Afrique

Madagascar : les rumeurs mortelles de Nosy Be

La plage d'Ambatoloaka (photo touristique)
La plage d'Ambatoloaka (photo touristique)

Cinq semaines après le lynchage de trois hommes « accusés de trafic d'organes » sur l'île touristique de Nosy Be (Madagascar) le corps du français Sébastien Judalet a été rapatrié.
La justice française a totalement blanchi celui-ci de tout soupçon de trafic d'organes et de pédophilie, alimenté par différents médias. Sur place, l'enquête sur son assassinat n'a en revanche guère avancé.  Les trois longues mises à mort publiques, filmées et précédées de chasses à l'homme ont pourtant impliqué des centaines de participants.
Puisant dans des croyances locales, la rumeur accusatrice s'est aussi, avec des mutations, propagée sur la toile et les médias.
Retour sur deux jours de folie meurtrière dont on connaît mieux aujourd'hui l'enchaînement réel.

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Au commencement, le sort tragique d'un enfant. Mercredi 2 octobre au soir, dans l'île touristique de Nosy Be (nord-est de Madagascar), le corps sans vie de Chaino, 8 ans, est retrouvé flottant entre deux eaux près de la plage de Madirokely. Il avait disparu six jours plus tôt, vendredi 27 septembre après une journée passée à la mosquée.

Un avis de recherche pour l'enfant disparu (dr)
Un avis de recherche pour l'enfant disparu (dr)
Le corps en décomposition retrouvé est partiellement mutilé, privé de ses parties génitales et de sa langue. Après un séjour prolongé dans l'eau, de telles mutilations peuvent avec vraisemblance être imputées à des morsures de poissons ou de crustacés - l'enfant sera rapidement inhumé - mais la population présente sur les lieux ne l'entend pas ainsi. Depuis quelques jours, les esprits s'étaient échauffés, rapprochant la disparition de Chaino d'autres disparitions d'enfants, réelles ou imaginaires, et tenant pour acquise la thèse d'enlèvements.

Dans la journée, ils s'en étaient pris à Zaidou, son oncle présumé mais aussi figure locale : « un jeune homme « beachboy » connu de tous sur la plage car il propose aux touristes des excursions dans les îles environnantes ou des tours de l’île. Il est charmeur, drôle et plein d’humour », écrit un commerçant français, propriétaire d'une bijouterie de saphirs à cet endroit. Peut-être en raison d'une conversation téléphonique surprise et mal interprétée, Zaidou est suspecté et conduit au fokontany (la mairie) de Hellville (chef-lieu de Nosy Be) avant d'être déplacé dans une certaine confusion. Convaincue de sa culpabilité, une foule assiège la gendarmerie où elle le croit à tort détenu. Des résidences de gendarmes sont attaquées et ceux-ci ripostent à balles réelles. Deux morts et plusieurs blessés seront dénombrés parmi les assaillants.

C'est dans cette ambiance qu'est retrouvé le corps de l'enfant, vers 23 h, décuplant la tension. Faute de Zaidou, la foule cherche d'autres coupables: « les émeutiers, rapportera le commandant de gendarmerie adjoint, ont soupçonné deux vazahas [étrangers] d'être les auteurs de ce meurtre et de se livrer au trafic d'organes ».

Scènes de chasse

L'enseigne du bar ou est “arrêté“ l'un des Français
L'enseigne du bar ou est “arrêté“ l'un des Français

Une cinquantaine d'entre eux débarquent dans un cabaret proche de la plage d'Ambatoloaka, le Taxi Be. Ils y cherchent et trouvent Sébastien Judalet (de façon ciblée, car ils s'étaient d'abord présentés à son hôtel), un touriste français de 38 ans qui achève ses vacances et doit bientôt reprendre son travail de conducteur de bus parisien à la R.A.T.P. «  Le malheur de Sébastien est d’avoir parlé et blagué avec Zaidou sur la plage ainsi que Mr Gianfala Roberto [la seconde future victime, franco-italienne, ndlr] qui est ami avec Sébastien depuis son arrivée le 24 septembre, estime le même commerçant français. Des amitiés de vacances pour déjeuner, sortir ou visiter ma bijouterie. Roberto est là depuis plusieurs semaines. ». Après s'être emparé de Sébastien, le groupe part à la recherche de Roberto : «  La population arrive vers 3 h ce matin à côté de chez moi où Roberto vient de louer une case et s’empare de sa personne avec violence. Les gens disent qu’ils « mènent l’enquête ». Ils tabassent les deux touristes et les conduisent sur la plage ».

Foule familiale le 2 octobre autour d'un des lynchages  (dr)
Foule familiale le 2 octobre autour d'un des lynchages (dr)
Là, raconte au journal « le Parisien » un autre Français anonyme vivant non loin de là,  «il y avait énormément de gens, y compris des femmes et des enfants. On se serait cru aux jeux du cirque». Combien ? Des témoignages parleront de quatre mille, chiffre qui semble exagéré au vu des photos qui seront diffusées par la suite évoquant plutôt une foule de quelques centaines de personnes. Car le calvaire de Sébastien et Roberto est quasiment radio-télé-diffusé avec les moyens de lyncheurs ou de témoins impuissants. Des journalistes malgaches sont présents. S'il ne s'est trouvé personne dans la foule pour s'interposer ou seulement protester contre l'exécution, le monde entier a pu entendre l'enregistrement du supplice avec quelque heures de décalage. On y entend Sebastien Judalet terrorisé face à ses accusateurs. « Ils ont avoué sous la torture avoir commis des trafics d'organes », relatera la source policière déjà citée. En fait, il n'est plus à ce moment question de « trafic d'organes ».

- « Qu'est-ce que vous faisiez là-bas à cinq heures du matin? », interroge une femme. « C'est pas homosexuel quand même ? » - « Non. Je ne suis pas homosexuel, madame », répond Sébastien Judalet. « Je n'aime pas les enfants, surtout pas, et je n'aime pas les personnes qui ont des rapports sexuels avec les enfants.» - « Tu n'aimes pas les enfants? », demande alors un homme. - « J'adore les enfants, si, j'ai une petite fille, j'aimerais pas qu'on lui fasse ça. » L'homme dit ensuite à Sébastien Judalet qu'il va le livrer à la foule s'il « ne (dit) pas la vérité ». Lui répond en sanglotant: « Je raconte que la vérité, strictement que la vérité ». Ses derniers mots audibles : « je suis quelqu'un de bien ».

Un air de fête

Autour d'un des bûchers, le public filme (dr)
Autour d'un des bûchers, le public filme (dr)

Sébastien et Roberto sont mis à mort avec cruauté. « Tout le monde criait, rapporte le témoin anonyme déjà cité, les coups pleuvaient. Quand je suis arrivé, l’un d’entre eux était déjà mort. Son corps a été traîné et jeté sur un brasier ». Son compagnon subit le même sort. Les photos prises alors montrent autour du feu où se consume un cadavre un public plutôt calme et satisfait. Comme dans une fête, plusieurs participants prennent des photos ou des vidéos qui circuleront vite sur internet.

Nous sommes jeudi matin et la foule n'est pourtant pas repue. L'émeute réclame toujours Zaidou. Elle le trouve dans l'après-midi, au volant de sa 4L. Libéré, il n'a pu partir bien loin sur cette île de 15 kilomètres de diamètre essentiellement pourvue d'une route circulaire. Il est à son tour mis à mort et brûlé. Fin de la curée. Chacun rentre chez lui.

Des renforts de gendarmerie arrivent à Nosy Be mais il est bien tard. Dès le lendemain vendredi, le calme est revenu à Hellville. Si ses rues restent marquées des échauffourées de la veille, la plage d'Ambatoloaka, elle, a recouvré son blanc immaculé. Seules y subsistent encore quelques traces des bûchers. La fête de la veille.

Mpaka-fo et cyber-lynchage

12.10.2013par Pascal Priestley
L'accusation de trafic d'organe est récurrente sur la Grande Ile où elle peut viser des autochtones mais plus fréquemment des étrangers et singulièrement des blancs.

Le mpaka-fo (mangeur de cœur) est une figure de l'imaginaire malgache. « Le terme de « preneur de cœur » est à Madagascar fort connu mais son contenu est mouvant, écrit l'ethnologue Françoise Raison-Jourde, spécialiste du pays. Il est porté par la rumeur et désigne chaque fois des individus étrangers dont on soupçonne les intentions nuisibles manifestées par des meurtres. (…) Les victimes sont abandonnées après qu'on leur ait arraché le cœur. Celui-ci est utilisé pour s'approprier la vitalité des autochtones. Sous la colonisation, la rumeur revient périodiquement » (Bible et pouvoir à Madagascar au XIXe siècle: invention d'une identité …).

Instrumentalisations

Dans les années 1980, cette rumeur visera des coopérants nord-coréens (alors nombreux dans le pays, son président du moment Didier Ratsiraka s'étant rapproché du modèle de Kim Il Sung). Elle revient de temps à autres dans un cadre xénophobe spontané ou non. Dans les années 2000, elle est utilisée de façon discrète contre l'adoption internationale, les familles occidentales étant suspectées dans certains journaux ou sur internet d'adopter des enfants malgaches pour en prélever les organes. En reportage dans une école de Tananarive en 2007 sur la thématique de l'enseignement, l'auteur de ces lignes a eu la surprise de voir des jeunes élèves apparemment effrayés se cacher à la vue de notre caméra, ce qui est inhabituel. Un peu embarrassé, le directeur nous a confié que le bruit courait que nous venions prendre leurs cœurs.

Dans le cas de Nosy Be, la rumeur de trafic d'organes semble avoir amplement circulé sur l'île bien avant que soit retrouvé le corps de l'enfant disparu, dont rien ne prouve, en l'absence d'autopsie (les obsèques ont eu lieu rapidement selon le rite musulman), qu'il ait été tué. Si elle n'était liée à un tel drame lourd de telles conséquences, on pourrait rire à se représenter des touristes non médecins découpant un corps humain sur un bord de plage, glissant des morceaux dans leur sac ou une glacière pour les ramener chez eux quelques jours plus tard aux fins de commerce.

Opération hautement complexe, la transplantation - même crapuleuse - d'organes vivants nécessite un personnel très qualifié, un environnement stérile de type "bloc opératoire" et un transport rapide respectant la chaîne du froid pour une ré-implantation immédiate ou dans les heures suivantes. Malgré des centaines de récits édifiants souvent évoqués avec conviction, aucun cas avéré de ce type n'a jamais été établi à Madagascar, ceux de mutilations réelles de cadavres relevant plutôt de pratiques de sorcellerie.

D'une rumeur à l'autre

En dépit de l'émotion suscitée par les lynchages et son caractère manifestement fantaisiste, la rumeur de Nosy Be perdurera et, internet et « réseaux sociaux » aidant, se propagera à travers le monde. Des « témoins »assez instruits pour publier sur des forums du web y affirmeront les jours suivants avoir vu leurs « suspects » transporter d'étranges glacières. On a même, jure t-on, trouvé des restes humains « dans le réfrigérateur de leur bateau ». « Malgré la colère, écrit une étrange « dépêche » abondamment citée, la foule est restée clairvoyante et ne s’en est pas pris du tout aux étrangers croisés dans la rue, seuls les deux commanditaires des enlèvements étaient visés par cette vengeance collective ».

La plage d'Ambatoloaka au lendemain des lynchage (photo AFP)
La plage d'Ambatoloaka au lendemain des lynchage (photo AFP)
Nombre de médias français qualifieront eux-mêmes dans un premier temps les victimes de la foule de « suspects de trafic d'organes » voire le lynchage d' « exécution » avant de corriger leur terminologie … et de glisser vers une évocation scientifiquement plus simple mais également porteuse : la pédophilie et le tourisme sexuel. Là, assène t-on enquêtes rapides à l'appui, réside certainement la clef du drame. Le lien avec l'enfant ou avec les trois tués n'est jamais explicité, seulement suggéré. Une rumeur pour chasser l'autre avant de s'achever, sous les protestations des parents des suppliciés, en silence.
 

Sébastien Judalet intégralement blanchi par l'enquête judiciaire

23.10.2013AFP
L'enquête menée en France sur l'un des deux Français lynchés sur l'île de Nosy Be (Madagascar) par une foule en colère démonte les "rumeurs" de pédophilie à son encontre, a-t-on appris mardi de sources concordantes. "Aucun élément confortant la rumeur de pédophilie ou de trafic d'organes d'enfant n'a été découvert" lors de l'enquête pour meurtre menée en France après la mort le 3 octobre de Sébastien Judalet, a indiqué le parquet de Bobigny, confirmant une information du Parisien.
Une perquisition a été menée à son domicile et ses proches ont été interrogés, a expliqué à l'AFP Me Bertrand Salquain, l'avocat de la famille de ce conducteur de bus à la RATP, âgé de 38 ans, qui vivait à Montreuil (Seine-Saint-Denis).
Père d'une fille de 11 ans, cet homme divorcé était venu passer ses vacances sur l'île quand il a été pris à partie le 3 octobre par une foule avec un ami franco-italien et un Malgache. La population locale déchaînée, qui les accusait d'avoir tué un enfant et les soupçonnait de pratiques pédophiles, avait ensuite brûlé leurs corps.
"Rien qui permette de mettre en doute la moralité de Stéphane Judalet, ni aucune activité en lien avec du trafic d'organes, n'a été trouvé", a renchéri Me Salquain, ajoutant que les enquêteurs avaient fouillé son domicile, le disque dur de son ordinateur, scruté ses échanges par email ou sur Facebook et procédé au "contrôle de ses comptes bancaires".
"C'était le deuxième voyage aérien de toute sa vie, et son second séjour sur Nosy Be", où il projetait de rester 45 jours pour "s'immerger dans la population" de ce pays "dont il était tombé amoureux" lors d'un précédent voyage avec son ex-petite amie, a souligné l'avocat.
L'enquête sur sa mort a été ouverte en vertu de la "compétence universelle" qui autorise la justice à enquêter sur le meurtre d'un Français à l'étranger.
Les enquêteurs de la section de recherches de la gendarmerie à Paris ne se sont pas encore déplacés sur l'île, en raison de l'extrême lourdeur des procédures de coopération judiciaire nécessaires, selon le parquet.
Carte touristique de Nosy Be
Carte touristique de Nosy Be