Afrique

Les Égyptiennes malmenées par la révolution de Papyrus

Alors qu'elles ont lutté au même titre que les hommes contre le régime de l'ancien despote Hosni Moubarak, les Égyptiennes sont évincées du processus démocratique qui se met en place. Arrêtées par l'armée, des manifestantes ont même été soumises à des tests de virginité.

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Femmes égyptiennes exigeant le départ de l'ancien président Hosni Moubarak lors de la manifestation du 31 janvier 2011 au Caire/AFP.
Femmes égyptiennes exigeant le départ de l'ancien président Hosni Moubarak lors de la manifestation du 31 janvier 2011 au Caire/AFP.
« Je n'arrive pas à comprendre pourquoi l'armée a fait ça. Ce sont des actes barbares. Même sous Moubarak, les femmes n'ont jamais été humiliées de la sorte », confie l'Egyptienne de 32 ans Shahinaz Abdel Salam qui, résidant à Paris, tient un blog politique influent en arabe depuis 2005.

Le 9 mars dernier, 18 femmes ont été arrêtées par des militaires qui, suite à une manifestation, évacuaient avec violence la place Tahrir du Caire. Selon des témoignages recueillis par l'ONG Amnesty International, elles ont d'abord été conduites dans une annexe du musée de la capitale, où elles auraient été menottées, frappées avec des bâtons et des tuyaux, soumises à des décharges électriques dans la poitrine et les jambes, et traitées de « prostituées ».

SOUMISES À DES TESTS DE VIRGINITÉ

L'une d'entre elles, la journaliste Rasha Azeb, a été libérée au bout de quelques heures mais les 17 autres ont été transférées à la prison militaire de Heikstep. Et c’est là, après avoir été forcées à se déshabiller, qu’elle ont été photographiées, nues, et soumises à des tests de virginité pratiqués par « un homme vêtu de blanc », a raconté l’une des victimes âgée de 20 ans, Salwa Hosseini.

« Elles ont été menacées d'être inculpées de prostitution si elles n'étaient pas déclarées vierges », précise Amnesty International qui rappelle dans son communiqué que « les tests de virginité constituent une forme de torture lorsqu’ils sont pratiqués de force ou sous contrainte ».

Les 17 femmes ont toutes été présentées devant un tribunal militaire le 11 mars et remises en liberté le 13 mars. Plusieurs d’entre elles ont été condamnées à un an de prison avec sursis. « Comme tout le monde, je trouve ça très choquant, réagit Shahinaz Abdel Salam. Je connais une des ces femmes qui a été torturée. À sa sortie, elle ne parlait plus…. »

En Égypte, cette histoire n’a pas été vouée au silence. Elle a été relayée par des associations de défense des droits de l’homme et par des activistes sur Facebook et Twitter. Et, de son côté, Amnesty International a demandé aux autorités égyptiennes de « mettre fin au traitement choquant et dégradant des manifestantes ».

Mais aucune enquête n'a été lancée. Aucun procès n'est en cours. Placé sous les ordres du maréchal Hussein Tantaoui, ancien ministre de la Défense de Moubarak, l'état-major de l'armée égyptienne n'a pas jugé utile de faire de déclaration ni de présenter ses excuses. Dans les rues du Caire, les mouvements de protestation continuent à être fortement réprimés comme le montre la vidéo ci-dessous qui dénonce le « scandale Tantaoui » et donne la parole à l'une des 18 femmes torturées.

Attention, cette vidéo contient des images violentes


« DEGOÛTÉE »

Au-delà de ces actes de torture, « ce qui est important aujourd'hui pour Amnesty, explique Francès Salinié au bureau parisien de l'ONG, c’est que la place de la femme dans la société égyptienne soit reconnue et qu’elle fasse partie de la réorganisation de la société civile.»

Aux yeux de la blogueuse égyptienne, c’est mal parti. « Les filles ont lutté comme les hommes pour faire tomber Moubarak et en ont payé le même prix. Elle ont été arrêtées, torturées, tuées… et aujourd’hui on leur dit quasiment de rester chez elles ! » Elle l'avoue, elle est « dégoûtée ».

Les femmes, en Égypte, semblent avoir été évincées du processus démocratique. Elles étaient absentes du comité chargé de réformer la constitution du pays et sont quasi inexistantes dans le gouvernement actuel, le premier de l'ère post-Moubarak. En mars dernier, le Premier ministre Essam Sharaf n'a nommé qu'un seule femme, Madame Fayza Mohamed Aboul Naga, en charge de la Planification et de la Coopération internationale, et qui plus est, n'est pas vraiment du sang neuf puisqu'elle participait déjà au pouvoir sous l'ancien régime. Quant aux jeunes révolutionnaires, ils n'ont pas fait pas mieux puisqu'ils n'ont accueilli qu'une seule activiste au sein de la coalition qu'ils ont créée le 24 janvier dernier.

La féministe et écrivaine Nawal el Saadawi.
La féministe et écrivaine Nawal el Saadawi.
Mais certaines militantes refusent de baisser les bras. « Un groupe de femmes s’est constitué pour réclamer l’égalité entre les sexes. L’idée, c’est de faire pression et provoquer une prise de conscience », explique Shahinaz Abdel Salam. Ce groupe a, bien sûr, dans cette révolution 2.0, ouvert une page Facebook et obtenu le soutien actif d'une féministe égyptienne historique, Nawal el Saadawi, revenue dans son pays après des années d'exil.

« Elle accueille les filles tous les mercredis chez elle, poursuit la blogueuse. C’est très important qu’elle soit là. C’est une femme d'expérience et courageuse qui a fait de la prison au début des années 80. Adolescente, je lisais ses livres et une fois ma mère les a déchirés en disant que cette femme était contre l’islam. Mais ce n’est pas vrai. Elle n'a jamais dit ça. »

L'ESPOIR DE LA PARITÉ À LA TUNISIENNE...

La tête sur les épaules, Shahinaz Abdel Salam reste lucide. Quand elle voit que les Tunisiennes, elles, viennent d'obtenir le principe de la parité pour le scrutin du 24 juillet qui doit aboutir à l'élection de l’assemblée constituante, elle reconnait que l’Égypte en est bien loin. « Il y a plein d'Égyptiennes compétentes qui pourraient tenir des ministères. Mais quand on sait que les activistes masculins ne pensent même pas à intégrer quelques militantes au sein de leur comité, alors la parité politique ce n’est pas pour demain.» Pour Francès Salinié d’Amnesty France, « on n'en est qu’au balbutiement des changements démocratiques. Tout ne va pas se faire du jour au lendemain. Il faut s'attendre à un travail de longue haleine.»

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