Les « oubliés » de N’Djamena

Adam paie un loyer très élevé pour une pièce dans une concession insalubre.
Adam paie un loyer très élevé pour une pièce dans une concession insalubre.
©Constance Léon pour TV5MONDE

Près de 5 000 réfugiés urbains, en majorité Centrafricains, survivent grâce à de petits boulots illégaux dans la capitale tchadienne. Depuis un an, le Tchad est entré en récession, les réfugiés et les Tchadiens subissent la fluctuation des prix, un chômage de masse et éprouvent parfois des difficultés à vivre ensemble. 

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Pour survivre, les 5 000 réfugiés urbains de N’Djamena, la plupart originaires de République Centrafricaine (RCA), enchainaient jusqu’en 2015, les petits boulots : chauffeurs de mototaxi, employés de maison ou cireurs de chaussures. Dur de se faire au rythme de N’Djamena, de payer son loyer, puisqu’aucun logement n’a été construit pour les réfugiés. La neuvième ville la plus chère du monde, avant Paris, compte désormais près d’un million d’habitants. 

Dans cette case de dix mètres carrés éloignée du centre de la capitale, les hauts murs de béton sont imprégnés par une odeur de sueur. Six jeunes garçons entre 16 et 25 ans sont assis en cercle, entre le lit une place, les tapis et l’armoire bricolée. « Souvent, on s’ennuie » lance Nasser, 16 ans. Lui, vit avec ses parents de l’autre côté du « goudron », la route qui scinde en quartiers, les bidonvilles de la capitale. 
 
Nasser, 16 ans, vit avec ses parents de l’autre côté du « goudron », la route qui scinde les bidonvilles de la capitale, en quartiers. 
Nasser, 16 ans, vit avec ses parents de l’autre côté du « goudron », la route qui scinde les bidonvilles de la capitale, en quartiers. 
©Constance Léon pour TV5MONDE
Tous sont arrivés entre décembre 2013 et janvier 2014 de Bangui, en République Centrafricaine (RCA) par avions tchadiens. Dans l’urgence, ils n’ont presque rien emporté, sauf les souvenirs de leurs familles restées sur place et ceux des massacres qui se sont déroulés sous leurs yeux. Sur les six garçons, quatre ont obtenu le statut de réfugié en 2015. 

 « Les réfugiés urbains ne représentent qu'1% de la population totale de Ndjamena, ils sont vulnérables », analyse Dr Maleika Balikwisha, chef de la protection du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR). 

Jongler entre les boulots pour subsister

En 2015, ils enchaînaient « les petits boulots » au cœur du brouhaha du marché central de N’Djamena. Là-bas, ils transportent des sacs de riz, cirent les chaussures des fonctionnaires ou conduisent des motos-taxis pour quelques francs CFA. L’inexistence des contrôles des autorités tchadiennes facilitent ces activités. Le salaire moyen mensuel est d’environ 60 euros, contre 133 euros en moyenne pour l’Afrique, selon les données de la banque mondiale en 2012. 

« Vendre des beignets dans la rue, c’est une "activité-refuge" pour les réfugiés. De fait, ils n'ont pas accès à l'embauche légale, même si la loi le permet. Seul un tiers des Tchadiens détient des documents d’identité, eux non plus ne sont pas enregistrés correctement », analyse Dr Maleika Balikwisha, du HCR.
 
Pour survivre, les jeunes hommes jonglent à présent avec les quelques boulots qu’il reste et les 20 000 CFA (30 euros) mensuels accordés par le HCR, qui correspondent au prix du loyer de leur petite case partagée.
Pour survivre, les jeunes hommes jonglent à présent avec les quelques boulots qu’il reste et les 20 000 CFA (30 euros) mensuels accordés par le HCR, qui correspondent au prix du loyer de leur petite case partagée.
©Constance Léon pour TV5MONDE
« Maintenant, personne ne veut plus nous accorder un travail. Nous restons à ne rien faire » s’exclame Samba, impuissant. Pour survivre, les jeunes hommes jonglent à présent avec les quelques boulots qu’il reste et les 20 000 CFA (30 euros) mensuels accordés par le HCR, qui correspondent au prix du loyer de leur petite case partagée. 

« Avec les 15 000 CFA mensuels que je gagne, je peux nous acheter quelques repas », précise Henri, l’aîné de 25 ans. Vêtu sobrement de noir de la tête au pied, il sourit lorsque l'un de ses « petits frères » prend la parole. Le « grand Henri » est le mentor du groupe. Fier, il se redresse contre le mur lorsqu’il évoque l’aide qu’il peut leur apporter, grâce au cours de français qu’il donne à une femme tchadienne. Mais le sourire d’Henri s’efface rapidement, car en face de lui, Samba s'emporte : « On ne fait rien ici ». 

D’autres réfugiés, eux, doivent quitter la capitale. « Après trois mois de stage de télévision dans le groupe Electron, je ne pouvais plus rester à N’Djamena. Je ne trouvais plus d’emploi qualifié comme journaliste, ni de petit boulot » raconte Abdel Rahmane Bassit Yaya, réfugié centrafricain de 27 ans. Arrivé en 2014 de Bangui, il vit actuellement au camp de Doholo, au sud du Tchad, où il est logé pour rien dans une case de fortune. « Les réfugiés ne trouvent plus de travail et ne peuvent plus payer leur loyer », constate Dr Maleika Balikwisha du HCR.

Des loyers hors de prix et une forte inflation 

Au coût élevé de la vie s’ajoutent les abus fréquents des propriétaires, tentant d’abuser du statut de réfugié des locataires.
Au coût élevé de la vie s’ajoutent les abus fréquents des propriétaires, tentant d’abuser du statut de réfugié des locataires.
©Constance Léon pour TV5MONDE
A N’Djamena, dans la case des six garçons, pas d’eau, ni d’électricité. A 20 minutes en voiture du centre de la capitale, leur loyer reste élevé. En effet, N’Djamena dépasse Paris de 35 places dans le classement américain Mercer des villes les plus chères au monde, décrochant la neuvième place de l’étude de 2016

Au coût élevé de la vie s’ajoutent les abus fréquents des propriétaires, tentant d’abuser du statut de réfugié des locataires. Ils augmentent abusivement les loyers pour tirer profit de l’aide financière reçue. Dans une autre case de la périphérie, Adam, handicapé suite aux combats en RCA, paie aussi très cher son loyer. Il a dit avoir été abusé par le propriétaire, qui a ensuite accepté de revoir ce montant à la baisse.
 
Adam et son cousin paient un loyer très élevé pour une pièce dans une concession insalubre.
Adam et son cousin paient un loyer très élevé pour une pièce dans une concession insalubre.
©Constance Léon pour TV5MONDE
« On se taquine, quand on dort tous ensemble », rigole Henri. Soudain, sa voix se fait moins forte. Depuis la récession, le prix de la farine et du riz varie chaque jour. Parfois, les six garçons disent n'avoir rien à se mettre sous la dent. Ces jours-là, « nous buvons de l'eau et nous dormons » avoue Henri et les garçons se mettent à rire, comme pour dire « on va s’en sortir, tu verras ». Seule décoration sur le mur gris de case, une casquette rouge vernie comme celles vissées au crâne des jeunes hipsters du monde entier.

Dans la concession des garçons, trois ou quatre cases de Tchadiens et de réfugiés sont installées dans la même cour. Il est 18 heures, les femmes s’activent à la préparation de la bouillie dans des bacs en fonte et allument un feu devant la case. 
 
A N’Djamena, dans la case des six garçons, pas d’eau, ni d’électricité. A 20 minutes en voiture du centre de la capitale, leur loyer reste élevé.
A N’Djamena, dans la case des six garçons, pas d’eau, ni d’électricité. A 20 minutes en voiture du centre de la capitale, leur loyer reste élevé.
©Constance Léon pour TV5MONDE

Un chômage de masse qui touche aussi les Tchadiens

La chute du prix du baril de pétrole en 2015, l’un des principaux revenus de l’Etat tchadien, a entrainé une récession sans précédent. Contraint d’appliquer des coupes budgétaires, le gouvernement a cessé de payer les fonctionnaires depuis août 2016. Dans le domaine de la justice, de la santé et de l’éducation, les agents de l’Etat sont en grève. Privés de leurs emplois, des milliers de Tchadiens se tournent vers ces travaux de rue, occupés jusqu’alors par les Tchadiens pauvres et les réfugiés. 

Cette grève des fonctionnaires touche directement réfugiés et Tchadiens : ils ne peuvent plus accéder aux centres de soins, financés par le HCR, grâce auxquels ils peuvent recevoir certains soins de base gratuitement. Les Tchadiens ont aussi accès à ces centres. « Les réfugiés ont les mêmes problèmes que les Tchadiens, d’accès aux soins et aux logements trop coûteux » précise Dr Maleika Balikwisha du HCR. 

Avec la grève, le comité interministériel en charge de statuer sur l’octroi du statut de réfugié « ne se réunit plus toutes les semaines » déplore Blaise Ngarguena, administrateur national de protection du HCR à N'Djamena. 

Difficile d’obtenir un statut rapidement

La procédure s’allonge et le nombre de demandes continuent d’augmenter. En l’absence d’une loi d’asile au Tchad, les dossiers sont étudiés au cas par cas par la Commission nationale d’accueil et de réinsertion des réfugiés et des rapatriés (CNARR). Les autorités tchadiennes demandent de plus en plus de documents officiels centrafricains pour fournir le statut de réfugié. « Les réfugiés n’ont pas pu emporter ces documents lors de leur fuite. Il y a un marché de faux documents centrafricains, j’en ai reçu 6 à 7 afin d’obtenir le statut de réfugié, depuis le début 2016 », ajoute Blaise Ngarguena. 

Le « grand Henri » s'empare du cas des deux jeunes hommes sans papier de la case : « Depuis quelques mois, les fonctionnaires de la CNARR ont cessé de distribuer les formulaires de demandes d'asile aux réfugiés centrafricains ». 

A ses yeux, cette interruption, qui s'est déjà produite auparavant, est « politique ». Lors d’un entretien à la commission nationale des Droits de l'Homme (CNDH), Mamadou M'Boréolo Alain, chargé des requêtes et membre de la sous-commission d'éligibilité de la CNARR explique que ces interruptions visent à « prendre le temps d’étudier chaque dossier pour identifier les fraudes ». 
 
Des Tchadiens finissent même par demander le statut de réfugié dans l’espoir d’obtenir une assistance mensuelle.
Des Tchadiens finissent même par demander le statut de réfugié dans l’espoir d’obtenir une assistance mensuelle.
©Constance Léon pour TV5MONDE
Des Tchadiens finissent même par demander le statut de réfugié dans l’espoir d’obtenir une assistance mensuelle, selon plusieurs sources officielles. « Les réfugiés les plus vulnérables reçoivent une assistance mensuelle du HCR pour les aider, pas les Tchadiens. Ces derniers se sentent lésés », affirme Dr Maleika Balikwisha, chef de la protection du HCR. 

Des frictions entre les Tchadiens et les réfugiés 

Cette crise met à mal la coexistence, jusqu'alors globalement pacifique entre les Tchadiens et les réfugiés. « Depuis le début de la crise financière en 2015, les réfugiés se plaignent de plus en plus de stigmatisations, de violences et de problèmes de cohabitation avec les Tchadiens », constate Maleika Balikwisha, lors des séances d’évaluation et d’enregistrement. 
 
Fatime et Ktchalla Seilim évoquent avec amertume le déclassement qu’ils connaissent depuis trois ans.
Fatime et Ktchalla Seilim évoquent avec amertume le déclassement qu’ils connaissent depuis trois ans.
©Constance Léon pour TV5MONDE
Dans une autre concession de N’Djamena, Fatime et Ktchalla Seilim, un couple de réfugiés centrafricains, observent avec inquiétude leur petite fille dormir sur le tapis. Juste à côté, les oignons que vend Fatime aux voisins chauffent au soleil et embaument la case.  Ils évoquent avec amertume le déclassement qu’ils connaissent depuis trois ans. Un fossé les sépare de leur vie passée de couple de classe moyenne à Bangui et celle de réfugié sans emploi, ici. A Bangui, lui était ingénieur chez Orange. Elle, était femme au foyer dans leur pavillon.

« Un matin, à N’Djamena, un homme est venu dans mon bureau et y a déposé une arme. Il voulait que je cesse mes activités de transports qui lui faisaient concurrence » se souvient Ktchalla Seilim. Il dépose le bilan peu après. 

« Réfugiée ! », c’est le nom par lequel s’est déjà faite interpellée Fatime. Elle travaille aujourd’hui dans l’association qu’elle a créée, justement destinée à l’aide pour les réfugiés. 
 
Fatime Seilim travaille aujourd’hui dans l’association qu’elle a créée, justement destinée à l’aide pour les réfugiés. 
Fatime Seilim travaille aujourd’hui dans l’association qu’elle a créée, justement destinée à l’aide pour les réfugiés. 
©Constance Léon pour TV5MONDE
Ces altercations au quotidien, Malik Amadou, 23 ans, réfugié musulman centrafricain raconte en avoir aussi fait les frais. Dès son arrivée de Bangui en janvier 2014, dans l’amphi comble de 1 500 personnes de la fac de N’Djamena, ses « camarades » l’interpellent : « Eh toi, le Seleka, l’anti-Balaka ! ». Malik est soudain surnommé comme les milices musulmanes et chrétiennes qui continuent de s’affronter en RCA. D’une moue sarcastique, le jeune homme ajoute : « J’avais honte d’aller à l’université. Je me sentais sans valeur ». 

Depuis, il a rejoint les camps du sud pour attendre des nouvelles de sa petite sœur « qui aurait 18 ans aujourd’hui ». Il ignore ce qu’elle est devenue en RCA. D’un air grave, il conclue : « Les autochtones nous font ressentir que nous sommes un danger pour eux, comme si nous étions responsables de la guerre dans notre pays et que nous la ramenions chez eux ». 

Des formations pour s’intégrer et trouver du travail 

Pour s’en sortir, les six garçons de N’Djamena veulent étudier. Henri a été clair avec ses « petits frères » : les métiers qualifiés sont pour l’instant inaccessibles aux réfugiés. Ils doivent payer un tarif « étranger » pour intégrer l’université, soit plus de 150 euros : une fortune. Dans ces conditions, « il est difficile de trouver du travail bien payé », s’insurge Henri. Pour changer cet état de fait, le HCR les encourage en les aidant à chercher des bourses d’études. 
 
Dans le bureau presque vide du HCR de N’Djamena, Amant Al-Hadji refuse « de rester à ne rien faire à cause de la grève des professeurs ».
Dans le bureau presque vide du HCR de N’Djamena, Amant Al-Hadji refuse « de rester à ne rien faire à cause de la grève des professeurs ».
©Constance Léon pour TV5MONDE
Dans le bureau presque vide du HCR de N’Djamena, Amant Al-Hadji refuse « de rester à ne rien faire à cause de la grève des professeurs ». Aujourd’hui, Albertine Guealbaye, agent de protection du HCR l’aide à remplir un formulaire pour financer sa formation. A 18 ans, trois ans après son arrivée de Bangui, il fait tout pour entamer une formation d’informaticien. Le jeune homme tapote nerveusement le numéro 54, celui que l’administration lui a octroyé. Il évoque ses deux sœurs restées en Centrafrique et sa mère décédée pendant le conflit. L’entretien est sans cesse interrompue par d’autres employés du HCR venus retirer un formulaire ou demander conseil. Amant demeure de marbre. 
 
Une personne réfugiée attend son audience dans les bureaux du HCR de N’Djamena. 
Une personne réfugiée attend son audience dans les bureaux du HCR de N’Djamena. 
©Constance Léon pour TV5MONDE
Dans la case de N’Djamena, « les petits frères » se confient à Henri. Souvent, Samba interroge Henri : « Qu'est-ce que je vais devenir ? ». Henri incline la tête, il se dit consterné par « l'absence de perspective ». « On ne peut pas rester réfugié toute notre vie », soupire-t-il. 

Samba entre alors dans un monologue, secoué par des spasmes de colères. Ses paumes sont tournées vers le ciel. Il pause une flopée de questions. Samba a débuté une formation pour devenir instructeur d'auto-école, trois ans après son arrivée au Tchad. Pendant le monologue, Henri baisse le regard. Il écoute attentivement les plaintes de Samba. Des lamentations qui resteront sans réponse. Soudain, un souffle de peur traverse les garçons. Tous parlent d’un certain Dana, un jeune Centrafricain sans papier, qui vit maintenant seul, sans toit, au marché central de Ndjamena. Le mentor les coupe : « Il faut se serrer les coudes ». 

Henri, lui, a eu la chance d’étudier. Il veut tous les à aider à suivre le même chemin. A Bangui, Henri a étudié deux ans le droit, tout en étant gardien de nuit pour gagner sa vie. A N’Djamena, Djouma, et lui ont reçu une bourse, versée par l’Etat tchadien, pour étudier la finance pendant trois ans. Tous deux écrivent leurs mémoires au cybercafé du HCR, « quand ils peuvent ». 

La meilleure solution pour lui serait la réinstallation, refaire sa vie ailleurs, aidé par le HCR. Henri aimerait continuer ses études à l'étranger, mais « ne peut pas laisser ses frères, ici, sans emploi ou sans papiers, pour certains ». Tous aimeraient retourner en RCA, « si la paix revient un jour ».