Maroc : la rue résiste aux promesses

Manifestation le 20 février (AFP)
Manifestation le 20 février (AFP)
dans
Salué un peu partout en occident et singulièrement en France comme un modèle de sagesse, le discours-surprise le 9 mars dernier du roi Mohamed VI promettant diverses réformes constitutionnelles ne semble pas calmer la rue marocaine ni d'ailleurs les réflexes policiers du régime. Quatre jours plus tard, de nouvelles manifestations avaient lieu dans différents lieux du pays, assez brutalement réprimées. A l'origine de la mobilisation, le "mouvement du 20 février", ainsi qu'il se désigne, appelle à de nouveaux rassemblements le dimanche 20 mars et une certaine radicalisation parait se dessiner.

Journaliste marocain peu respectueux des conventions et compromis en vigueur dans les médias du Royaume, Ali Amar livre ici sa perception des événements et de quelques royales ambiguïtés.

“Aujourd’hui, on sent une forme de radicalité dans les propos des gens ...“

18.03.2011
Propos recueillis par Pascal Priestley

Vous êtes de ceux qui avez, au premier abord, accueilli favorablement le discours du Roi Mohamed VI du 9 mars et ses promesses de réformes. Restez-vous, à la réflexion, dans le même état d’esprit ?


Non, les choses évoluent. Nous avons tous été pris au dépourvu par la décision de Mohamed VI de mettre enfin sur la table la question constitutionnelle. Cela a donné du tonus aux gens, une forme d’espoir après des années d’inertie dans les réformes, dans les propositions politiques mais il faut savoir raison garder. A l’analyse du texte du discours, d’abord, et ensuite à la lumière des événements qui se sont déroulés cette semaine, notamment la décision du ministère de l’intérieur de contrer toute forme de manifestation après le discours royal. On se trouve aujourd’hui dans un déphasage par rapport à une éventuelle sincérité, à l’engagement de libération de la parole et de démocratisation. Il y a incohérence. Le discours a été d’abord perçu comme très audacieux, une promesse d’espérance. On s’est dit « bon, il y a une réelle volonté d’aller de l’avant » mais aujourd’hui, on pense qu’il y a ruse, peut-être aussi mensonge, que le roi veut peut-être aujourd’hui gagner du temps et ne cèdera pas sur l’essentiel.

Le discours du roi est assez disert sur les futurs pouvoirs du Premier ministre mais assez peu sur les siens …

La question est occultée. La place du roi n’est pas abordée, on ne nous parle pas des nouveaux pouvoirs du roi. Il semble qu’il veuille garder les mêmes en utilisant tout une terminologie de « renforcement du pouvoir » – et non consécration du pouvoir – du Premier ministre dans l’exécutif. Les libertés sont abordées sous la forme de concessions. Il n’y a pas une promesse définitive d’évolution en adéquation avec leur acception universelle. On parle d’ « élargissement du champ des libertés individuelles »mais qu’est-ce que cela signifie ? On avancera d’un pas mais on n’adoptera pas la Charte des droits de l’homme en entier ? Tout cela avec le maintien de la sacralité du roi et, in fine, de son entourage ? La monarchie gardera ses prérogatives dans l’exécutif ? Tout cela est extrêmement flou aujourd’hui. Et le fait même de ne pas passer par l’étape de la Constituante fait de tout cela probablement une « avancée » mais ce n’est pas du tout ce qu’attendent les gens ici.

Après ce discours pourtant d’ouverture, il y a eu de nouvelles répressions de manifestation. Comment comprendre ces apparentes incohérences ?

Ce n’était pas dans l’agenda royal de proposer une réforme constitutionnelle. Donc, il est clair que c’est venu sous la pression de la rue, dans le sillage des révolutions arabes, ce n’était pas programmé car on sait que le roi depuis 1999 défend bec et ongles le principe de monarchie exécutive. Les concessions sont dues à la pression, c’est sûr, il n’y a pas d’autre explication. Maintenant, pourquoi semble t-il souffler le chaud et le froid ? Le système du Makhzen [le pouvoir royal et sa mouvance, NDLR] ne dépend pas uniquement de la personne du roi. Il y a à l’intérieur des gens qui refusent absolument qu’on touche au cœur de ce système. On le sent bien dans le discours royal. Je pense qu’il maintient une sorte de sanctuarisation des services de sécurité, de l’armée, des piliers réels du régime marocain. Il doit y avoir des tensions très fortes à l’intérieur du pouvoir.

On n’entend pourtant pas dans les manifestations « M6, dégage ! » comme on a entendu ailleurs « Ben Ali, dégage ! ». Cela signifie t-il que le Maroc, même révolté, demeure légitimiste ?

« M6 dégage ! » est un slogan improbable aujourd’hui, ça ne veut pas dire qu’on ne l’entendra pas si la situation n’avance pas… Vous savez, lors des dernières manifestations, notamment celles de Casablanca, les gens ont dit : « Ah bon ! Ce sont là les promesses du roi, c’est de venir nous tabasser dans la rue… ». Il y a une focalisation sur la personne du roi. Il s’est engagé, même à demi mot, à faire avancer les choses. Si la copie qui lui est rendue en juin et qu’il endossera est complètement en décalage avec les aspirations des Marocains, je pense qu’il y aura un changement même à ce niveau-là. Il est très probable qu’il y ait une accélération de l’histoire très forte ici et que les gens disent : « Finalement pour avancer, il faut changer, mettre à plat complètement le régime ». On est parti d’une situation où « M6 dégage ! » était impossible, où on parlait plus d’évolution que de révolution. Mais aujourd’hui, on sent une forme de radicalité dans les propos des gens.

Peut-on envisager de dissocier la sacralité du roi commandeur des croyants de son pouvoir politique?

Dans la logique des sciences politiques, on peut séparer. Il faut séparer les pouvoirs si l’on veut que le principe de reddition des comptes soit appliqué à tout le monde. Il le faut pour que, comme le roi prétend le vouloir, la justice soit élevée au rang de pouvoir etc… Il faut qu’il y ait cette séparation. Elle est applicable. Le seul souci c’est que le régime lui-même se refuse à envisager cela. Et quand Mohamed VI dit en substance « voilà, les constantes de la nation doivent demeurer ce qu’elles sont, c'est-à-dire Islam, religion d’État et sacralité de ma personne à travers la légitimation par la commanderie des croyants », cela indique le verrou qu’il se refuse de faire sauter. Et, partant de cela, je ne vois absolument pas comment on peut imaginer une constitution qui soit démocratique et qui puisse aboutir à un système d’équilibre et de séparation des pouvoirs.

Pensez vous que le roi s’y refuse personnellement ?

Absolument. Il y a probablement une forme de terreur, une peur un peu irrationnelle de se dire « si je lâche sur cela, je perdrai tout ». Or, en réalité, le Maghzen, le régime ne comprennent pas que, justement, pour assurer la pérennité de la Couronne, quel que soit son statut dans l’avenir, avec tout ce qui se passe dans le monde arabe, on ne peut penser le trône alaouite que ressemblant à celui de l’Espagne ou de l’Angleterre. On ne peut pas imaginer qu’il garde son pouvoir jupitérien dans sa forme actuelle. Ils ne comprennent pas que, justement, pour garder la pérennité de la monarchie, il faut la réformer une fois pour toute de l’intérieur, et qu’il y ait cette véritable séparation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel.

Le Makhzen n’est pas seulement un pouvoir, c’est aussi une fabuleuse entreprise qui brasse beaucoup d’argent. Le roi est-il prêt à abandonner cela ?

Il y a une pression de la rue. Je pense qu’il va lâcher du lest et il a déjà commencé à le faire. Il y a des raisons qui ne sont pas toujours nobles, parce que certains secteurs ne sont plus rentables et aussi pour être en adéquation avec les revendications populaires. Mais je crois qu’effectivement, l’argent est le nerf de la guerre. Le mot Maghzen veut dire « magasin », c'est-à-dire là où se trouve le trésor et donc, on imagine mal qu’il perde complètement le pied dans le business mais il le faudra, parce que, de toute façon, il n’y a pas seulement la prédation. Il y a aussi le coût de la monarchie sur le budget de la nation qui est absolument énorme au vu du PIB par habitant. C’est probablement l’un des pouvoirs les plus coûteux, à économie comparable. Si on compare le Maroc à d’autres, c’est absolument faramineux donc, de ce point de vue-là, il faut qu’il accepte que son faste soit réduit à un budget de représentativité et pas plus.

Comment évolue le mouvement du « 20 février » ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a plus d’hésitations. Il y a eu un petit flottement après le discours royal parce qu’il fallait reconsidérer les slogans, savoir sur quoi focaliser les revendications futures mais là, je crois qu’il y aura même le 20 mars une mobilisation qui sera plus large que le 20 février avec peut-être même des positions plus radicales dans la rue. C’est évident. En plus, ils ont été rejoints par des formations politiques, des syndicats, des ONG… Aujourd’hui, le mouvement ne s’arrête pas aux seuls blogueurs « facebookiens ». C’est fini. C’est un mouvement qui est maintenant implanté dans les régions, diversifié et d’échelle nationale.

Les autorités désignent les Islamistes comme fauteurs de troubles…

C’est de la propagande, et c’est une preuve que la communication du Palais ou du pouvoir n’a pas changé à cet égard. On continue toujours d’essayer de décrédibiliser un mouvement en brandissant l’épouvantail islamiste. Ce n’est pas la réalité. Les Islamistes ont du poids dans d’autres circonstances. On l’a vu quand ils descendent dans la rue pour la Palestine ou la situation de la femme, ils arrivent à mobiliser. Là, ils ne sont pas au devant de la scène. C’est un peu ce qui s’est passé pour les Frères musulmans en Égypte. Ils ne peuvent pas surfer sur le mouvement ni le récupérer car il est assez consensuel et va au-delà de leur idéologie, de leur cadre. Ils y sont plus suivistes que participants actifs.

La réforme annoncée le 9 mars

d'après AFP
Le roi Mohammed VI du Maroc a annoncé une importante "réforme constitutionnelle globale", prévoyant notamment "l'élargissement des libertés individuelles et collectives", dans un discours à la nation mercredi soir.
"Nous avons décidé d'entreprendre une réforme constitutionnelle globale", a déclaré le souverain, soulignant son "engagement ferme de donner une forte impulsion à la dynamique réformatrice profonde (...) en cours".
Cette prochaine réforme constitutionnelle sera soumise à "un référendum populaire" dont la date n'a pas été fixée par le souverain.

Dans son discours, Mohammed VI a énuméré sept fondements de ses réformes démocratiques, dont la reconnaissance constitutionnelle pour la première fois de la composante berbère "amazigh" le "renforcement du statut du Premier ministre, et "la volonté d'ériger la justice en pouvoir indépendant".
Le Premier ministre sera nommé, selon la prochaine constitution, au sein du "parti politique arrivé en tête des élections" de la première Chambre du parlement marocain et non plus désigné par le souverain, précise le discours royal.

"En tant que chef d'un pouvoir exécutif effectif", ce Premier ministre sera "pleinement responsable du gouvernement, de l'administration publique (...) et de la mise en oeuvre du programme gouvernemental", selon le souverain.
"La consolidation de l'Etat de droit (...), l'élargissement du champ des libertés individuelles et collectives (...) ainsi que le renforcement du système des droits de l'homme dans toutes leurs dimensions" figureront dans la prochaine réforme constitutionnelle, a précisé le roi du Maroc.

Ce dernier a en outre "décidé d'inscrire", dans le cadre d'une "réforme constitutionnelle globale", le processus de régionalisation dans le royaume, "avec en tête les provinces du Sahara marocain" (ndlr: Sahara occidental).
Le roi a également annoncé la prochaine formation d'une commission ad hoc pour la "révision de la constitution", dont la présidence sera confiée au constitutionnaliste marocain Abdeltif Menouni.

Depuis la promulgation de la première constitution marocaine en 1962, celle-ci a été plusieurs fois révisée, la dernière en date étant en 1996.
Ce dernier présentera au roi, d'ici juin, les propositions de réforme de la constitution, a précisé le souverain.

A Casablanca, le 13 mars 2011

D'après AFP
Des dizaines de personnes ont été blessées, certaines grièvement, dimanche à Casablanca, dans la répression par la police marocaine d'une manifestation pour des réformes, quelques jours après la promesse de changements démocratiques, ont rapporté des témoins.
Un responsable de la sécurité a affirmé de son côté qu'une dizaine de personnes seulement avait été blessées, légèrement pour la plupart.

Après la dispersion par la force d'un rassemblement pacifique pour revendiquer des réformes politiques, des dizaines de manifestants, la plupart islamistes, s'étaient réfugiés à l'intérieur du siège du Parti socialiste unifié (PSU).
"L'assaut contre les manifestants a été donné vers 14H00 (locales et GMT). La police n'a pas pu accéder à l'intérieur du siège à cause notamment de la résistance des manifestants, qui ont été tabassés", a déclaré à l'AFP Abderrahim Tafnoute, un dirigeant de ce parti d'opposition de gauche.
Des témoins, parmi lesquels plusieurs journalistes dont un correspondant de l'AFP, ont vu des dizaines de personnes blessées, certaines grièvement.

Ali Amar, celui qui ne joue pas le jeu

Ali Amar, quarante-deux ans, est un journaliste marocain.
En 1997, il est l'un des fondateurs du Journal, premier titre indépendant du Maroc qui a subi, à répétition, les foudres du régime et qui a été contraint de mettre la clé sous la porte fin janvier 2010. A la suite de la fermeture du Journal, l’auteur chez Calmann-Lévy du best-seller Mohammed VI, le grand malentendu (avril 2009) - ouvrage interdit dans son pays - a été contraint de quitter précipitamment le Maroc pendant plusieurs mois.

Menacé de prison dans son pays et défait de tous ses biens personnels (saisis par les autorités marocaines après la mise en faillite du Journal), Amar continue à écrire dans le blog voxmaroc.blog.lemonde.fr avec Zineb El Rhazoui et collabore à Slate.

Son livre interdit...


...et la dernière Une de son journal, contraint à la fermeture