Mali : comment l'armée malienne peut se relever ?

Armée malienne / photo AFP
Armée malienne / photo AFP

En début de semaine, de nouveaux affrontements auraient opposé des membres du MNLA et l'armée malienne dans le Nord du pays, à Kidal. Depuis son élection, le président Ibrahim Boubacar Keita s'efforce de reconstituer l’unité d'un pays fortement divisé. Après plus de 18 mois de conflit, la tache est d’autant plus difficile que l’armée, actrice de cette paix, connaît des dissensions dans ses rangs. Quel lien le président entretient-il avec son armée ? Peut-elle rétablir l'unité au Mali ? Entretien avec Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) spécialiste de l'Afrique.

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Philippe Hugon
Philippe Hugon
Quels liens le président Ibrahim Boubacar Keita entretient-il avec l’armée ?

Au départ, il était extrêmement prudent. Il n’a pas condamné le putsch du 22 mars 2012 et il a eu un soutien implicite des putschistes. Donc il ne s’est pas aliéné les putschistes. D’ailleurs Sanogo (voir notre article en encadré, ndlr), le chef des putschistes est devenu général de corps d’armée pour le récompenser et également ne pas en faire un élément nuisible. Donc on peut dire qu’IBK ne soutient pas les putschistes mais il ne les a pas condamnés.

D’autre part, il y a au sein de l’armée une très grande division qui s’est traduite par des affrontements. Actuellement, l’armée est décomposée, n’est pas encore reconstituée même s'il y a un appui de l’EUTM (Mission européenne d'entraînement au Mali, ndlr) pour améliorer la formation et créer une armée plus efficace.

Récemment, en conséquence de la promotion de Sanogo, il y a eu des menaces de mutinerie au camp de Kati près de Bamako, de la part des putschistes qui considèrent qu’ils n’ont pas été récompensés comme leur chef Sanogo (le lundi 30 septembre, des soldats mécontents ont tiré en l'air à Kati, mécontents de ne pas avoir obtenu de promotion comme leur chef Sanogo, ndlr). On est dans une armée qui est encore très très peu motivée, très peu respectueuse d’une hiérarchie, qui n’est pas encore bien équipée.

Il y a une division de l’armée, il y a eu des putschs au sein de l’armée d’un certain nombre de troupes qui s’opposaient à leurs supérieurs très largement corrompus. Ensuite l’armée malienne a été défaite même avant le putsch face aux différentes mouvances du Nord. Elle a  perdu la bataille. Donc elle est très faible et en difficulté. On a vu à Kidal récemment, qu'elle a essuyé des tirs de la part du MNLA (le Mouvement National de Libération de l'Azawad n'a pas officiellement reconnu les faits, NDLR) qui a rompu le cessez-le-feu. S’il n’y avait pas l’appui de l'armée française avec l’opération Serval , ou de l'ONU avec la Minusma, il est évident que l’armée malienne ne pourrait pas assurer l’ordre.

Le capitaine Amadou Sanogo devenu général / Photo AFP
Le capitaine Amadou Sanogo devenu général / Photo AFP
Le fait qu’IBK n’ait pas sanctionné les anciens putschistes, participe-t-il aux divisions internes à l’armée ?

C’est ambigu. Il a fait ce que font beaucoup de chefs d’Etats - on a la même chose en Côte d’Ivoire – en donnant des promotions à des militaires pour en faire des alliés et ne pas avoir un coup d’Etat ou une opposition de l’armée. La promotion de Sanogo c’était pour l’éliminer politiquement. Mais ce qui s’est passé, c’est que lui a été récompensé et pas les autres qui lui en veulent. Ils sont frustrés car ils voient leur capitaine devenir général et eux restent au même grade. 

Le général Sanogo a-t-il toujours du pouvoir en sous-main ?

Je pense qu’il en a moins et que l'accord qui a été passé - mais là il faudrait en avoir confirmation – ça a été « on te nomme général mais  tu n’entres pas dans le jeu politique ». Il a été mis sur la touche et je crois qu’IBK voulait lui donner un poste à l’extérieur comme ambassadeur.

Le ministre de la Défense, Soumeylou Barbèye Maïga, déclare avoir cette volonté d’assainir l’armée, est-ce aujourd’hui possible ?


Il peut y avoir plusieurs moyens de progresser. Il y a d’une part mieux équiper l’armée - cela dépend de l’aide qu’elle reçoit ; mieux former les militaires et de ce point de vue  l’UE très absente au Mali est quand même présente sur le dossier de formation des militaires ; et puis, c’est également reconstituer une hiérarchie. Mais on sait très bien que constituer une armée dont les généraux étaient corrompus, c’est très délicat. On avait une armée mexicaine où il y avait presque plus de généraux que de colonels. Sans compter le fait qu’il faut réintégrer des putschistes dans une armée régulière et vraisemblablement si un accord est signé avec les Touaregs, il faudra réintégrer les éléments du MNLA au sein de l’armée. 
Donc ce sont tout de même beaucoup de défis difficiles à gérer.

Le président IBK visite ses troupes / Photo AFP
Le président IBK visite ses troupes / Photo AFP
L’aide extérieure est-elle primordiale ?

Si les Français n’étaient pas là, il y a aurait de gros problèmes c’est sûr. Ils font à la fois tampon et action contre les djihadistes. Mais en même temps, il faut qu’ils restent alors qu’il était prévu qu’ils baissent la voilure et qu’ils soient 1000 à la fin de l’année 2013. Or il sont 3 200 et ils seront peut être aussi nombreux d’ici un ou deux mois.
L'armée française est accusée par le gouvernement d’être trop proche du MNLA, mais en même temps elle est quand même présente pour empêcher un affrontement avec le MNLA. Si les forces françaises n’étaient pas là, l’armée malienne interviendrait certainement militairement. Ça freine l’armée qui a subi des échecs, n’a pas accepté que le MNLA s’associe au mouvement djihadiste et donc elle voudrait désarmer le MNLA et agir. Sans faire une analyse ethnique, on a aussi des groupes différents entre le Nord et le Sud.

L’armée peut-elle néanmoins participer à l’unité du pays ?


C’est fondamental. La reconstitution d’une armée républicaine est excessivement difficile mais c’est l’élément qui permet l’intégrité territoriale et de retrouver une envie de vivre ensemble. Mais c’est très difficile et on n’en est pas encore là.

Avec ces dernières violences à Kidal, peut-on craindre un nouveau coup d’Etat ?


Il est évident qu’il y a quelques éléments qui laisseraient penser qu’un coup d’Etat est possible. Il y a un risque de mutinerie de l’armée. Mais je pense que ce coup d’Etat est rendu très difficile parce qu'on a quand même un pouvoir qui est légitimé politiquement à 80% par les voix. Les élections se sont très bien déroulées. Il n’y a pas eu de fraudes massives, d’attentats, etc... 
La population malienne considère que le gouvernement actuel est totalement légitime. Donc faire un coup d’Etat contre l’avis de la population aujourd’hui, après ces élections, à mon avis, serait suicidaire. Sans compter le fait qu’il y a les Casques bleus et les forces africaines qui sont présentes, ainsi que les forces française et européenne. 
Donc c’est quand même très difficile de faire un coup d’Etat.