Libye : vers la partition ?

La crise s'intensifie à Tripoli : retour en force des islamistes sur la scène politique, revendications séparatistes des rebelles en Cyrénaïque, durcissement des instances dirigeantes à leur égard... Les tensions qui s'accumulent depuis des mois risquent-elles de dégénérer en guerre civile ? S'acheminerait-on alors vers une partition de la Libye ? Eléments de réponse avec Bruno Callies de Salies, spécialiste du monde arabe.

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Destitution du Premier ministre après des mois de tension

Destitution du Premier ministre après des mois de tension


13.03.2014Propos recuelllis par Liliane Charrier
Le 11 mars 2014, un pétrolier affrété par les rebelles séparatistes de Cyrénaïque (voir carte ci-contre) réussissait à quitter le pays au nez et à la barbe des autorités libyennes. Le 12 mars, le Premier ministre Ali Zeidan était limogé sous la pression du bloc islamiste au Congrès général national, l'instance dirigeante. Dans la foulée, les nouvelles autorités lançaient un ultimatum aux rebelles séparatistes : ils ont deux semaines pour céder les ports et sites pétroliers qu'ils occupent depuis des mois.

Si Ali Zeidan avait menacé à plusieurs reprises d'intervenir, il n'était jamais passé à l'action. Aujourd'hui, le bras de fer est ouvertement engagé entre le Congrès et les rebelles de Cyrénaïque. Avec Bruno Callies de Salies, le point sur une situation tendue, mais pas forcément aussi explosive qu'il n'y paraît :

Bruno Callies de Salies
Bruno Callies de Salies
Qui sont ces blocs islamistes qui ont fait tomber le Premier ministre ?

Les islamistes ont toujours été présents en Libye à travers les Frères musulmans. Car l'Egypte a été grande pourvoyeuse d'ouvriers agricoles et d'enseignants dans les débuts de ce "pays qui n'existait pas", sorti des limbes à l'indépendance, en 1951. Sur le plan religieux, ils n'étaient pas très agressifs, et menaient plutôt des actions sociales et éducatives.

Et puis avec la montée de l'islamisme combattant en Afghanistan, des Libyens sont partis là-bas. Puis ils sont revenus quelques années plus tard pour fonder le groupe islamique combattant en Libye. Ils ont tenté des coups de force contre Kadhafi et ont été écartés, voir éliminés. Leurs héritiers composent les groupes armés, dynamiques et en pointe, qui, ces derniers temps, avec d'autres groupes armés traditionnels, ont exprimé leur mécontentement face au Congrès général national élu en 2011.

Pourtant, il n'y a pas vraiment d'adhésion populaire à ces minorités actives. Les Libyens se caractérisent avant tout par leur adhésion massive à la confrérie de la Senoussiya, qui a eu une action assez efficace pendant la période coloniale - au point que son chef est devenu le roi Idriss 1er en 1951. C'est pourquoi tous les autres groupes islamistes, à vrai dire, demeurent secondaires.


Risque-t-on la guerre civile ?

Difficile de dire si la situation peut aller jusqu'à une guerre civile d'opposition classique. Le pays présente une unité religieuse forte : les Libyens sont tous sunnites de rite malékite. La confrérie de la Senoussia, aussi, est un ciment puissant des populations, toutes régions confondues. 

Même si l'on a assisté à une sorte d'alliance de l'est et du sud contre la Tripolitaine (ouest, voir carte ci-contre) au moment de la révolution, il y avait néanmoins une unité contre Kadhafi. Aujourd'hui encore, je vois mal une province se liguer contre l'autre. Certes, il y a des problèmes ethniques : quelque 300 000 Berbères et quelques dizaines de milliers de Toubous, auxquels s'ajoute une centaine d'autres tribus, considèrent qu'ils sont mal représentés au Congrès par rapport à leur contribution à la révolution. Le cocktail est complexe. Une chose est certaine, c'est que la population de Cyrénaïque va loin dans la gestion indépendante par rapport à l'autorité centrale. Malgré tout, je crois que l'ultimatum tient plus de la gesticulation.

Le drapeau berbère flotte sur le complexe gazier de Mellitah, à 100 km à l’ouest de Tripoli (@AFP)
Le drapeau berbère flotte sur le complexe gazier de Mellitah, à 100 km à l’ouest de Tripoli (@AFP)
Peut-on alors envisager une séparation de la Cyrénaïque ?

J'hésite à employer le mot de séparatisme, malgré la distance prise par la province de l'est par rapport à Tripoli. Les gens de Cyrénaïque cherchent à gérer leurs affaires, mais de là à élaborer une Constitution indépendante... En revanche, peut-être pourrait-on revenir à une fédération où chacune des provinces aurait son parlement et jouirait d'une certaine autonomie ? Comme dans les années 1950, où le roi chapeautait l'ensemble. Encore faudrait-il que la commission constituante se mette d'accord là-dessus. Le problème, c'est que si tous les sites pétroliers échouent à la Cyrénaïque, il faudrait inventer une solution qui reste difficile à anticiper tant les possibilités sont multiples. Quant au retour de la monarchie, il paraît difficile : qui pourrait la soutenir, à part les vieux ?

Comment la situation peut-elle évoluer ?

Le drame, c'est qu'il n'y a plus de rentrée de devises et que le pays se trouve dans une situation économique extrêmement difficile. La Libye produit environ 5,6  millions de barils par jour - une production qui s'est effondrée pendant la guerre de libération, pour remonter dernièrement à son volume initial. Or les rebelles armés de l'est ont pris les installations pétrolières en gage. L'affaire du pétrolier nord-coréen affrété par les rebelles a révélé l'incapacité de l'Etat à gérer ses affaires.

Les institutions sont provisoires. Le Congrès général national a été créé pour élaborer une constitution. Or il n'a pas pu aller plus loin, puisque les trois régions ne sont pas d'accord pour le faire dans ce contexte, où 120 voix échouent à la Tripolitaine, 40 au Fezzan et 40 à la Cyrénaïque. La situation étant bloquée, la Cyrénaïque a fait voter par la population la création d'une commission constituante indépendante du Congrès, et  composée de 20 élus du Fezzan, 20 élus de Tripolitaine et 20 élus du Fezzan. Là encore, on assiste à un retour au système qui prévalait dans les années 1950 pour éviter la domination d'une province sur l'autre.  Mais la commission ne peut pas gouverner, et elle n'est pas là pour ça. Et avec le temps qui passe, les institutions de transition perdent leur légitimité. C'est dans ce contexte chaotique qu'Ali Zeidan, par ailleurs accusé de trafic d'argent et considéré comme incapable de faire régner la sécurité, a été renversé.

Hier tout puissant, Ali Zeidan est aujourd'hui recherché par les autorités

13.03.2014Explications de Slimane Zeghidour
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Cyrénaïque à l'est, Tripolitaine à l'ouest, Fezzan au Sud : les trois régions qui composaient la fédération de Libye sous la monarchie, dans les années 1950 et 1960.
(@mondialisation.ca)
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