Mali : opération “presse morte“ jusqu'à la libération du journaliste Boukary Daou

Depuis mardi 12 mars 2013, les journalistes maliens ont décidé de lancer l'opération "presse morte" jusqu'à la libération de leur confrère Boukary Daou, arrêté pour avoir diffusé une lettre ouverte dans son quotidien Le Républicain

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Le journaliste malien Bakoury Daou
Le journaliste malien Bakoury Daou
"Il n'y a rien sur les ondes, à part les deux radios confessionnelles islamiques et deux radios qui diffusent de la musique. Les kiosques sont quasiment vides" explique Makan Koné, président de la fédération des associations de presse du Mali qui estime que "95% des médias suivent le mot d'ordre de la grève".

Contacté par TV5MONDE à la sortie d'une nouvelle assemblée générale qui a réuni les journalistes maliens mercredi 13 mars 2013, Makan Koné a confirmé le maintien de l'opération "presse morte" jusqu'à la libération de leur confrère du Républicain Bakoury Daou. "Nous avons prévu une nouvelle assemblée pour faire le point vendredi, et si rien n'a bougé, d'autres actions ne sont pas exclues".

“Ca ne s'est jamais vu au Mali“

Boukary Daou, le directeur de publication du journal Le Républicain a été interpellé à son domicile le mercredi 6 mars 2013, il est depuis prisonnier des services de renseignement maliens. "Au début, nous nous sommes dit qu'il ne fallait pas se précipiter dans la protestation, pour continuer à maintenir le pays dans un calme relatif" explique Makan Koné."Nous avons attendu jusqu'à vendredi pour publier un premier communiqué, avec l'espoir qu'il soit libéré dans le week-end. Constatant que rien ne bougeait nous nous sommes réunis en assemblée générale lundi et avons décidé de l'opération presse morte".    

"On n'avait jamais interpellé un journaliste comme ça pendant huit jours, sans qu'il soit présenté à un juge. Ca ne s'est jamais vu au Mali, c'est vraiment exceptionnel" affirme Makan Koné. "Nous rappelons que nous ne demandons aucune impunité pour les journalistes, mais simplement le respect de la légalité: si on reproche quelque chose à Boukary Daou, qu'on le présente à un juge, que la justice suive son cours normal. Aujourd'hui, on est dans l'illégalité totale" déplore le président de la fédération des associations de presse du Mali.

Le capitaine Amadou Haya Sanogo (Photo AFP)
Le capitaine Amadou Haya Sanogo (Photo AFP)
Lettre ouverte

Ce qui est reproché à Bakoury Daou, c'est la publication en une de son journal, d'une lettre ouverte de soldats maliens au président de la République par intérim Dioncounda Traoré. "Monsieur le Président, nous avons appris, pendant que nous mourons, nous, dans le grand désert, que le capitaine Sanogo, pour avoir fait un coup d'Etat, et mis le pays dans la situation que nous connaissons, doit bénéficier d'un salaire de quatre millions [plus de 6000 euros par mois - ndlr]" écrit un certain "capitaine Touré". Le signataire conclut sa lettre par un ultimatum : "Si cette décision n'était pas annulée, dans les deux semaines suivantes, nous cesserons, nous, c'est-à-dire mes éléments et moi, de combattre et nous sommes prêts à en subir toutes les conséquences"

Les militaires reprochent au président Traoré son décret du 13 février 2013, investissant le capitaine Amadou Haya Sanogo à la tête d'un Comité de réforme de l'armée. Le capitaine Sanogo, auteur du coup d'Etat du 22 mars 2012 qui déposa le président Amadou Toumani Touré, s'était fait discret depuis le début de l'intervention française au Mali mais restait au centre du jeu. Sa nomination est venue confirmer les fonctions qu'il occupait en réalité depuis août 2012.

"Tant d'honneurs pour ce petit capitaine de 40 ans qui depuis dix mois fait tout pour torpiller la transition politique et diviser l'armée" écrit le journaliste Christophe Châtelot dans Le Monde daté du 14 février 2013. Le 8 février 2013, seulement quelques jours avant sa nomination, les "bérets verts" du capitaine Sanogo attaquaient le camp des "bérets rouges" de Djicoroni, l'ancienne garde présidentielle d'élite du président en exil Amadou Toumani Touré. "Ils tirent sur nos femmes et nos enfants" déclaraient alors des membres des bérets rouges, qui avaient déjà subit une vague d'arrestations et de torture en avril 2012, dénoncées par Amnesty International.

Le président par interim malien, Dioncounda Traoré (Photo AFP)
Le président par interim malien, Dioncounda Traoré (Photo AFP)
Bérets rouges, bérets verts

Le 9 février 2013, le président Traoré avait condamné les "luttes fratricides" qui continuent d'opposer ces deux corps de l'armée malienne, bérets rouges et bérets verts. La nomination du capitaine Sanogo à la tête du Comité de réforme de l'armée a donc largement surpris, "A croire que le président de la transition ne peut pas refuser grand chose à celui qui "contrôle" le ministre de la défense, le chef d'Etat-major et ceux des services de renseignement, entre autres" écrivait Christophe Châtelot.

Pour les journalistes maliens, il ne fait aucun doute que le capitaine Sanogo soit à l'origine de l'arrestation de Boukary Daou. "On en parle officieusement, confie Makan Koné, mais le premier responsable à notre avis, c'est le président de la République, il est le chef suprême des armées, il doit assumer ses responsabilités". Le président Traoré a justement affirmé que le journaliste Boukary Daou avait "quelque peu outrepassé la liberté de la presse et ses droits". Il a aussi justifié son interpellation par la volonté d'en apprendre davantage sur cette lettre qui, selon lui, incite les soldats à quitter le front.

Car c'est bien ce que cherchent à faire les renseignements maliens : identifier la source de Boukary Daou. "Les journalistes sont autorisés à ne pas révéler leurs sources, comme partout, dans le journalisme, les sources sont sacrées" explique Makan Koné. "On craint que Bakoury Daou ne soit poussé au pénal, car au pénal, ces lois de protection des sources ne tiennent plus, mais pour l'instant, il n'a même pas vu un juge!" s'inquiète le président de la fédération des associations de presse du Mali.

La liberté de la presse menacée

Lors de leur première assemblée générale le lundi 11 mars 2013, treize journalistes avaient fait part de leur sentiment d'une dégradation de la liberté de la presse au Mali. "La liberté de la presse est de plus en plus bafouée" avait ainsi estimé Adama Drame, directeur de la publication de l'hebdomadaire Le Sphinx. Amata Dia, une autre journaliste avait ému ses confrères par son témoignage : "Moi, depuis quelque temps, je suis menacée de mort et je ne peux même pas, pour le moment, rendre publics les noms de ceux qui me menacent".

Alors que le Mali était classé 25 ème (devant la France) dans le classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporter sans frontières en 2012, il a, depuis le coup d'Etat du capitaine Sanogo, dégringolé à la 99ème place. Pourtant, Makan Koné faisait état d'une relative amélioration : "Ca allait mieux, honnêtement, depuis le mois de juillet. Nous avions organisé une grande manifestation de soutien à un confrère qui avait été tabassé et depuis, on était relativement plus en sécurité. C'est pour ça qu'on a tous été étonné de la tournure que prend cette arrestation de Boukary Daou, on pensait vraiment que nous étions en train de sortir de tout ça."

MISE A JOUR : Ce vendredi 15 mars 2013, le journaliste Boucary Daou a été transféré à la Brigade d'Investigation Judiciaire. Satisfaisant pour la presse malienne qui a décidé de suspendre son mouvement.