Afrique

Libye : des migrants africains vendus comme esclaves par des trafiquants

Un adolescent malien et d'autres migrants réunis à Tripoli, dans une antenne  du département anti-immigration libyen, le 13 avril 2017. 
Un adolescent malien et d'autres migrants réunis à Tripoli, dans une antenne  du département anti-immigration libyen, le 13 avril 2017. 
©AP Photo/Mohamed Ben Khalifa

340 euros. C'est le prix d'un migrant africain vendu en Libye, assez costaud pour réaliser des travaux agricoles. Les images récupérées par la chaîne américaine CNN datent du mois d'août dernier. On y voit des hommes, debout, jaugés et adjugés comme des esclaves aux plus offrants lors de ventes aux enchères.

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Des migrants africains bloqués en Libye kidnappés par des trafiquants. Certains vendus comme esclaves. Si les ONG dénonçaient ces faits depuis longtemps, les journalistes de la chaîne américaine CNN en ont la preuve en images.
 

Pour voir le reportage :
- en anglais sur le site de CNN
- en français sur le site de nos confrères de la RTBF

L'équipe de journalistes de CNN a pu vérifier ces faits en se rendant sur place. Plusieurs "ventes" d'être humains de ce type ont régulièrement cours en Libye, surtout dans le Nord d'où partent les bateaux pour l'Europe.

Le pays en proie à une grave crise politique, reste un territoire de transit pour des milliers d'Africains souhaitant traverser la Méditerranée. 

Selon les derniers chiffres de l'Organisation international des migrations (OIM), "157 020 migrants et réfugiés sont arrivés en Europe par la mer. Environ 75% sont arrivés en Italie et le reste est réparti entre la Grèce, Chypre et l’Espagne. A la même date l’année dernière, ils étaient 341 215 à travers la région." Près de 3 000 personnes seraient mortes en mer. 

Nous avions rencontré l'année dernière Sacko. Originaire d'Afrique de l'Ouest , il  avait réussi à rejoindre la France au prix de quatre mois de calvaire en Libye, des fortunes dépensées en passeurs et une traversée périlleuse de la Méditerranée. 

Série migrants-immigrés dernier épisode
Reportage : May Vallaud et Martin Van den Bossche


Après avoir quitté leur pays et effectué un long périple sur le continent africain, ces hommes, ces femmes et ces enfants parviennent en Libye. Là, ils sont parfois kidnappés par des trafiquants qui les rançonnent ou les vendent comme esclaves sans aucune certitude pour eux d'obtenir une place sur un bateau pour l'Europe. 

Différentes ONG comme Amnesty International ou SOS Méditerranée dénonçaient déjà depuis plusieurs années cette traite d'être humaine, leur calvaire, les sévices subis par ces migrants. Nos confrères de CNN en ont apporté la preuve en images. C'est ce que nous explique Cécile Coudriou, vice-présidente et porte parole d'Amnesty International France. Entretien. 

TV5MONDE : Ces faits ne sont malheureusement pas nouveaux pour vous ? 

Cécile Coudriou : Cette situation n’est pas nouvelle, en effet, même si elle a été révélée ces jours-ci par CNN. Si les médias réagissent et donnent plus de visibilité à ce que nous avons déjà cherché à démontrer dans nos rapports en 2015, puis en 2016 et 2017, tant mieux. 

Le sort qui attend les migrants et les réfugiés en Libye est absolument terrible. 

Cécile Coudriou, Amnesty International France.

Nous avions recueilli de nombreux témoignages qui allaient exactement dans le même sens de violences extrêmes allant jusqu’au fait de réduire les migrants et les réfugiés à l’esclavage parfois l’esclavage sexuel mais aussi le travail forcé. On ne peut plus nier que le sort qui les attend est absolument terrible. 

Qu'est-ce qui attend justement les migrants sur cette route de l'exil et à leur arrivée en Libye ? 

Ils viennent de différents pays comme le Nigeria, le Sénégal, la Gambie, l’Erythrée, le Soudan. Sur cette route de l’exil, ils sont déjà victimes de violences de la part des passeurs qui les battent, leur extorquent de l’argent, violent les femmes. Ce sont déjà des routes extrêmement dangereuses. Mais à cela s’ajoute un péril plus grand encore puisqu’ils sont kidnappés par des milices, des groupes armés pour qui ça devient une sorte de business juteux, si je puis dire. Ce sont des trafiquants prêts à tout pour gagner de l’argent. 

Là, il  y a deux systèmes possibles : ils demandent à ces migrants kidnappés d’appeler leurs familles pour qu'elles payent une rançon. Et lorsque les familles ne peuvent pas la payer, ils sont victimes de violences. Cela peut aller jusqu’au meurtre et au viol pour les femmes. C’est une situation qui a existé et qui a déjà été documentée par Amnesty international. 
 

Des marchés d'esclaves s'organisent parfois dans des lieux publics.

Cécile Coudriou Amnesty International France.

A cela s’ajoute l’organisation de ces marchés d’esclaves que nous avons également documentés. Nous savons que cela s’organise parfois dans des lieux publics, ce qui en dit long sur le degré d’impunité et à quel point cet Etat libyen a totalement failli, incapable d’assurer la sécurité de quiconque traverse le territoire. Cela peut être sur des lieux publics, mais c’est aussi par téléphone ou par Internet que ces trafiquants font leur ignoble commerce. 

Ces personnes qui ont été interceptées et kidnappées se retrouvent à devoir travailler sans recevoir de salaires et sont parfois victimes de violations absolument terribles, battues, torturées, violées, sans aucune possibilité de secours et de recours. 

Certains parviennent-ils à se libérer de ces geôles ? 

Certains parviennent parfois à s’enfuir ou la famille arrive à payer la rançon au prix de gros sacrifices. Mais il y a aussi des morts que l’on retrouve dans le désert. Soit parce que ces personnes étaient malades ou handicapées, alors les trafiquants s’en débarrassent parce qu'elles ne pourraient pas rapporter suffisamment d’argent. 

Comment agissez-vous ? 

Nous avons, depuis 2015, alerté à chaque fois tous les pays européens qui cherchaient à signer des accords bilatéraux notamment avec la Libye pour tenter d’endiguer le « flux », comme ils disent, de migrants. 

Nous avons été virulents pour dire que si l'Europe finance davantage les gardes-côte pour mieux sécuriser les frontières, c'est forcément au prix de violations. Nous avons établi que les gardes-côtes eux-mêmes entraient parfois en collusion avec les passeurs. 

Si le nombre de personnes accueillies augmentaient, cela  diminuerait automatiquement le nombre de personnes obligées d’avoir recours à ces passeurs.

Cécile Coudriou d'Amnesty International.

Il y a une triple violence : les trafiquants, les passeurs et, en plus, les gardes-côtes eux-même qui peuvent les maltraiter. C’est de toutes parts que ces migrants sont victimes de violations. C’est pourquoi nous voulons absolument que les autorités, notamment en Europe, ne fassent plus passer comme priorité le fait d’endiguer l’arrivée des migrants mais qu'elles prennent davantage leurs responsabilités et augmentent le nombre de passages légaux, sécurisés. 

Si ces personnes sont jetées sur les routes de l’exil par des voix illégales, dangereuses à cause des passeurs et des trafiquants qui les interceptent sur le chemin c’est parce qu’au départ nous, les pays riches, n’avons pas pris notre part et cherché à faire en sorte qu’il y ait d’autres solutions tels que des visas donnés aux migrants les plus vulnérables.

Si le nombre de personnes accueillies augmentaient, cela  diminuerait automatiquement le nombre de personnes obligées d’avoir recours à ces passeurs qui eux-mêmes sont incapables de résister à ces trafiquants.

Qu’en est-il de la Cour Pénale Internationale (CPI) qui envisage d’ouvrir une enquête ? 

Nous espérons que la justice pourra aussi jouer son rôle parce que clairement, pour l’instant, ce n’est pas l’Etat libyen qui peut le faire. Or, la Cour pénale internationale peut se substituer à l’Etat concerné lorsqu'il ne peut pas rendre justice.
La seule solution serait d’avoir recours à une justice internationale pour juger les personnes qui sont auteures de tels crimes, de telles violations.