Mali : des élections sous pressions

Tombouctou après sa libération (photo Pascal Priestley)
Tombouctou après sa libération (photo Pascal Priestley)
dans

Raison d'Etats

Sauf imprévu de dernière minute, les électeurs maliens se rendront bien finalement aux urnes le 28 juillet pour désigner leur président de la République. Six mois après le début de l'intervention française, ce scrutin est censé mettre un terme à la plus grave crise de l'histoire récente du pays : en un an et demi, un coup d’État, l'occupation des deux-tiers de son territoire par des "jihadistes" et une intervention armée étrangère.

De nombreuses voix se sont élevées à l'intérieur du pays pour critiquer le calendrier de ces élections qui se tiennent dans une certaine précipitation et impréparation en plein Ramadan et saison des pluies dans un pays deux fois grand comme la France non encore sécurisé.

Deux semaines avant l’échéance électorale, des millions de cartes d’électeurs n’avaient toujours pas été distribuées. Des centaines de milliers de Maliens ont par ailleurs été déplacés au cours du conflit et bien d’autres encore ne figurent pas sur des listes électorales jugées obsolètes.

Toutes ces objections ont été couvertes par la raison d’État et par les pressions extérieures de la France (de François Hollande lui-même) mais plus généralement de la « communauté internationale » (de l'ONU aux États-Unis en passant par l'Union européenne) pour qui ce scrutin seul peut légitimer et clore un processus incluant une intervention étrangère qui, juridiquement et politiquement, n'allait pas complètement de soi.


27 candidats se présentent au premier tour. Parmi eux, une femme, quatre anciens Premiers ministres et, d'une façon générale, bon nombre de caciques des régimes précédents. En dépit de leur éventuelle valeur personnelle, on peut s'interroger sur leur capacité à rénover le système en place qui a tout de même conduit le pays à la catastrophe.

27 candidats, quelques éligibles

Ibrahim Boubakar Keita

Le favori

Plus connu sous l'abréviation d'IBK, sa troisième candidature pourrait être la bonne. Écarté de peu du deuxième tour en 2002, il était arrivé second en 2007 derrière Amadou Toumani Touré. 68 ans, ancien Premier ministre, ancien ambassadeur, ancien président de l'Assemblée nationale et ancien vice-président de l'Internationale socialiste. Francophile apprécié de la France et des milieux internationaux, il l'est également des militaires, avantage embarrassant. Il est l'un des rares politiciens à n'avoir pas été inquiété lors du coup d’État de 2012, ce qui lui vaut parfois l'accusation de complaisance avec les putschistes.

Dramane Dembelé

L'officiel

C'est le candidat de l'ADEMA, le parti depuis longtemps au pouvoir qui fut celui d'Amadou Toumani Touré, toujours majoritaire à l'Assemblée nationale. Son expérience et ses titres paraissent en revanche modestes en comparaison de ceux de ses concurrents.

Ni député, ni élu communal, il fut essentiellement, jusqu'en 2010, directeur national de la géologie et des mines. Sa candidature est présentée par certains de ses adversaires comme un leurre destinés à détourner les voix de l'ADEMA vers d'autres prétendants.

Soumaïla Cissé

Battu en 2002  par Amadou Toumani Touré, il avait alors fondé son propre parti, l'Union pour la République et la Démocratie), aujourd'hui deuxième force à l'Assemblée nationale.

Économiste et ancien ministre des finances, il a la faveur de certains milieux d'affaires. Natif des environ de Tombouctou, il espère emporter les suffrages du Nord mais aussi ceux des Maliens de l'étranger.

Modibo Sidibe

L'ombre d'ATT

60 ans, ancien Premier ministre d'Amadou Toumani Touré de 2007 à 2011, il en fut longtemps proche collaborateur (chef de cabinet, secrétaire général de la Présidence) et ministre (santé, affaires étrangères). Malgré cette carrière à l'ombre du chef déchu, il s'est tenu relativement à l'écart des partis traditionnels et n'a fondé le sien (Forces alternatives pour le renouveau et l'émergence, FARE) qu'en 2013.

Haïdara Cissé

Cherchez la femme

Député de Bourem, à 80 km au nord de Gao, elle est la seule femme en lice , l'autre candidature féminine ayant été invalidée. Ancienne syndicaliste dans le transport aérien, elle fut membre du Parti pour le développement économique et la solidarité (PDES)jusqu'à ce que celui-ci désigne son président pour le représenter au scrutin du 28 juillet.

"Chato" (diminutif d'Aïchata) décide alors de se présenter seule. Elle se dit portée par des milliers d'associations de femmes et de jeunesse. Ses chances réelles sembles cependant assez réduites.

Un ex-candidat remarqué : Tiébilé Dramé

Ex-Candidat du Parti pour la renaissance nationale (PARENA), il est aussi le gendre de l'ancien président Alpha Oumar Konaré. Déjà présent lors du scrutin de 2007, il était arrivé en troisième position ... mais avec seulement 3 % des voix.

Principal négociateur à Ouagadougou avec les Islamistes et Touaregs, il s'était signalé en réclamant un report des élections dont les conditions de tenue n'étaient pas, selon lui, réunies, critiquant le rôle de la France ("je constate que le chef de la diplomatie française est devenu notre Directeur général des élections").

Le 17 juillet, il est allé plus loin : « Il n’y aura pas d’élection crédible le 28 juillet. Je retire ma candidature ».

et aussi, moins éligibles ...

Cheikh Modibo Diarra, Soumana Sacko (anciens Premiers ministres), Moussa Mara, Housseini Amion Guindo, Moutaga Tall, Oumar Mariko ...

Les grands absents

Dioncounda Traoré

Président de l’Assemblée nationale du Mali depuis le 3 septembre 2007, il est devenu, à ce titre, président de la République par intérim le 12 avril 2012. Tabassé par des militaires (voir ci-contre) dans l'exercice de ses fonction il doit passer plusieurs mois en France pour se faire soigner. Il a la sagesse de ne pas se présenter. Cette fois.

Amadou Haya Sanogo

Capitaine formé aux États-Unis, rendu célèbre en 2012 par un coup d’État un mois avant la date de l'élection présidentielle. Censé sauver le Mali, celui-ci a débouché, avec la débandade de l'armée devant les Touaregs, sur sa partition et sa ruine. Depuis l'intervention française et la reconquête, le capitaine s'est nettement démonétisé mais il reste disponible pour nuire. 

Amadou Toumani Touré

Militaire de carrière et tombeur de Moussa Traoré en 1991, il conserve à son actif la transition démocratique réussie de son pays dans les années suivantes. Président de la République de 2002 à 2012. Déposé par un putsch en mars 2012, ATT vit aujourd'hui en exil à Dakar, et se tait.

Alpha Oumar Konaré

Président de la République de 1992 à 2002, puis, jusqu'en 2008 de la Commission de l'Union Africaine, il se tait également sur son pays et s'intéresse apparemment d'avantage à ... l'Egypte pour laquelle il dirige depuis peu une médiation.

Rendez-vous à Kidal

16.07.2013AFP
L'un des principaux candidats au premier tour de la présidentielle du 28 juillet au Mali, Ibrahim Boubacar Keïta, s'est rendu lundi à Kidal (nord-est) pour une visite de quelques heures, a appris l'AFP de sources concordantes. La visite de ce candidat est intervenue le jour même du retour du gouverneur de Kidal qui s'y était déjà rendu brièvement le 11 juillet, selon l'entourage du gouverneur et une source militaire africaine.

Autre favori, Soumaïla Cissé, 63 ans, ancien ministre et ex-président de la Commission de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa) doit également se rendre à Kidal "tout prochainement", selon son état-major de campagne.

Les autorités maliennes et les rebelles touareg occupant Kidal, à 1.500 km au nord-est de Bamako, ont signé le 18 juin à Ouagadougou un accord prévoyant un cessez-le-feu, un déploiement progressif de l'armée malienne, et un cantonnement des combattants touareg sur des sites de regroupement.

L'accord a été respecté, mais la situation reste tendue sur place, où des manifestations dénonçant le retour de quelque 150 soldats maliens et d'autres l'approuvant, ont eu lieu la semaine dernière.

Déjà mauvaises avant le début du conflit au Mali dont toute la partie nord a été occupée en 2012 par des rebelles touareg, puis des groupes jihadistes chassés par une intervention militaire franco-africaine, les relations entre communautés noires majoritaires et les communautés arabe et touareg se sont depuis considérablement dégradées.
Le premier tour de la présidentielle, censée amorcer la réconciliation et rétablir l'ordre constitutionnel interrompu par un coup d'Etat en mars 2012, doit en principe se tenir à Kidal à la fin du mois comme dans le reste du Mali.

Mais les tensions actuelles et l'impréparation du scrutin dans la ville font craindre qu'il ne puisse avoir lieu comme prévu.

C'est pour faire en sorte que le scrutin puisse s'y tenir que le gouverneur de Kidal, le colonel Adama Kamissoko, y est revenu lundi après une brève première visite de quelques heures le 11 juillet, marquée alors par des tensions.

Le gouverneur lui-même avait déclaré que lorsqu'il avait voulu s'y installer, ses bureaux étaient occupés par des "groupes armés" qu'il n'avait pas nommés. Cette fois-ci, il s'est installé à la mairie de la ville, selon une source africaine de la Minusma et son entourage.

Chronologie depuis l'intervention française

AFP

--JANVIER 2013--

- 11: Début de l'opération française Serval pour stopper la progression des islamistes armés et soutenir les troupes maliennes. La veille, des combattants islamistes se sont emparés d'une localité dans le centre du pays, menaçant de poursuivre leur offensive vers le Sud.
- 14: Les islamistes évacuent les grandes villes du Nord après des bombardements des forces françaises. Le 15, la France engage des troupes au sol.
- 16: La crise malienne prend une nouvelle dimension avec une prise d'otages de plusieurs centaines d'Algériens et étrangers sur un site gazier en Algérie en représailles à l'intervention. Le 19, assaut final des forces spéciales algériennes.
- 26: Prise de Gao (nord-est) lors d'une offensive des soldats français et maliens.
- 28: Soldats français et maliens entrent sans combat dans Tombouctou (nord-ouest).
- 30: Les forces françaises prennent le contrôle de l'aéroport de Kidal (nord-est). Début février, les soldats tchadiens arrivent pour sécuriser la ville.

--FEVRIER--

- 8: Après Aguelhok (nord de Kidal), soldats français et tchadiens s'emparent de Tessalit (plus au nord).
- 10: Un commando d'islamistes affronte des soldats maliens à Gao, déjà la cible d'attentats suicide.
- 18: Début d'une opération visant à déloger les islamistes dans l'Adrar des Ifoghas (nord-est). De violents combats vont opposer soldats français et tchadiens aux combattants jihadistes. Fin février, un des principaux chefs d'Aqmi, l'Algérien Abdelhamid Abou Zeïd, est tué par l'armée française.

--AVRIL--

- 8: Début d'une opération de l'armée française pour traquer les islamistes dans une vallée au nord de Gao.
- 25: L'ONU autorise une force de 12.600 Casques bleus chargés de stabiliser le Nord.

--JUIN--

- 2: Des habitants de Kidal affirment que des membres du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) s'en sont pris aux populations noires pour les "expulser" vers Gao. Le MNLA dément toute "chasse aux Noirs". Le gouvernement dénonce une "épuration raciale". La rébellion touareg du MNLA, qui fut en 2012 alliée aux islamistes dans la région avant d'en être évincée par eux, est revenue à Kidal à la faveur de l'intervention française.
- 7: Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent les crimes et exactions commis par l'armée et les groupes armés depuis janvier.

--JUILLET--

- 1er: La Mission intégrée de l'ONU pour la stabilisation au Mali (Minusma) est officiellement mise en place, prenant le relais de la Misma (force panafricaine).
- 5: L'armée malienne entre dans Kidal, parallèlement au cantonnement des rebelles du MNLA, après l'accord signé le 18 juin à Ouagadougou entre le gouvernement de transition et la rébellion touareg. Depuis, les tensions restent vives entre partisans et opposants du retour de l'armée.
- 7: Début de la campagne du 1er tour de la présidentielle du 28 juillet, au lendemain de la levée de l'état d'urgence en vigueur depuis janvier.
- 11: Le gouverneur de Kidal regagne la ville, marquant le retour de l'administration centrale, absente depuis début 2012.