.



L' U.S.F.P.

S'ajoute à ces quatre favoris, l'Union socialiste des forces populaires (USFP), autrefois principal parti d'opposition, puis à la tête du gouvernement et membre de l'actuel exécutif, qui se présente aujourd'hui très affaibli.

Née en 1975 d'une scission de l'Union nationale des forces populaire, dont le fondateur est le célèbre opposant Mehdi Ben Barka, l'USFP a vu le nombre de ses députés baisser de 50 députés en 2002, à 38 actuellement.


... et toujours l'ombre de la rue

Le Mouvement du 20 février

Manifestation à Tanger le 20 novembre 2011 (photo d.r.)
Manifestation à Tanger le 20 novembre 2011 (photo d.r.)
Aux yeux des militants de ce mouvement de contestation - né dans le tumulte du printemps arabe - les législatives ne vont pas régler les problèmes du pays comme les inégalités sociales, le chômage, la corruption, et encore moins changer un système qu'ils récusent, et qui continue à avoir à sa tête un roi qu'ils jugent tout puissant, malgré la réforme de la Constitution.

S'ils peinent un peu à se faire entendre dans une consultation à laquelle ils ne participent pas, ils n'en demeurent pas moins une référence et une ombre importante, même si leur force - unir à une rue peu politisée des tendances assez diverses, des islamistes à l'extrême-gauche - porte en elle dans la durée bien des risques de divisions et de malentendus.

Les manifestations qu'ils ont organisées le 20 novembre n'ont certes pas atteint les sommets de mobilisation des mois de février et mars dernier mais elles ont, dans un contexte peu propice, réuni des milliers de personnes dans de nombreuses villes du Maroc.


Le parlement sortant


Tiddas, un petit village de l'Atlas, vote pour l'abstention

par Omar Brousky (A.F.P.)
"Moi je ne voterai pas. Les élections passées ne nous ont rien apporté", affirme Aziz, un commerçant à Tiddas. Comme nombre d'habitants de ce village berbère démuni du Moyen Atlas, il compte s'abstenir aux élections législatives marocaines de vendredi.

La plupart des habitants de ce village de montagne de 3.500 habitants (quelque 100 km à l'est de Rabat), interrogés par l'AFP, se disent indifférents et parlent d'abstention aux législatives qui ne changeront pas, pensent-ils, leur quotidien difficile.

Sous une pluie battante, le souk hebdomadaire du lundi, est un moment très convoité par les candidats qui viennent faire la chasse aux voix. Mais comme d'autres, Aziz se montre désabusé.
"Les élections de vendredi, c'est mon dernier souci, dit-il. Les élections précédentes ne nous ont rien apporté. Regardez autour de vous, on patauge dans la boue, il n'y a pas routes, pas d'infrastructures. Moi je ne voterai pas".

Quelques mois après une réforme constitutionnelle, les législatives vont permettre aux forces politiques de mesurer enfin réellement leur poids respectif mais, juge Omar, un marchand de quatre saisons, "il y a beaucoup de partis, on ne sait pas si on peut leur faire confiance" et certains sont inconnus.

Des petits groupes d'une dizaine de militants, se forment à l'entrée du marché et passent d'une tente à l'autre pour distribuer des tracts appelant à voter pour leurs candidats.
"Notre candidat est quelqu'un de sérieux. Il est d'ici, de notre tribu. Il est des nôtres. S'il vous plait, votez pour lui", lancent des militants en sillonnant les allées du souk. Mais les marchands et clients de Tiddas semblent méfiants. "Tout ça ce sont des mensonges. Tout ce qui est écrit ici, sur ces papiers, ils ne vont jamais l’appliquer", affirme Nezha, une femme d'une trentaine d'années. "Ils mangent l'argent de l'Etat. Ils prennent l'argent et ensuite ils ne font rien".

D'autres habitants de ce village parlent d'abstention: "En fait, tu as peur d’aller voter et de te faire arnaquer. On s’est déjà fait arnaquer une fois, deux fois, alors pourquoi voter encore ?", s'emporte Mohammed, âgé d'une vingtaine d'années.
"Moi je ne vais pas aller voter, et je le dis la tête haute. Celui pour qui tu votes, il gagne, puis il s’en va et il t’oublie. Ici on n’a rien", s'indigne pour sa part Aïcha, une mère de famille. "Même les ampoules des lampadaires dans la rue ne marchent pas, et personne ne les réparent", poursuit-elle.

Assis en tailleur sous une tente au milieu du souk, un vieux commerçant reçoit les tracts sans y jeter un oeil, tout en servant les clients qui se pressent autour de lui.
"Je ne sais pas ce que je vais faire de tous ces papiers. Pour arriver au souk, les gens ont dû nager dans la boue. La route a été mal faite dès le début. Je ne fais plus confiance à ces candidats", dit Mohammed, la soixantaine.

Le taux d'analphabétisme au Maroc atteint 54% en milieu rural. Et selon les derniers chiffres du ministère de l'Intérieur, au moins 200 candidats députés (sur près de 7000) ne savent ni lire ni écrire, et 862 d'entre eux ont le niveau du primaire.