Libye : un chaos propice aux bonnes affaires

Affrontements sur un site pétrolier à  Brega en 2011 / Photo AFP
Affrontements sur un site pétrolier à Brega en 2011 / Photo AFP

Rien ne va plus en Libye, qui vit l'une de ses pires crises politiques depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Un gouvernement de crise restreint va être mis en place pour endiguer la recrudescence de violences que connaît le pays. Dans ce chaos, les puissances occidentales qui se disputent une avalanche de contrats ont aussi leur part de responsabilité.  

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Évasion de 1300 prisonniers, assassinats à la chaîne, attentats meurtriers : les mauvaises nouvelles libyennes s'enchaînent. Sur place, les occidentaux craignent pour leurs ressortissants et réduisent leurs effectifs. La France a déjà rapatrié des membres de son ambassade à Tripoli après l'attentat à la voiture piégée qu'elle a subit le 23 avril dernier. Les Britanniques ont eux aussi justifié le retrait de leur personnel en Libye, par des "implications sécuritaires liées à l'incertitude politique actuelle" selon le porte-parole des Affaires étrangères anglais.


Pour faire face à cette crise sécuritaire et politique, le chef du gouvernement libyen, Ali Zaydan, a annoncé mercredi 31 juillet 2013, la formation d'un gouvernement de crise restreint, constitué de quatre portefeuilles : Affaires étrangères, Justice, Intérieur et Finances. Ali Zaydan a précisé que "le gouvernement de crise ne mettra pas fin à l'action des autres ministères, mais sera engagé dans des réunions intensives, pour plancher sur les dossiers de la sécurité et du développement, des défis sur lesquels il faut se focaliser".

En attendant de trouver un ministre de la Défense, c'est le chef du gouvernement Ali Zaydan qui occupe ces fonctions / Photo AFP
En attendant de trouver un ministre de la Défense, c'est le chef du gouvernement Ali Zaydan qui occupe ces fonctions / Photo AFP
La défense désertée

S'agissant du portefeuille de la Défense et de l'éventualité de sa participation à ce cabinet de crise, il a indiqué qu'il restait encore vacant. Il l'est, en fait, depuis le limogeage de l'ancien ministre, Mohamed Barghathi, le 27 juin 2013, suite à des affrontements armés entre les brigades issues des insurgés de Zenten, et les forces militaires gouvernementales à Tripoli, ayant fait 10 morts et plus de 100 blessés.

Un mois plus tôt, c'était Youssef Al-Mangouch, le chef de l'état-major libyen, qui avait présenté sa démission le 9 juin 2013, au lendemain d'affrontements entre une brigade d'ex-rebelles et des manifestants "antimilices" (mais tout aussi armés) qui avaient fait 58 morts et 60 blessés. Le Premier ministre libyen a affirmé avoir rencontré "plus de 36 personnalités militaires et civiles" pour désigner le nouveau ministre de la défense, "mais toutes ont hélas décliné cette mission".

Milices alliées, milices ennemies

Une mission de taille, étant donné la situation à laquelle est confrontée l'armée Libyenne, qu'il s'agisse de faire face à ses ennemis ou d'assurer sa propre formation. Chercheur associé à l'IRIS, Pascal Le Pautremat explique que "les autorités libyennes se sont engagées à réintégrer dans une armée nationale nouvelle un certain nombre de miliciens. Le problème c'est que fin 2011, on les estimait à plus de 125 000 hommes et actuellement, l'armée libyenne aligne 50 à 60 000 hommes, au grand maximum. Donc il y a encore des dizaines de milliers d'hommes qui sont dans la nature avec de l'armement lourd."

Les liens entre l'armée officielle et les miliciens ne sont pas non plus tout à fait évidents. A Benghazi, où les anciens rebelles s'opposent violemment au gouvernement, la région est devenue "une sorte de fief autonomiste refusant le pouvoir de Tripoli". A ces groupes s'ajoutent des formations d'islamistes radicaux, largement réprimés sous Kadhafi et qui ont aujourd'hui le sentiment de ne pas avoir été assez intégrés par le gouvernement en dépit de leur action pour renverser l'ancien régime. Au Sud de la Libye, les frontières poreuses permettent l'installation de camps d'entrainement d'islamistes radicaux auxquels se greffent les trafics de drogue, d'armes et d'hommes qui agitent toute la bande du Sahel. Ces ennemis sont clairement identifiés comme tels par l'armée libyenne, mais elle utilise aussi d'autres milices comme relais de son action.

Membres du DPS au défilé du 1er mai 2007 du FN/ Photo Marie-Lan Nguyen/Wikimedia Commons/CC
Membres du DPS au défilé du 1er mai 2007 du FN/ Photo Marie-Lan Nguyen/Wikimedia Commons/CC
"Dans l'envers du décor, il y a une lutte à mort"

Ce marché juteux de la sécurité en Libye a attiré, avant même la mort du dictateur, une foule de société militaires privées, y compris françaises. C'est le cas de la société Secopex dont le vice-président, Pierre Marziali, avait été assassiné dans des circonstances encore troubles, à Benghazi en mai 2011. L'homme était sur place pour offrir ses services à des entreprises privées, ou proposer des formations aux miliciens du Conseil national de la résistance. L'entreprise n'était pas la seule a avoir flairé le filon sécuritaire libyen, en octobre 2011, un journaliste de Rue89 avait rencontré des agents de ces sociétés militaires privées venus, sans langue de bois, "bouffer à tous les râteliers et décrocher le maximum de contrats".

Pascal Le Pautremat dénonce à cet égard le "cynisme" des organes diplomatiques occidentaux, "derrière une apparente cohésion internationale pour soit-disant relever l'état du pays, on s'aperçoit qu'il y a une lutte effrénée, une concurrence déloyale entre les partenaires, parce que chacun veut remporter le maximum de contrats. On est donc leurs alliés mais jusqu'à une certaine limite... Et en l’occurrence pour tout ce qui concerne la formation, l'entrainement, l'équipement de la nouvelle armée libyenne, c'est la foire d'empoigne, via ces sociétés militaires privées". Pascal Le Pautremat cite l'exemple de Pierre Marziali, mais aussi celui de Hugues de Samie, retrouvé mort dans sa chambre d'hôtel dans d'obscures circonstances. "Assassiné à Tripoli, Hugues de Samie victime d'un contrat?" interrogeait ainsi Le Point en janvier 2012. "On voit très bien que dans l'envers du décor, il y a une lutte à mort", conclut Pascal Le Pautremat.

Des soldats et officier libyens en 2011 / Photo AFP
Des soldats et officier libyens en 2011 / Photo AFP
Un Etat à 200 milliards de dollars

Remettre un État sur pied est un marché très lucratif : la Libye l'a estimé à 200 milliards de dollars en septembre de 2011. "Outre l'équipement et la formation de la nouvelle armée libyenne, il faut développer le pays, l'administration et diversifier l'économie", explique Pascal Le Pautremat. De nobles taches que de nombreuses multinationales se proposent de remplir.

Dès le mois d'août 2012, le gouvernement français, sous l'impulsion de Nicolas Sarkozy, incitait déjà ses entreprises à aller se positionner sur le marché libyen pour décrocher des contrats. A l'époque, l'empressement du gouvernement agace plusieurs sociétés du CAC 40. Le porte-parole d'un grand groupe énergétique déclarait ainsi : "Il y a encore des combats à Tripoli, l'aéroport est fermé... Il y a un temps pour tout". Chez Vinci, on estimait qu'il était "encore un peu tôt" pour investir le terrain libyen, encore en guerre.

Des réticences vite envolées, Vinci et Aéroports de Paris (ADP) ont repris la construction de l'aéroport de Tripoli, même si les problèmes sécuritaires libyens bloquent le chantier. Bolloré gère le port de Misrata, et Alcatel-Lucel remet en ordre le réseau de télécommunications mobiles en Libye.

En septembre 2011, des représentants du Fond monétaire international (FMI) se sont précipités en Libye afin de "rétablir la production pour créer des revenus et établir un système de paiement" à grand renfort de privatisations. Afin de "reconstruire" la Libye, le FMI a aidé la nouvelle Banque Centrale de Libye à devenir une filiale de HSBC (Londres), Goldman Sachs (New York) et d'autres banques multinationales d'investissement, qui pourront ainsi profiter des 70 milliards de dollars de fonds souverains auxquels s'ajoutent les nouvelles recettes d'exploitations de pétrole.

Une raffinerie de pétrole à l'ouest de Tripoli / Photo AFP
Une raffinerie de pétrole à l'ouest de Tripoli / Photo AFP
Or noir

Car c'est peut-être ce qui intéresse le plus les multinationales en Libye, son pétrole. L'or noir libyen constitue une des mannes les plus considérables du globe (première réserve africaines, cinquième mondiale, brut d'une excellente qualité). La Libye produit 1,6 millions de barils par jour, soit environ 950 millions d'euros par semaine. Selon les experts, ce chiffre pourrait atteindre 4 millions de barils par jour une fois les investissements nécessaires effectués.

Dès avril 2011, les responsables du CNT ont promis d'attribuer 35% du pétrole brut aux Français, au grand dam de l'entreprise italienne ENI qui était avant l'insurrection le premier producteur étranger d'hydrocarbures en Libye. Le nouveau ministre des Finances et du pétrole, Ali Tarhouni, ancien professeur à l'Université de Washington School of Business propulsé à Tripoli par la Maison Blanche, assure quant à lui que les puissances occidentales seront toutes les bienvenues.

De fait, il lance en décembre 2012 une grande réforme visant à séparer les activités de production et de raffinage de la National Corporation For Oil (NOC) libyenne. En réalité, il s'agit là de détruire la grande compagnie d'Etat. Une restructuration qui améliore nettement les termes des contrats pour les compagnies étrangères. La réforme a eu du mal a passer auprès des Benghaziens, qui ont manifesté par milliers pour exiger le retour de la NOC. Sans succès.

Or blanc

Le pétrole n'est pas la seule ressource naturelle qui intéresse les occidentaux, ils visent aussi les immenses réserves d'eau fossile de la source nubienne (estimée à 150 000km3). A travers les privatisations du FMI, les multinationales de l'eau veulent s'emparer de ces réserves, en particulier les Françaises Veolia et Suez qui contrôlent près de la moitié du marché mondial de l'eau privée. Suez était d'ailleurs fin mai 2013 en pleine course pour obtenir les contrats de remise en état des services de distribution de la municipalité de Tripoli.

De la source nubienne d'or blanc, le dictateur déchu avait construit un immense réseau d'aqueducs de 4000 km de long pour transporter l'eau, extraite en profondeur de 1300 puits dans le désert jusqu'aux villes côtières et l'oasis Khufrah fertilisant le désert. En juillet 2011 cependant, l'OTAN a bombardé l'aqueduc et détruit l'usine près de Brega, productrice des tubes nécessaires aux réparations. Heureusement, la multinationale américaine Kellogg Brown & Root s'est proposé de reconstruire ce que les bombes de l'OTAN avait détruit. Elle en a fait une spécialité, notamment en Irak et en Afghanistan où elle a obtenu des contrats de 10 milliards USD pour deux ans.

"Les Libyens de toute façon finiront je pense à en tirer des avantages financiers assez conséquents pour financer leur développement" estime, optimiste, Pascal Le Pautremat, avant de tempérer, "mais ça va être long... très long."