Afrique

Maroc : interrogations autour du chantage des journalistes français

Le roi du Maroc, Mohammed VI, au Palais de l'Elysée lors de sa visite en France, le 9 février 2015.
Le roi du Maroc, Mohammed VI, au Palais de l'Elysée lors de sa visite en France, le 9 février 2015.
© (AP Photo/Christophe Ena)

Eric Laurent et Catherine Graciet, les deux journalistes accusés d'avoir voulu extorquer de l'argent au roi du Maroc, Mohammed VI, en échange de la non-publication de leur livre, étaient toujours en garde à vue, ce vendredi. Après leur arrestation, les réactions sont nombreuses et les interrogations subsistent.

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L'affaire semble un peu surréaliste. Eric Laurent et Catherine Graciet, deux journalistes français connaisseurs du Maroc, se sont fait arrêter, jeudi 27 août, par la police française, accusés d'avoir voulu extorquer de l’argent au roi du Maroc. Ils ont aussitôt été mis en garde à vue, et celle-ci se prolongeait ce vendredi 28 août dans les locaux de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP).

Affaire rocambolesque

Selon Me Eric Dupond-Moretti, l’avocat du roi du Maroc, l’affaire aurait débuté le 23 juillet dernier, lorsque qu’Eric Laurent contacte le cabinet royal et sollicite une rencontre en disant qu’il prépare un livre. Après cet appel, un représentant du cabinet aurait rencontré le journaliste. « Et là, surprise, énorme », raconte Me Dupond-Moretti. « Eric Laurent dit : "Ecoutez, je prépare un livre avec Mme Graciet, co-auteure, et moyennant trois millions d’euros, il n’y a pas de polémique, on retire notre bouquin" ».

C’est alors que le Maroc décide de porter plainte à Paris, provoquant l’ouverture d’une enquête. Des réunions, des rencontres entre le représentant du roi et les journalistes « vont être filmées, enregistrées », poursuit l’avocat du Maroc. Selon lui, lors du dernier rendez-vous, jeudi 27 août, les journalistes français sont sortis, toujours sous surveillance policière, avec un « acompte substantiel de 40 000 euros chacun ». Ce qu’a confirmé à l’AFP une source proche du dossier. Peu après, les deux journalistes se sont fait arrêter et ont été placés en garde à vue.

« Cette affaire ne me surprend pas, mais elle m’afflige », confie l’écrivain, Gilles Perrault, auteur de Notre ami le roi, un livre très critique envers l’ancien roi du Maroc, publié en 1990. Elle n’étonne pas non plus Mustapha Tossa, journaliste marocain et analyste de l’actualité internationale. « Il y avait dans cette population d’écrivains et de journalistes qui s’intéressaient au Maroc des gens sérieux, objectifs et très crédibles, et d’autres qui considéraient cela comme un fond de commerce », assure le journaliste.

Deux journalistes connus au Maroc

« Eric Laurent est connu pour avoir été un grand courtisan de Hassan II », assure Mustapha Tossa, journaliste marocain et analyste de l’actualité internationale. En 1993, il avait publié un livre d’entretiens avec l’ancien monarque, père de Mohammed VI. « Eric Laurent est un vieux routier du Maroc », souligne, pour sa part, Gilles Perrault.

Catherine Graciet, elle, « a toujours brandi le glaive de la moralisation de la vie politique marocaine », explique Mustapha Tossa. En 2012, elle et son présumé complice avait publié un livre accusateur contre Mohammed VI intitulé Le roi prédateur (Editions du Seuil). Selon les Editions Seuil, leur dernier ouvrage aurait du sortir en janvier-février. « Si les faits sont avérés, c’est très surprenant de la part de Catherine. Elle n’a pas le profil pour ce type de délit », a déclaré le journaliste Nicolas Beau, co-auteur de La régente de Carthage.

Alors qu’est-ce qui a pu motiver ces deux journalistes à entreprendre cette démarche ? Quel important secret peuvent-ils détenir pour exiger une telle somme ? Ces deux questions restent, à ce jour, sans réponse.
« Il n’y a aucun secret qui vaille qu’un pays, qu’un homme politique ou qu’une structure, paie trois millions d’euros pour empêcher sa publication. Nous sommes dans le grotesque, le lugubre », affirme le journaliste marocain.

Piège « grossier »

Si l’affaire ne semble pas surprendre les spécialistes du Maroc, les conditions d’arrestation, elles, ont de quoi faire réfléchir. « Ce qui m’a surpris, ce sont les conditions dans lesquelles les preuves ont été acquises et la naïveté de ces "maîtres chanteurs", qui sont tombés dans un piège aussi grossier. Ils ne s’attendaient absolument pas à ce que le Maroc puisse saisir la justice française et l’impliquer dans ce petit jeu », explique Mustapha Tossa. « Je ne sais pas ce qui a motivé cette démarche. Mais qu’ils soient tombés dans un piège aussi grossier, cela m’étonne », souligne Gilles Perrault.

Cet événement intervient alors que que Paris et Rabat se sont réconciliés il y a peu de temps, après plus d’un an de brouille en 2014. Le Maroc s’était mis en colère après avoir appris qu’une perquisition avait eu lieu chez le patron du contre-espionnage marocain, Abdellatif Hammouchi, en février 2014. Il était visé par des plaintes pour tortures.

Selon Mustapha Tossa, « le fait que la justice française se soit saisi de cette affaire et l’ai diligentée de cette manière, montre que la relation Rabat Paris fonctionne (désormais) très bien. (…) Je trouve vraiment que le Maroc a eu raison de saisir la justice française dès le départ ».

L’affaire n’aura peut être pas de conséquences sur les relations entre les deux pays mais elle « décrédibilise tous ceux qui s’efforcent de porter un jugement objectif sur le Maroc et de faire avancer les choses », note Gilles Perrault. Selon Mustapha Tossa, cette affaire va impacter, « d’une manière ou d’une autre, tout ce qui va être écrit sur le Maroc depuis Paris. On va essayer de faire le tri entre les vrais journalistes, les vrais chercheurs, les vrais écrivains qui réfléchissent sur un pays, son devenir, ses enjeux politiques et ceux qui veulent profiter de cette aubaine pour se faire de l’argent, en s’exerçant, soit à la courtisanerie excessive, soit à du chantage grossier comme c’est le cas maintenant ».