Mali : pourquoi la France est-elle en première ligne?

L'armée française est positionnée depuis quelques jours au Mali.Photo AFP
L'armée française est positionnée depuis quelques jours au Mali.Photo AFP

Depuis vendredi 11 janvier, la France a lancé au Mali l'opération « Serval », chargée de chasser les islamistes du nord du pays. Officiellement, il s'agit de « lutter contre le terrorisme, restaurer l’intégrité du territoire malien et amorcer le retour de la démocratie. » Sur les ambitions plus ou moins cachées de la France, l'analyse de Jean-Pierre Dozon, anthropologue et spécialiste de l’Afrique de l’Ouest à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

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Jean-Pierre Dozon (Photo Radio France)
Jean-Pierre Dozon (Photo Radio France)
Pourquoi la France est-elle en première ligne dans cette intervention au Mali ?

Je pense qu’il faut rapprocher l’affaire malienne à celle de la Côte d’Ivoire. Que ce soit en 2002 ou en 2011, la France est d’abord intervenue seule pour régler une affaire intérieure au pays, puis a obtenu un mandat pour son intervention. Au Mali, c’est à peu près la même chose qui est en train de se passer, du fait avant tout de l’histoire commune qui lie les deux pays. En 1960, le Mali devient indépendant, après 77 ans de colonisation française. (NDLR : Le pays compte désormais près de 6000 ressortissants français.)
Aujourd’hui certes, beaucoup accuse la France d’appliquer encore de vieux principes de la Françafrique en intervenant seule dans ces anciennes colonies. Je pense en revanche que l’intervention française au Mali a été accélérée à cause de l’inaction de l’Europe. Elle est aujourd’hui incapable de gérer son rapport à l’Afrique alors qu’elle y a de multiples intérêts, notamment en Afrique Subsaharienne. L’Allemagne par exemple est très présente dans les projets de développement mis en place dans cette zone. Et pourtant, elle n’agit pas. La question du terrorisme aussi est d’ordre européen.
Je pense que la France a donc été obligée de prendre le relais de l’Europe dans cette affaire. Elle ne pouvait pas faire autrement. (NDLR : Ce mardi 15 janvier, selon l’AFP, le président français a assuré qu'il avait le soutien diplomatiques de tous les chefs d'Etat européens. Le Royaume-Uni, le Danemark et la Belgique ont proposé leur aide matérielle.)

Des rebelles touaregs du MNLA. Photo : AFP.
Des rebelles touaregs du MNLA. Photo : AFP.
Que pensez-vous des objectifs que se fixe la France pour justifier son intervention au Mali ?

C’est beaucoup trop ! Lutter contre le terrorisme, c’est bien, mais après ? Vouloir aussi reconstruire le pays n’est pas chose facile. La Côte d’Ivoire par exemple va mettre des années à se remettre la crise politique de 2011. Et les violences que l’on observe au Mali en ce moment sont sans-précédent : on a jamais vu ça depuis l’indépendance. Enfin, vouloir restaurer l’intégrité territoriale du Mali comprend la résolution de la question touareg , qui a bien donné le coup d’envoi de la crise malienne en janvier 2012. Et sachant que certains touaregs se sont ralliés aux djihadistes, faire la part des choses sera difficile. Les négociations vont donc prendre du temps.

L’armée malienne est-elle tellement inexistante que la France se devait d’intervenir ? 

L’armée malienne a très peu de moyens et surtout, est gangrénée par la corruption. C’est d’ailleurs cela qui a poussé le capitaine Sanogo à se révolter : dénoncer les hauts-gradés corrompus qui décident au sommet de l’armée. Les tensions entre militaires existent donc bel et bien. Ce qui a conduit à l’humiliation de Tombouctou : quand les militaires maliens ont été obligés de se replier à Bamako face aux islamistes en avril 2012. En outre, le trafic de drogue et de migrants est très important au Nord du pays, et l’armée est bien sûr impliquée. La population voit donc dans la France un pays sauveur d’une armée mal-entretenue et mal-payée (NDLR : la résolution 2085 adoptée à l’ONU en décembre dernier charge l'Union européenne d’envoyer 400 militaires, dont 250 instructeurs, début 2013 pour former l'armée malienne.)  

La France a-t-elle des intérêts économiques au Mali qui justifieraient une intervention militaire ?


Pas vraiment. (NDLR : selon le Quai d’Orsay, le Mali n’était qu’au 165e rang dans le classement des partenaires économiques de la France en 2010.) La Chine par exemple, en a beaucoup plus, et c’est pourquoi elle a fait beaucoup moins de blocages dans cette affaire malienne que pour la crise syrienne par exemple. Les Chinois sont très présents sur les marchés des infrastructures et du bâtiment. Le pétrole du Nord Mali les intéresse également beaucoup.
En ce qui concerne la France, elle intervient au Mali davantage pour protéger ses intérêts économiques dans les pays voisins. Au Niger notamment où l’uranium est crucial pour l’industrie nucléaire française. (NDLR : la société française Areva, spécialisée dans le nucléaire, est présente au Niger. 7 de ses salariés ont été enlevés en 2010 par Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI).)

La France compte-t-elle régler la question des
otages au Sahel avec cette intervention ?
 
Je pense que cette intervention est la chose la moins pire qui pouvait se passer pour les otages. Je ne suis pas sûr que les islamistes d’AQMI, s’ils ont un minimum de stratégie, aient l’intention de tuer ces 7 otages car ils n’auraient de monnaie d’échanges pour les négociations. Ainsi, je pense que leur situation n’est pas plus grave qu’avant, et même qu’ils sont moins en danger maintenant.

La communauté malienne en France a-t-elle fait pression pour que Paris intervienne ?

J’émets l’hypothèse que oui dans la mesure où le capitaine Amadou Haya Sanogo, qui a organisé le coup d’Etat contre le président Amadou Toumani Touré  fin mars 2012, menaçait d’effectuer un nouveau putsh contre l’actuel président par interim Dioncounda Traoré, et le Premier ministre Diango Cissoko. La communauté a donc dû faire pression sur les autorités françaises pour empêcher cela car beaucoup de Maliens ici en France sont inquiets du chaos dans leur pays, et de la Cédéao qui n’intervient pas. Il s’agissait donc pour la communauté malienne de ne pas empirer la situation. (NDLR : on compte près de 80 000 Maliens installés en France.)