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Maroc : homosexuels, des victimes jugées coupables

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Au Maroc, un jeune homosexuel a été condamné pour "déviance sexuelle" à quatre mois de prison avec sursis ce lundi 11 avril. Il s'est retrouvé sur le banc des accusés, aux côtés de trois de ses agresseurs. Que ce procès dit-il de la société marocaine, où l’homosexualité est considérée comme immorale ? Eléments de réponse avec Hanane Harrath, journaliste, et Ibtissame Lachgar, co-fondatrice de MALI.

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Au Maroc, être homosexuel, c’est être criminel. Un homme âgé d’une trentaine d’années a été condamné, ce lundi 11 avril, à quatre mois de prison avec sursis par le tribunal de Beni Mellal (ville du centre du pays) pour "déviance sexuelle". Il risquait, selon l’article 489 du code pénal du royaume, de six mois à trois ans de prison. Ses agresseurs ont également comparu pour "entrée par effraction, recours à la violence et port d’armes". Deux d'entre eux ont été condamnés à quatre et six mois de prison ferme, tandis que deux autres ont été relaxés. Un cinquième sera jugé mercredi 13 avril par le tribunal pour mineur.
 
Le 9 mars, alors que le trentenaire est en compagnie d’un autre homme dans un appartement de Beni Mellal, un groupe de jeunes individus fait irruption et les passe à tabac avant de les traîner dans la rue, à moitié nus et ensanglantés. L'autre victime est arrêtée le jour-même, puis condamnée à quatre mois de prison ferme. Lundi 11 avril, la Cour d'appel de Beni Mellal a décidé de le relâcher après 26 jours passés en prison. Deux de leurs agresseurs ont, quant à eux, écopé de deux mois de prison avec sursis en première instance.

Laxisme envers les agresseurs

Hanane Harrath, journaliste au Maroc, voit deux niveaux de lecture dans cette affaire, à observer séparément. "Le premier concerne le laxisme envers des agresseurs condamnés avec sursis, un laxisme qui revient à une permission donnée aux gardiens de la bonne morale d'exercer librement leur pouvoir de sanction". Elle souligne ensuite la gravité de l’acte : "cela veut dire que chacun est autorisé à faire valoir sa vision de la pudeur ou de la morale". Son second niveau d’analyse concerne "la criminalisation de l'homosexualité dans le code pénal marocain, qui nous ramène à la question du respect des libertés individuelles sur un plan juridique. J'ai toujours trouvé gênant que l'on parle, pour un pays comme le Maroc, de combat pour les "libertés": pour moi, le combat est celui des droits."
 
Le Royaume du Maroc est un pays clivé. Certains soutiennent en effet les agresseurs et dénonce une "injustice". C’est le cas de quelques manifestants qui se sont rassemblés devant le tribunal de Beni Mellal, lundi 11 avril. Ils accusaient déjà l’Etat "d’encourager l’homosexualité" une semaine plus tôt. D’autres, minoritaires, prennent partie pour les victimes sur les réseaux sociaux et dans les médias étrangers notamment. Leïla Slimani, écrivaine marocaine l’a fait. Elle a publié Si j’avais été un homme à Beni Mellal sur le site d'information de Libération, un texte qui prône la tolérance et dénonce le sort des "femmes adultères" et des "homosexuels" qui "croupissent" dans les prisons marocaines.

L'homosexualité, un tabou

L’homosexualité est taboue au Maroc "comme elle l'a été, et l'est encore, dans beaucoup de pays, pour des raisons religieuses d'abord, et aussi certainement anthropologiques. Dans les sociétés patriarcales où l'homme est tenu d'être dominant, c'est une défaite de s'avouer homosexuel, c'est toute la virilité encensée qui part en fumée et par là-même son existence sociale" estime Hanane Harrath.

Pour Ibtissame Lachgar, co-fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), ce procès dit beaucoup de la société marocaine : "Les agressions homophobes sont malheureusement fréquentes au Maroc, au sein de la cellule familiale et plus particulièrement dans l’espace public. Cela s’explique par la visibilité du sujet aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les médias. Quand on voit qu’existe ce que l’on appelle l’homophobie d’Etat, à savoir que l’Etat pénalise l’homosexualité, à quoi pouvons-nous nous attendre ?" s’interroge-t-elle, avant de poursuivre "Les personnes LGBT sont victimes d’homophobie dès leur arrestation et se poursuivent au sein même du tribunal et en détention. Tout ceci légitime les agressions commises par les personnes lambda à l’encontre des personnes LGBTI+. Il est plus qu’urgent de condamner les coupables et non les victimes !"

Violence banalisée

A la question "il y a-t-il une banalisation de la violence au Maroc ?", la réponse d’Hanane Harrath est claire. « J'ai bien peur que oui. La violence est l'expression de beaucoup de déchirures contenues, non exprimées, qui nous reviennent sous une forme explosive. » Selon la journaliste, cela témoigne d’un vide laissé par les pouvoirs publics « qui n'ont pas le courage d'avoir des positions tranchées sur ces sujets, et qui laissent ces violences sortir comme des soupapes, pour expurger tous les conflits internes de cette société. Ils doivent impérativement reprendre leur rôle, et vite. »

Ibtissame Lachgar est également de cet avis. Pour illustrer son propos, elle revient sur « l'affaire de Beni Mellal » où une première manifestation s'est tenue le 30 mars au soir, puis une seconde lors de l’ouverture du procès le lundi 4 avril. « Les manifestants ont demandé la libération des agresseurs qui ont fait leur devoir, à savoir lutter contre le vice et le péché. Ces rassemblements, sont soutenus et organisés par une association censée défendre les droits humains "Coalition pour la dignité", affirme la co-fondatrice de MALI, rien que ça... C'est dire où en sont les droits humains et le respect de la dignité au Maroc… »

Vers une dépénalisation ?

Depuis le début du procès à Beni Mellal, des voix se font entendre pour demander le retrait de l’article 489 du code pénal, notamment dans chez les associatifs militant pour les droits de l’Homme. Le mouvement co-fondé par Ibtissame Lachgar appelle clairement "à l'abrogation des articles liberticides 489, 490 et 491 (réglementant les relations hétérosexuelles hors mariage et les adultères, NDLR) ! Nous militons en faveur de la liberté sexuelle et luttons contre l'homophobie et la transphobie. Nous mettons régulièrement en place des campagnes et/ou des actions en ce sens. Nous avons d’ailleurs lancé le 17 mai au Maroc la journée internationale de lutte contre l'homophobie et la transphobie."

Hanane Harrath partage ce point de vue. Elle souhaite "une vraie réforme du code pénal, qui aille dans le sens du respect juridique des libertés". Pour elle, il ne faut cependant pas "résumer la situation au Maroc par un clivage conservateurs contre libéraux, mais plutôt à un clivage entre autoritaires et démocrates. Il y a en effet des gens conservateurs mais démocrates, prêts à intégrer les changements de cette société, tout comme il y a des libéraux autoritaires qui veulent imposer leur vision des libertés ou des droits".

"Le grand défi du Maroc, et de sa classe politico-médiatique, sera d'arriver à concilier ce conservatisme profond et l'exercice de la démocratie, avec la garantie des droits qui lui sont liés" estime Hanane Harrath, avant de conclure "Et ça, c'est pas gagné".