Mali : Gao, Tombouctou, Kidal, quels enseignements ?

Des habitants de Tombouctou accueillent des soldats français - AFP

L'armée française est entrée ce mercredi à Kidal, ville connue pour être le fief d'Ansar Dine. L'arrivée de soldats français dans cette ville intervient après la reconquête, au côté de l'armée malienne et sans grande résistance, des deux plus grandes villes du Nord du Mali, Gao et Tombouctou. Quels enseignements tirer de ces batailles éclair ? Entretien avec Pascal Le Pautremat, docteur en histoire, expert en questions militaires, crises et conflits contemporains.

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Pascal Le Pautremat.
Pascal Le Pautremat.
Nous sommes en train de gagner cette bataille”, ce sont les mots de François Hollande lundi après la reprise de Tombouctou. Le Président français dit-il vrai ? 

Oui, mais comme il le dit astucieusement, c'est une bataille. On ne gagne pas la guerre pour l’instant.
Alors, sur cette bataille remportée, nous avons face à nous des équipes de Djihadistes qui sont certes mobiles mais qui n’ont pas du tout le controle de l’espace aérien. Nous, nous avons les forces spéciales en précurseur, plus les aéronefs - hélicoptères et avions de combat - ainsi que des troupes conventionnelles qui remontent et qui occupent le territoire, donc en terrain découvert les islamistes n’avaient aucune chance, c’est pour cela d’ailleurs qu’ils n’ont pas toujours résisté militairement, et qu’ils ont petit à petit perdu du terrain pour être maintenant cantonnés dans les zones relativement montagneuses . Je dis relativement car ce n’est pas l’Afghanistan comme on l’entend ici ou là. 
Oui donc on a remporté une bataille car on sait faire, on connaît le pays. On maîtrise complètement l’"art opératif" tel qu’il a été déployé. 
Mais le plus dur reste à faire, car il va falloir valider, conforter cette victoire. 
Il faut s’inscrire dans la durée et occuper le territoire. Il va falloir contrôler les axes routiers, les grandes zones urbaines ou péri-urbaines, relancer les activités économiques, relancer la vie socio-culturelle habituelle, faire en sorte que l’administration malienne puisse être redynamisée et là il va pas falloir négliger l’importance des attentes des touaregs. Ils ne sont pas dans les logiques djihadiste, ils sont dans une logique de reconnaisance de leurs droits légitimes en tant que peuple. Certes ils réclament l'Azawad depuis 1959, mais ils demandent aussi le respect des accords signés avec eux et qui n’ont jamais été respectés.

A vous entendre, nous entrons déjà dans la phase politique...

Oui, mais elle se superposera avec la phase militaire. 
Et la France restera forcément dans la boucle. Quand François Hollande dit que l’on va
laisser la main aux maliens , c’est un appel sur la champ diplomatique et pour rassurer certains observateurs critiques. Mais en réalité les maliens seuls n’arriveront pas à court-terme à sécuriser leur territoire.
Par exemple, je me souviens d’experts qui, l’été dernier, disaient "nous n’interviendrons pas, nous allons former les soldats là bas". Je trouvais cela surréaliste d'autant que nous sommes déjà dans la boucle d’instruction de l’armée malienne depuis des années via le programme RECAMP (renforcement des capacités africaines au maintien de la paix) , et tout le monde sait très bien que former des combattants cela ne se fait pas en quelques mois et que pour le Mali il faudra encore compter au moins deux bonnes années en fournissant les équipements dont elle est dépourvue.

Mais la phase "armée" est terminée ?
  
L’essentiel est fait. Tombouctou, Gao ou encore Kidal ont été libérées.
Ce à quoi on peut-être exposé maintenant ce sont des actions type attentat, guerilla. Mais là encore, on s’est largement préparé.

Un convoi français à Tombouctou - AFP
Un convoi français à Tombouctou - AFP
Mais cette phase de guerilla n’est-elle pas aussi celle où l’on risque le plus l'enlisement?

Tout dépend des moyens que l’on y met. 
C’est comme pour l’Afghanistan où si l’on a tant perdu de temps c’est qu’on n’a pas mis les moyens nécessaires dès le départ ! 
L’enseignement de l’art séculaire de la guerre c’est que, quand on veut sécuriser un pays, il faut y mettre les moyens ! Moyens humains, matériels, financiers... Sauf que, comme nous sommes dans des sociétés de budgétisation à outrance, l’équation ne fonctionne pas. A Paris et à Bruxelles il va falloir comprendre cela.
Tout le monde pousse des hurlements quand il y a des attentats chez nous. Je pense à l’affaire Merah qu’on a fait passer pour un loup solitaire , ce que je trouve scandaleux. Tout le monde dit "on est menacé" mais quand il s’agit d’opérer dans une zonne stratégiques comme celle-ci, il n’y a personne ! On soulignera notamment l’absence de l’Europe ! On ne l’entend pas ! Elle ne donne pas de matériel ! Tout le monde est content que la France ait fait le job sauf que maintenant, pour la suite, il n’y a personne.
Cette crise est une synthèse des relations internationales : l’Europe est presqu’une amphore vide. Personne n’a les mêmes visions géopolitiques et géostratégiques. 
On butte sur les limites de l’Europe dans cette affaire.