Afrique

Mali : après les attentats suicides, la France risque-t-elle l'enlisement ?

Gao, le 7 février 2013 - AFP

Quatre militaires maliens sont morts mercredi dans l’explosion d’une mine. Ce vendredi, un kamikaze s'est fait exploser à Gao. Des actes qui annoncent une guérilla naissante, tandis que Paris évoque le retrait de ses troupes pour début mars. Analyse de ces événements et de leurs conséquences avec Pascal Le Pautremat, docteur en histoire, expert en questions militaires, crises et conflits contemporains.

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Pascal Le Pautremat.
Pascal Le Pautremat.
Comment expliquez-vous ces attentats ?

Incapables de tenir le choc face au dispositif militaire français, les djihadistes n’ont d’autre solution que d’œuvrer sur les arrières de l’adversaire en suscitant l’effroi et en créant un malaise psychologique, par des attaques terroristes, des attentats ciblés, des opérations suicide. C’est la logique même de la guérilla : l’action du faible sur le fort. Tout va se jouer sur l’intensité de cette guérilla et la rigueur du travail des hommes en charge de la sécurisation des villes et routes. Le but est de limiter la probabilité d’actes terroristes, sachant que le risque zéro n’existe pas et qu’il y aura toujours des attentats de ce type.

Ces attaques éclair marquent-elles un tournant dans le conflit au Mali ?

De fait, nous sommes en train de parachever la première phase de reconquête et de libération du territoire malien. Une première phase marquée par une guerre de type conventionnelle. L’objectif est atteint : chasser l’adversaire des villes, neutraliser les groupes mobiles dans l’espace (semi-)désertique par voie aérienne et les acculer essentiellement dans le nord et le nord-est. Nous sommes maintenant au seuil de la deuxième phase, à la fois de coercition, et peut-être aussi de négociation, pour arriver, entre autres, à la libération des otages dans le nord et le nord-est. Conjointement, il va falloir conforter la sécurisation des villes libérées et des axes routiers, et préserver les rouages logistiques de l’armée française et de la CEDEAO des attaques de guérilla.

Quel rôle la France est-elle appelée à jouer dans cette seconde phase ?

Depuis les années 1990, la guérilla est un phénomène fréquent dans les conflits contemporains, et même la guerre russo-afghane, dans les années 1980, comportait déjà cette dimension-là. Comme on n’est pas en mesure d’affronter un adversaire largement plus puissant sur le plan militaire classique, on harcèle, on piège, on monte des embuscades… C’est un processus acté dans les processus militaires depuis l’Afghanistan, et que les Français ont anticipé au Mali, où ils sont appelés à rester des acteurs de premier ordre pour le déminage. Depuis quelques jours déjà, la France envoie des équipes NEDEX pour lutter contre les mines, les IED et le piégeage d’itinéraire. A terme, ce sera-là la fonction première de la CEDEAO.

La France en guerre au Mali (AFP)
La France en guerre au Mali (AFP)
Peut-on craindre l'enlisement de la France, comme en Afghanistan ?

Non. Tout d’abord parce que les effectifs des rebelles sont sans commune mesure avec ce qui existait au Vietnam ou en Afghanistan. Ensuite parce que le territoire ne présente pas la même configuration : la jungle vietnamienne et les montagnes afghanes n’ont rien à voir avec les vallées ouvertes et le désert d’Afrique. Enfin parce que la donne géopolitique a changé et qu’il existe aujourd’hui une véritable prise de conscience régionale de l’urgence à endiguer le phénomène djihadiste. Tous les pays de la région sont concernés par ce fléau. Un fléau qui se nourrit de pauvreté, de détresse psychologique et de misère sociale. Que cela serve de leçon à l’Occident et aux pays africains qui entretiennent une conservation clanique du pouvoir ! S’il existe des réseaux sectaires inhérents au djihadisme, c‘est que le terreau est favorable à une amertume qui s’extériorise dans une action radicale, dont l’objectif reste illusoire.


La guérilla peut-elle retarder le retrait annoncé des forces françaises, début mars ?

Je suis très surpris que l’on annonce déjà le retrait des troupes. Je crois qu’il ne faut pas se précipiter pour rassurer une partie des citoyens français qui redoutent le coût de l’opération. Nous avons gagné une première bataille, mais la guerre est loin d’être terminée. Ce sera un travail de longue haleine à mener en partenariat avec nos collègues africains et les Occidentaux qui voudront bien se joindre à nous. A ce propos, beaucoup de pays européens sont jusqu’à présent restés aux abonnés absents. Or une vraie politique commune ne se limite pas aux questions économiques, mais elle implique aussi des enjeux sécuritaires auxquels tous devraient contribuer. Quant à la CEDEAO, elle n’a pas suffisamment de moyens ; c’est aux Occidentaux qu’il revient de former, renforcer et équiper l’armée malienne. En plein brouillard de la guerre, il est très délicat de laisser croire que nous serons tous partis dans un mois.