Libye : dans l’impasse ?

Manifestation de soutien au général dissident Khalifa Haftar, le 23 mai à Benghazi (photo AFP)
Manifestation de soutien au général dissident Khalifa Haftar, le 23 mai à Benghazi (photo AFP)

La crise libyenne empire. Le pays qui, depuis la chute de Kadhafi, en 2011, connaît une grande instabilité politique, fait face ces derniers jours à un regain de tension. Le général dissident Khalifa Haftar, qui s’est lancé dans une lutte contre les groupes terroristes, fait aussi pression sur le Parlement. Au sein du gouvernement, il règne une vraie cacophonie entre les deux factions qui y cohabitent. Une situation qui préoccupe les puissances occidentales et les voisins du Maghreb. Explications.

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Qui mettra le feu à cette poudrière ? La tension a encore monté d’un cran en Libye ces derniers jours. En cause ? Un général, un Parlement sous tension et deux Premiers ministres… Parmi d’autres événements qui fragilisent un peu plus politiquement et économiquement le pays depuis la chute de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011.

Le militaire

Le général dissident Khalifa Haftar (Photo AFP)
Le général dissident Khalifa Haftar (Photo AFP)
Depuis plusieurs mois, c’est un autre militaire qui fait parler lui. L’ex-général à la retraite Khalifa Haftar, attire l’attention des médias et des politiques. Certains observateurs le comparent à son homologue égyptien Al-Sissi. Ce dernier s’est emparé progressivement du pouvoir, évinçant les Frères musulmans, jusqu’à se présenter aux élections présidentielles égyptiennes du 25 mai dernier, qu’il devrait remporter.  Pourrait-il donner des idées à Khalifa Haftar ? "[Le général] cristallise l’inquiétude, le désarroi et la lassitude d’une partie des acteurs politiques et de la population libyenne face à une transition qui dure depuis trop longtemps et qui, de plus, semble dérailler depuis quelques mois", souligne Saïd Haddad, enseignant-chercheur à l’IREMAM et maître de Conférences aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan.

Après un premier appel médiatisé, mais resté vain, pour demander le gel des institutions officielles libyennes en février dernier, le général dissident libyen Khalifa Haftar a dernièrement frappé un grand coup baptisé "Dignité". Il veut ainsi lutter contre "les groupes terroristes" qui sévissent dans le pays.

Sa force paramilitaire a mené plusieurs raids aériens à l’ouest de la ville de Benghazi sur le camp d’un groupe islamiste armé : "la Brigade des martyrs du 17 février", groupe islamiste soupçonné d’entretenir des liens avec les djihadistes d’Ansar Asharia. Bien armées, les troupes du général Haftar supplantent l’armée libyenne, qui trahit ainsi sa faiblesse.

Ces dernier jours, le général rallie de nombreux soutiens au sein de l’armée, comme le chef d’état-major de la Défense aérienne ou encore les forces spéciales, ainsi qu'au sein du gouvernement, avec le ministre de la Culture Habib Lamine qui a déclaré à l’AFP : "Je soutiens cette opération contre les groupes terroristes. Le CGN (le Parlement, ndlr), qui protège les terroristes, ne me représente plus", a-t-il déclaré.

Autant de soutiens qui donne une nouvelle légitimité au général Khalifa Haftar. Cet homme de 71 ans serait-il le nouvel homme fort du pays ? Ancien chef d'état-major sous Kadhafi, il est désavoué par le général lors de la défaite libyenne dans la guerre contre le Tchad (1978-1987). Haftar y passe alors trois années incarcéré, pour être libéré ensuite par les Américains qui lui offrent l'asile politique. Après vingt ans passés aux États-Unis, il revient en Libye en 2011, au moment des Printemps arabes. Il fait progressivement son retour sur une scène militaire libyenne complexe du fait de la prise de pouvoir des milices dans le pays. Il peut d'ailleurs compter sur le soutien de l'une d'entre elles : les milices anti-islamistes de Zenten, bien armées.


Deux Premiers ministres

Face à cette montée en puissance du général Haftar, il n'y a pas que l'armée régulière qui ne réagisse pas. Le gouvernement non plus. Et pour cause, il y règne une certaine cacophonie. A sa tête, deux hommes. L'un ne veut pas lâcher son pouvoir : Abdallah Al-Theni qui remplaçait l'ancien Premier ministre par intérim Ali Zeidan, un libéral limogé par les islamistes le 11 mars dernier. Après avoir voulu démissionner, Abdallah al-Theni ne veut plus quitter son poste pour son homologue et remplaçant : Ahmed Miitig, un homme d'affaires de 42 ans. Appuyé par les islamistes, le plus jeune des cinq Premiers ministres censés assurés la transition depuis 2011, a été élu début mai à l'issue d'un scrutin controversé. Il a reçu le vote de confiance du Parlement le 25 mai. Deux jours plus tard, sa maison était attaquée par des hommes armés. S'il parvient à rester seul à la tête du gouvernement, il devra s'occuper de la mise en place des élections législatives qui se tiendront le 25 juin prochain. Reste à savoir si elles auront vraiment lieu : "On peut être dubitatifs face à la tenue de ses élections et au résultat qui va en émerger", résume l'enseignant-chercheur Saïd Haddad.


Un Parlement sous pression

Le parlement libyen, lors du lancement de l'assemblée constituante en avril dernier (Photo AFP)
Le parlement libyen, lors du lancement de l'assemblée constituante en avril dernier (Photo AFP)
Le Congrès Général National (CGN, Parlement,) a, en effet, accepté la tenue de ces élections tant attendues, alors que ce Parlement de transition s'est attiré les critiques de la population en décidant seul de prolonger son mandat jusqu'à la fin 2014. En outre, le bloc islamiste qui domine l'assemblée est accusé de "complicité" avec les groupes radicaux qui sévissent dans le pays et qui sont combattus actuellement pas le général Haftar.  

Le général a d'ailleurs profité de la confusion politique actuelle au Parlement et à la tête du gouvernement pour demander la mise en place d’un "Conseil présidentiel" qui vise à suspendre les activités du Conseil Général National jusqu'aux élections législatives. La plus haute autorité politique et législative du pays, élue à l’issue du scrutin de 2012, souffre aujourd’hui d’un manque de soutien populaire : "Il y a un discrédit des acteurs de la transition, aussi bien le CGN que le gouvernement, souligne Saïd Haddad. Un discrédit teinté d’amertume, car le CGN a été élu démocratiquement dans des conditions relativement satisfaisantes en juillet 2012."


Des milices divisées

Les actions du général, soutenues par la milice Zenten, soulèvent le courroux d’autres milices de l'Est, comme Ansar Asharia (les partisans de la loi islamique). Classé organisation terroriste par les Etats-Unis, ce groupe formé après la chute du régime de Mouammar Kadhafi ne reconnaît pas les institutions de transition. Il serait responsable de plusieurs attaques et assassinats contre les services de sécurité à Benghazi, notamment l'attaque de l'ambassade américaine, en 2012, qui avait causé la mort de quatre agents américains dont l’ambassadeur Christopher Stevens.

Le groupe Ansar Asharia a violemment attaqué le dissident Haftar en le menaçant de finir comme Mouammar Kadhafi, tué après huit mois de conflit en Libye : "N’écoutez pas les appels de ceux qui veulent nous diviser", a déclaré Mohamed Al-Zehawi, chef d’Ansar Asharia à Benghazi, sur les télévisions libyennes.

Vers un coup d’Etat ?

Groupe de miliciens dans la banlieue de Tripoli, fin 2013 (Photo AFP)
Groupe de miliciens dans la banlieue de Tripoli, fin 2013 (Photo AFP)
En dépit des oppositions des milices, le coup de force du général Haftar peut-il se transformer en coup d’Etat ? "Il a peut-être la tentation de faire un coup d’Etat, considère Saïd Haddad. En tous les cas ce que l’on voit se mettre en place depuis deux semaines y ressemble fort."

Dans le camp d’Haftar, pas question d’employer ce terme. Le 20 mai dernier, son porte-parole Mohamed el Hijazi déclarait sur France 24 : "Il ne s’agit pas d’un coup d'Etat. Nous n’avons pas l’ambition de nous emparer du pouvoir. Nous laissons la politique aux politiciens."

Pourtant, le lendemain même, le général se mêlait déjà de politique dans une conférence de presse en demandant la formation d'un Conseil présidentiel qui aurait pour mission de "former un gouvernement d’urgence et préparer des élections législatives", a indiqué Haftar dans une conférence de presse le mercredi 21 mai.

"Est-ce  que son travail d’encerclement va suffire pour faire tomber le pouvoir, ou du moins, l’influencer ?" s'interroge Saïd Haddad. Cela reste pour l'instant une inconnue, tout comme le devenir des milices si jamais le général parvient à faire tomber le pouvoir de transition. "Même si Haftar réussissait son pari, les questions qui se posent sur la place des milices dans la Libye post-Kadhafi perdureront", souligne Saïd Haddad.

Inquiétudes internationales et régionales

La dégradation de la situation libyenne inquiète les puissance occidentales. Etats-Unis, France et Royaume-Uni ont appelé les autorités libyennes à œuvrer vers "une transition pacifique et démocratique".

Dans un communiqué du samedi 25 mai, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon s'est déclaré "très inquiet (…) de la mobilisation croissante dans et autour de la capitale Tripoli." Et d'ajouter qu'une "confrontation armée risquerait de remettre en cause les sacrifices faits par le peuple libyen lors de sa lutte pour la liberté et la dignité humaine, en particulier à ce moment critique dans le processus de transition politique."

Sans trop s'avancer, les Etats-Unis prennent les devants, qui financent un programme de formation et d’équipement de 16 millions de dollars dans le but de "contrer les menaces terroristes et extrémistes en Libye". Washington a annoncé le 27 mai avoir déployé un navire d’assaut amphibie en cas d’évacuation nécessaire de son ambassade de Tripoli. Et il a été recommandé à tous les ressortissants américains de quitter "immédiatement" le pays en raison de la situation "imprévisible et instable".
 
L'inquiétude gagne aussi les voisins de la Libye, notamment la Tunisie et l'Algérie. Outre la peur de voir s'y former un repaire de djihadistes, ils redoutent le véritable "arsenal à ciel ouvert qu'il est devenu d'après les rapport de l'ONU, explique Saïd Haddad. Je crois que 20 millions d'armes circulent et qu'on en a retrouvé partout jusqu'à Gaza ou en Syrie."

Pour répondre à ces inquiétudes croissantes sur la situation libyenne, les ministres des Affaires étrangères des pays du Maghreb ont convoqué une réunion urgente à Tunis ce dimanche 1er juin. Réunion reportée à la dernière minute en raison du "manque de visibilité" de la grave crise qui mine le pays.


Cyrénaïque à l'est, Tripolitaine à l'ouest, Fezzan au Sud : les trois régions qui composaient la fédération de Libye sous la monarchie, dans les années 1950 et 1960.
(@mondialisation.ca)
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