Maroc : le procès pour “lèse-policier“ du rappeur Al-Haqed

Manifestation pour demander la libération du jeune rappeur à l'automne 2011
Manifestation pour demander la libération du jeune rappeur à l'automne 2011

Le rappeur "indigné" (Al-Haqed signifie indigné, enragé, en marocain), Mouad Belghouat, arrêté en septembre dernier puis libéré en janvier a été de nouveau mis en prison fin mars. Il doit être jugé le 25 avril. Son délit ? Critiquer la police et les dérives des institutions marocaines, en chansons. Des milliers de personnes, entre autres à travers les réseaux sociaux, se mobilisent pour la défense du jeune artiste de 24 ans, connu pour être l'un des fers de lance du mouvement marocain de contestation du 20 février.

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Le rappeur Al-Haqed cumule plusieurs défauts aux yeux du pouvoir royal marocain : il est un activiste très engagé du M20 (mouvement du 20 février demandant des réformes profondes du régime, dans la foulée du printemps arabe) doublé d'un artiste très populaire mais qui dénonce les travers du pouvoir monarchique et ses forces de police, dans la plupart de ses chansons. 

C'est ainsi que le 9 septembre 2011, le rappeur, après avoir voulu déposer plainte à la police contre un militant "anti-M20" après un accrochage, s'est vu arrêté le lendemain suite à une plainte de ce même militant. Selon son comité de soutien et l'Office marocain des droits de l'homme (OMDH), aucune procédure n'a été respectée et le chanteur Al-Haqed, emprisonné quatre mois, officiellement pour «agression avec coups et blessures contre un manifestant pro-régime» , n'a pu sortir le 12 janvier dernier que grâce à une mobilisation de soutien très importante dénonçant son incarcération comme un délit d'opinion.

La dernière arrestation du 29 mars dernier fait suite au clip vidéo monté et posté sur Youtube par un anonyme à partir de l'une de ses chansons :   



Interview

Maître Omar Bendjelloun, avocat d'Al-Haqed .

Propos recueillis par Pascal Hérard
Quels sont les chefs d’accusation exacts du pouvoir marocain à l’encontre du rappeur Al-Haqed, et que risque-t-il ?

Omar Bendjelloun : C’est la direction générale de la sûreté nationale, donc la police nationale qui se constitue en tant que partie civile et qui porte plainte à l’encontre de Mouad Belghouat, pour outrage à agent, outrage à corps constitué. Il risque donc une peine d’un an de prison au maximum, sachant qu’il y a récidive par rapport à un premier procès dans lequel un voyou à la solde des anti-révolutionnaires  avait porté plainte contre lui pour coups et blessures.

Al-Haqed est en prison pour un clip qu’il n’a pas personnellemnt créé, ni posté sur Youtube : comment la loi marocaine justifie-t-elle son arrestation ? 

On a l’impression que c’est une volonté de faire taire l’activisme culturel, et bien évidemment politique, de Mouad Belghouat, en fomentant des qualifications pénales qui sont plus ou moins proches de la réalité.  Parce que pour qu’il y ait outrage à agent, il faut qu’il y ait un lien direct entre la personne et l’agent outragé. Là, il y a outrage indirectement, via un vidéo-clip et une chanson. La poursuite va se concentrer plutôt sur les paroles de la chanson plutôt que sur les images du vidéo clip où une tête d’âne a été placée sur le corps d’un policier.   

Le rappeur est très soutenu par la jeunesse, jeunesse qui est nombreuse au Maroc : la monarchie ne craint pas de se mettre à dos autant de ses sujets ? 

En sciences-politiques,  on a une équation qui nous dit que le pouvoir d’influence est alternatif au pouvoir d’injonction : c’est-à-dire que le pouvoir a la capacité de lever  les armées et l’impôt, et les « têtes de réseaux », qui participent par leur intellect ou leur activité culturelle, ont ce que l’on appelle un pouvoir d’influence.  Lorsqu’il y a un équilibre pareil, le pouvoir d’injonction peut s’inquiéter.  Mais en France, les groupes NTM ou Ministère a.m.e.r ont carrément appelé à l’assassinat de policiers. La République française les a condamnés à 3000 ou 3500 francs à l’époque. Mais qu’une « maison » comme celle de la sûreté nationale soit inquiète d’une chanson de rap est un indicateur d’instabilité au Maroc. J’espère que ce n’est pas un indicateur d’instabilité de tout un régime. Par rapport à une réaction des jeunes vis-à-vis d’une condamnation de Mouad, je ne peux pas m’avancer là-dessus, mais je sais que Mouad est très populaire dans les jeunes générations, notamment celles des milieux défavorisés, qui d’un point de vue démographique constitue la majorité du pays.   

L’expression artistique contestataire, par le rap, est-elle en progression au Maroc, Al-Haqed fait-il des émules ? 

Oui, nous avons des exemples concrets, notamment Hoba Hoba Spirit qui avait déjà pointé du doigt différents dysfonctionnements sociaux et l’approche sécuritaire de la gouvernance, et puis plusieurs groupes de rap qui se sont inscrits dans cette ligne plus ou moins contestataire. Mais bien évidemment avec le printemps arabe, le mouvement du 20 février, il y a vigilance de l’Etat, j’ai envie de dire. 

Si Al-Haqed est condamné, quelle peut –être la réaction populaire ? 

Il y a une mobilisation internationale, le communiqué de Human Rights Watch, tombé avant-hier, condamne cette arrestation, les médias internationaux font pression sur l’opinion publique pour que Mouad soit libéré, la profession des avocats fait pression à la barre, mais il est évident que fermer une bouche en incite d’autres à s’ouvrir, empêcher un espace d’expression pousse à ce que d’autres veuillent se créer.  

Qu'allez-vous plaider le 25 ?

Je plaide la relaxe et l'innocence de Mouad évidemment ! Il n'y a pas de culpabilité en l'espèce, avec la nouvelle constitution, l'article 25 est très clair : la liberté d'expression est garantie par l'Etat. Ce même Etat qui essaye d'étouffer la liberté d'expression ! Il y a donc contradiction notoire entre les textes et l'applications des textes.