Afrique

Les présidents français et l'Afrique, paroles d'amours et de désamours

Le général de Gaulle avec des vétérans africains invités à Paris pour le 14 juillet 1962.<br />
<sub>(AP Photo/Levy)</sub>
Le général de Gaulle avec des vétérans africains invités à Paris pour le 14 juillet 1962.
(AP Photo/Levy)

"Pré carré", "jardin secret" ou plus crûment "chasse gardée"... même s'ils s'en défendent, les présidents de la Vème République française entretiennent le plus souvent avec le continent africain des rapports singuliers qui dépassent - en bien ou en mal - la relation diplomatique conventionnelle, voire rationnelle.
Verbatim d'une trentaine d'années de discours "historiques", ou d'aveux plus triviaux.

dans
Continent béni du général de Gaulle qui y a deux fois au moins (1940-44, 1958) puisé une part de son énergie conquérante ou mobilisatrice, l'Afrique est restée, par delà la décolonisation et en dépit de la relativité des enjeux économiques, un territoire symboliquement majeur pour la Vème République.

Des redoutables "réseaux Foccart" au "Papamadit" de François Mitterrand (le fils du président socialiste étant chargé des "affaires africaines"), les relations d'Etats franco-africaines ressortent jusque dans les années 80 implicitement du domaine quasi privé sinon paternel du chef de l'Etat, échappant à la diplomatie classique.

Si la familiarité du lien s'estompe un peu par la suite, il ne parvient jamais à la banalité et le voyage d'Afrique demeure, pour tout président français en construction, une initiation obligée et parfois redoutable.
 

François Mitterrand, 1990 : le choc de la Baule

Le 20 juin 1990, dans la station balnéaire de la Baule où sont réunis en sommet 37 chefs d'Etats africains, François Mitterrand crée parmi eux une certaine panique en annonçant subordonner désormais l'aide française à l'introduction du multipartisme. Le contexte s'y prête. A l'Est, le mur de Berlin est tombé six mois plus tôt.
 
La France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté.François Mitterrand, discours de la Baule, 1990

 
François Mitterrand en 1990<br />
<sub>photo AP</sub>
François Mitterrand en 1990
photo AP
Le début du discours, long développement sur l'économie mondiale, ne dérange personne. Ce n'est qu'un peu avant la fin que le public est amené à tendre l'oreille: "Il convient  d'examiner  en  commun  de quelle  façon  on  pourrait  procéder pour  que  sur  le  plan  politique  un  certain  nombre  d'institutions  et  de  façons  d'être permettent de restaurer la confiance, parfois la confiance entre un peuple et ses dirigeants, le plus souvent entre un Etat et les autres Etats, en tout cas la confiance entre l'Afrique et les pays développés".

Promesses renouvelées d'amitié inconditionnelle et de compréhension de Paris et enfin, conclusion moins précautionneuse : "La France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté. Il faut pour cela que l'on vous fasse confiance".

Suivie ou non de l'effet supposé, la menace devait profondément marquer la décennie, introduisant dans de nombreux pays d'Afrique francophone, formellement sinon toujours dans les faits, multipartisme et liberté de la presse ... et parfois l'instabilité qui en découle.
 

Jacques Chirac (dans l'opposition) à Abidjan en 1990 : "pas mûrs pour la démocratie"

 
Le multipartisme est une sorte de luxe que ces pays en voie de développement n’ont pas les moyens de s’offrir.
Jacques Chirac 1990
Renvoyé deux ans plus tôt dans l'opposition par la ré-élection de François Mitterrand, Jacques Chirac se démarque aussitôt du discours de la Baule, en déplacement à Abidjan en février 1990 pour la réunion de l'Association internationale des maires francophones. 

Interrogé par RFI sur la conférence nationale qui se déroule au même moment au Bénin, il déclare alors : « Le multipartisme n’est pas lié à la démocratie, et il y a des pays africains parfaitement démocratiques, comme la Côte d’Ivoire, qui sont des pays à parti unique et où la démocratie s’exerce au sein de ce parti unique ». Et le futur chef d'Etat d’ajouter : « Le multipartisme est une sorte de luxe que ces pays en voie de développement n’ont pas les moyens de s’offrir ».

Jacques Chirac président : "Nous avons saigné l'Afrique"

Au pouvoir, Chirac restera pourtant  l'un des présidents français les plus attachés à l'Afrique, au point de s'éloigner à l'occasion des platitudes diplomatiques.
 
Nous avons saigné l'Afrique pendant quatre siècles et demi; après, on a dit : ils ne sont bons à rienJacques Chirac, 2001

 
Jacques Chirac lors du Sommet France-Afrique de Yaounde, janvier 2001.<br />
<sub>(AP Photo/Remy de la Mauviniere)</sub>
Jacques Chirac lors du Sommet France-Afrique de Yaounde, janvier 2001.
(AP Photo/Remy de la Mauviniere)
Lors du sommet France-Afrique de Yaoundé (Cameroun) en janvier 2001, Jacques Chirac parle un soir avec les journalistes de façon détendue comme il en a coutume dans ces circonstances. Le même jour, l'épiscopat français vient de publier un texte réclamant une prise de distance avec les régimes africains autoritaires. 

Sa réaction est virulente : "Nous avons saigné l'Afrique pendant quatre siècles et demi, commence-t-il. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : ils (les Africains) ne sont bons à rien. Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d'élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Puis, on constate que la malheureuse Afrique n'est pas dans un état brillant, qu'elle ne génère pas d'élites. Après s'être enrichi à ses dépens, on lui donne des leçons."
 

Chirac en 2007-2008, messages de fin

A Cannes en 2007, où se tient son dernier sommet France-Afrique : "Soit la facilité du court terme et les autres égoïsmes l'emportent, et l'Afrique peut, une nouvelle fois, être mise au pillage, laissée pour compte de la prospérité, isolée dans ses difficultés. Ce serait un danger immense pour le monde entier. Soit nous relevons le défi du développement et l'Afrique prendra toute sa place dans la mondialisation pour devenir un pôle de paix et de prospérité, ce qu'elle a vocation à être."

Quelques mois plus tard, Chirac redevenu simple citoyen complète dans une interview alors peu remarquée: "On oublie une chose : une grande partie de l'argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisement de l'exploitation depuis un siècle de l'Afrique. Alors, il faut avoir un peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains ce qu'on leur a pris."
 
Jacques Chirac, 2008
 

Nicolas Sarkozy : "l'homme africain pas assez rentré dans l'histoire"

Nicolas Sarkozy, qui avait proné la fin de la "françafrique" lors de sa campagne électorale, effectue une tournée sur le continent concerné dès le troisième mois de sa présidence. Au programme: un séjour en Libye pour remercier Muhamad Kadhafi - alors plus que fréquentable - de la libération des infirmières bulgares qui s'y trouvaient détenues et une rencontre à Dakar avec des étudiants et des personnalités politiques.
 
Dans cet imaginaire (africain) où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrèsNicolas Sarkozy, Dakar,2007
Oeuvre, dans sa forme, de la "plume" élyséenne Henri Guaino, mais bien prononcé par le président français en la présence approbative des ministres Rama Yade et Bernard Kouchner , son discours du 27 juillet 2007 demeure, à sa façon, une référence:

"Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles[…] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrès".

Dévastateur, le discours de Dakar restera en Afrique une marque indélébile du quinquennat...
 
Dakar, 2007


François Hollande : "la jeunesse du monde", "un potentiel exceptionnel"

Prenant le contrepied de son prédécesseur, François Hollande s'emploie dans son premier voyage africain à plus flatter l'avenir qu'à évoquer les ancêtres.

Dakar, octobre 2012 : "Le temps de la Françafrique est révolu : il y a la France, il y a l'Afrique, il y a le partenariat entre la France et l'Afrique, avec des relations fondées sur le respect, la clarté et la solidarité".

"L’Afrique est la jeunesse du monde. (...)Elle est aussi une terre d’avenir pour l’économie mondiale. (...)  Il y a en Afrique un potentiel exceptionnel. Les paysans, les artisans, les étudiants, les entrepreneurs, les savants constituent une ressource formidable pour votre avenir.(...) Les Africains ont pris leur destin en main et ce mouvement ne s’arrêtera pas. Le futur de l’Afrique se bâtira par le renforcement de la capacité des Africains à gérer eux-mêmes les crises que le continent traverse".

 
François Hollande à Tombouctou, février 2013.<br />
<sub>(AP Photo/Jerome Delay)</sub>
François Hollande à Tombouctou, février 2013.
(AP Photo/Jerome Delay)
Quatre ans et deux interventions militaires plus tard (Mali, Centrafrique), le ton est plus martial au "Sommet des adieux" réuni ... à Bamako en janvier 2017: "Ensemble, la France, l'Afrique nous avons été capables de relever des défis et de faire avancer le monde, ensemble, l'Afrique, la France, nous avons été capables, aux Nations unies, de porter des objectifs de développement durable, l'Afrique, la France, ensemble, nous portons le message d'une réduction des inégalités à l'échelle planétaire». L'assistance applaudit debout.
 

Emmanuel Macron: une page pas tout à fait blanche

"Je veux écrire une nouvelle page dans notre relation avec l'Afrique", déclarait à son tour le candidat Emmanuel Macron à nos confrères de Jeune Afrique en avril 2017.  Malgré son désir affiché, comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron hérite comme eux de lourdes pesanteurs, en actif et en passif.
 
Le président Macron à Bamako lors du Sommet du G5, le 2 juillet 2017<br />
De gauche à droite,  Roch Marc Christian Kabore (Burkina Faso), Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie) , Emmanuel Macron (France),  Ibrahim Boubacar Keita (Mali), Idriss Deby (Tchad) et Mahamadou Issoufou (Niger)<br />
<sub>(AP Photo/Baba Ahmed)</sub><br />
 
Le président Macron à Bamako lors du Sommet du G5, le 2 juillet 2017
De gauche à droite,  Roch Marc Christian Kabore (Burkina Faso), Mohamed Ould Abdel Aziz (Mauritanie) , Emmanuel Macron (France),  Ibrahim Boubacar Keita (Mali), Idriss Deby (Tchad) et Mahamadou Issoufou (Niger)
(AP Photo/Baba Ahmed)
 
Ses deux brefs voyages au Mali ont moins marqué que ses propos controversés lors du G20 du mois de juillet  2017 : "Le défi de l'Afrique est civilisationnel" et surtout, "quand des pays ont encore aujourd'hui sept ou huit enfants par femme, vous pouvez décider d'y dépenser des milliards d'euros, vous ne stabiliserez rien". Economiquement recevable, la formule n'a pas été jugée très délicate dans les lieux visés.

Le choix du Burkina Faso pour délivrer un message promis comme inaugural peut être sujet à interprétations variées : pays "en transition démocratique", certes, mais sa "dictature" (du président Compaoré)  tardivement lâchée fut, pendant une trentaine d'années et comme bien d'autres, la fidèle alliée de la France et en grande partie sa création.

Pour inspirer ce discours et plus généralement incarner le "renouvellement du partenariat entre la France et l'Afrique", un "Conseil présidentiel pour l'Afrique" a été mis en place en août. Parmi ses  membres: une scientifique, un ancien footballeur, une journaliste et surtout différentes personnes venues du monde des affaires.

Etape suivante du voyage: la Côte d'Ivoire avec inauguration d'un métro ... largement financé par la France.