Maroc - Paroles de Marocains

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Ils vivent sous Mohammed VI depuis 10 ans et leurs avis sont différents. Nous avons décidé de donner la parole aux marocains, célèbres ou anonymes.


“Le Maroc est comme une boutique qui a changé de propriétaire“

Ayad Ahram, Franco-marocain
Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc
45 ans

"Le nouveau roi a relooké la vitrine extérieure et a procédé au changement de présentoir. Le fond de commerce reste le même. On y vend la même marchandise.
Ce qui caractérise ces dix ans c’est le fait du prince. Le chef de l’Etat prend les décisions et prononce des discours qui ne sont ni commentés, ni discutés. Une situation qui relègue le parlement au rang de chambre d’enregistrement. Pis encore, le parlement ne contrôle pas les actions du gouvernement.

À la fin des années Hassan II, il y a eu quelques avancées sur le plan des libertés individuelles suite à la pression exercée par les victimes, leurs familles et les associations internationales. Une amnistie générale a vu le jour. Des réfugiés politiques parrainés par des ONG ont pu regagner le Maroc.

Mohammed VI a pris des initiatives allant dans le même sens. L’Instance Equité et Réconciliation (IER) a été créée pour solder le passif des droits de l’Homme au Maroc.

Mais l’approche adoptée par cette instance est loin d’être satisfaisante. L’Etat voulait tourner toute cette page sans vraiment la lire et avec le moindre coût politique possible. L’IER a permis d’indemniser matériellement les victimes, mais elle ne leur a pas permis d’aller plus loin dans leur quête de vérité et de justice. Voilà comment on a encouragé l’impunité totale."


“Le Maroc est un modèle pour le monde musulman“

Salima Naji
Architecte
38 ans

"Mohammed VI a engagé le Maroc dans une voie de déconfessionnalisation qui réduit progressivement l’emprise de la religion sur la loi. C’est le cas avec la réforme du code de la famille et le statut de la femme.

Cette réflexion sur les relations entre religion et changement social est fondamentale. Le roi comme commandeur des croyants est le seul à oser donner une vraie place aux femmes dans les structures religieuses. Peu d’observateurs ont souligné ce changement extraordinaire.

Le Maroc peut être considéré à certains égards comme un modèle pour le monde musulman. Le monde rural se transforme (route, électricité et écoles). Il avait souffert du manque d’investissements durant les années du Plan d’ajustement structurel (1983-1993). La croissance économique repart. La politique culturelle est active avec de nombreux festivals. Enfin, on assiste à l’émergence d’une société civile forte.

Ces dix ans ont consacré l’affirmation de la personnalité de Mohammed VI. Il visite sans relâche le Maroc profond et inaugure aussi bien de grands projets comme le Tanger-Med ou des micro-activités comme celles des coopératives féminines. Et tandis que le reste du Maghreb s’enfonce dans l'autoritarisme, la violence et la régression sociale, le Maroc propose un autre modèle malgré toutes les difficultés structurelles que cela pose."







“À l’époque de Hassan II on avait peur du roi, maintenant on a peur pour le roi“

Idir Ouguindi
Professeur d’économie au lycée
43 ans

"Il reste beaucoup de choses à faire. Il faut une meilleure répartition des richesses, pour créer une “vraie” classe moyenne. Aujourd’hui son revenu mensuel est de 2600 dirhams, l’équivalent de 260-270 euros, trop peu pour vivre dans les grandes villes.

Si l’on va dans le Maroc profond, il y a un vrai décalage. En ce qui concerne l’éducation d’abord. Il faut que les enfants restent à l’école après la rentrée, beaucoup partent après quelques semaines de cours. Ensuite dans le domaine de la santé, il manque des structures et du personnel – médecins, infirmières… Enfin, les infrastructures: il faut construire des routes afin de désenclaver les douars.

On sort de 40 ans de pauvreté et d’autorité. On a besoin d'améliorations dans tous les domaines, droits civiques, sociaux et économie. Et on avance au fur et à mesure. Mais le changement doit se faire par le haut et par le bas. Le roi doit être un exemple et tout le monde – société civile, syndicats, hommes politiques…- doit le suivre. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Pour moi, l’avenir du Maroc est dans son école : il faut changer le système éducatif et mettre l’enseignement à la portée de tous pour en faire un véritable ascenseur social. Mais il manque encore une réelle volonté politique même si le roi affiche régulièrement son désir d’avancer dans ce domaine.

Je suis très attaché à la monarchie et à Mohammed VI: un homme honnête, doué d’une grande modestie et d’une volonté de faire mieux. À l’époque de Hassan II on avait peur du roi, maintenant on a peur pour le roi. Mais on ne peut pas laisser le pouvoir aux mains d’une seule personne. Si on tient à une gestion efficace de la chose publique, il faut répartir le pouvoir, instaurer des gardes-fous et protéger le citoyen. Je voudrais comme beaucoup de marocains un gouvernement élu et un premier ministre responsable."

“La jeunesse est au centre de toutes ses réformes“

Lahcen Zinoun
Chorégraphe, danseur et cinéaste
65 ans

"Comme réforme majeure je retiens celle du code de la famille en 2004, qui institue l’égalité dans le couple entre l’homme et la femme, et ce, malgré la résistance des plus conservateurs. La preuve de l’émancipation de la femme au Maroc aujourd’hui c’est le nombre incroyable de femmes artistes, et de femmes qui occupent des postes autrefois dédiés aux hommes – médecins, avocats, pilotes, ministres…

Sur le plan économique, le souverain a modernisé les infrastructures, l’électricité est présente dans presque tout le pays, les grandes villes sont reliées par autoroutes, et un gigantesque port est en construction dans le nord.

Un statut de l’artiste est entré en vigueur en 2003: désormais, nous bénéficions des mêmes droits que les autres travailleurs pour la sécurité sociale et d’une couverture médicale obligatoire depuis 2006.
Quatre centres culturels marocains ont été inaugurés à Bruxelles, Paris, Barcelone, Tripoli et un cinquième bientôt à Montréal.

Il y a aussi une vraie volonté politique de promouvoir le septième art. Le Maroc produit entre quinze et vingt longs-métrages par an ainsi qu’une centaine de courts. Des écoles de cinéma ont ouvert à travers le Royaume, ainsi que des festivals de cinéma. N’oublions pas non plus les grands festivals de musique, Fès, Rabat, Casablanca, Agadir, Marrakech… En revanche, il est encore difficile d’initier la jeunesse à la musique contemporaine et à la danse. Pour cela, il faut proposer aux élèves un véritable cursus reconnu internationalement.

Il faut faire confiance à Mohammed VI, lui laisser du temps. N’oublions pas que ce jeune roi représente un espoir pour toute une génération. Il tient compte du peuple et la jeunesse, qu’il représente, est au centre de toutes ses réformes."


“Le roi ne reste pas cloîtré dans son palais“

Hamid Fikri
Association Nahda qui lutte pour l’éducation et la formation des femmes en zone rurale
54 ans

"J’ai connu la période d’Hassan II et je peux vous dire qu’il y a un vraiment changement avec son fils Mohammed VI. Le roi ne reste pas cloîtré dans son palais. Il fait le tour de tout le Maroc et lance plein de chantiers.

Au niveau de notre association, on constate de vrais changements. On a réussi à trouver des partenaires sérieux tels que des ministères des bienfaiteurs privés et la Banque alimentaire. On travaille désormais avec les élus locaux pour trouver ensemble des solutions globales. Récemment, on a participé à une table ronde au sujet de la déperdition scolaire avec les conseillers municipaux et les représentants de l’Education Nationale. C’est vraiment une nouvelle approche pour nous.

Grâce à notre association créée en 2005, 240 femmes bénéficient de cours d’alphabétisation pour apprendre à lire, à écrire et à compter et 120 suivent des formations pour acquérir un métier dans l’artisanat - couture, broderie, tapisserie. On a aussi créé trois centres de formation pour les filles qui habitent loin des villes et des collèges.

Aujourd’hui, les femmes veulent accéder à l’éducation et obtenir un salaire à part entière. Elles ont été, par exemple, très nombreuses à monter des coopératives agricoles pour l’exploitation de l’huile d’argan. La révision de la Moudawana a provoqué aussi beaucoup de changements. Alors qu’au début beaucoup de monde s’y opposait, le nouveau code de la famille est aujourd’hui bien accepté, même en zone rurale. Il y a un gros travail d’information et de pédagogie. Le texte a été traduit en différentes langues locales et des caravanes circulent d’un village à l’autre pour expliquer la réforme. Aujourd’hui, dans le Maghreb, le Maroc est devenu une référence."



“Son intérêt sublime pour la cause de la femme“

Saïda Bathaoui
Chef d’entreprise
36 ans

"Notre jeune roi a fait preuve de ses talents de leader pour faire du Maroc un pays démocrate et moderne. C’est un grand militant pour la cause sociale, visant l’amélioration du niveau de vie des Marocains et luttant contre la précarité, le handicape et la pauvreté. C’est un sage ouvert sur les cultures internationales qui veille à l’harmonie religieuse pour pérenniser la paix au Maroc Carrefour.

Depuis son accession au trône, sa Majesté Mohammed VI a manifesté son intérêt sublime pour la cause de la femme. Il ne cesse de réitérer l’importance du rôle de la femme dans l’enseignement des valeurs de la citoyenneté, l’édification et la consolidation de la démocratie et la réalisation du développement économique, politique et social.

Dans ma vie professionnelle, tous mes partenaires actuels sont des hommes. A 36 ans, je viens de fonder ma société de communication et de marketing social, For your com. Et je réalise que les hommes commencent à reconnaître l’efficacité des femmes à travers ses compétences ! Un respect mutuel et un professionnalisme dans nos relations effacent toute sensation d’inégalité. Mais quand je travaille dans le domaine de l’inox, les responsables sont souvent surpris de voir une femme dans ce créneau !

Pour que le Maroc progresse encore, je pense qu’il faut multiplier des compagnes d'alphabétisation et encourager la scolarisation féminine, intégrer l’approche du genre dans l’action politique du gouvernement et l’inclure clairement dans le code du travail, faciliter la création d’entreprise par les femmes, élargir les attributions des femmes pour occuper des postes de responsabilités dominés jusqu’à ce jour par les hommes, adopter une grille salariale identique par compétence et instaurer des mesures rigoureuses pour lutter contre la violence et le harcèlement. "


“Le roi est très mystérieux et n’a accordé en dix ans que six interviews“

Tarik Essaadi
Journaliste webmaster à emarrakech.info
38 ans

"Le Maroc de Mohammed VI a cessé d’avoir peur avec ou sans raisons. La peur dans le sens politico-sécuritaire a presque disparue pour les nouvelles générations. Au café, les Marocains ne pouvaient pas parler sans se tourner à droite et à gauche. A mon avis, notre peur était devenue une phobie générale qui bloquait tout épanouissement. Mohammed VI a fait tout ce qu’il a pu pour que les Marocains se sentent moins terrorisés.

Sinon, la place des femmes a évolué, et quand on s'intéresse au statut de la femme ici, cela touche forcément les secteurs vitaux du pays – société, religion, pouvoir. Le roi s’occupe aussi de plus en plus des pauvres.

Mais on ne peut pas nier les points noirs. Il y a la justice marocaine, loin d’être indépendante. La corruption aussi, Transparency International classe le Maroc à la 80ème place sur 177 pays. 40 % de la population est encore analphabète. Enfin, les inégalités sociales existent encore malgré les efforts déployés. Mais on ne peut rendre le roi seul coupable de la lenteur de la machine gouvernementale. La classe politique ne fait rien, à part applaudir ou critiquer.

L’Internet marocain est la Toile la plus libre de la région arabe. J’aimerais qu’elle reste aussi libre et responsable qu’elle l'est aujourd’hui. Le roi est très mystérieux et n’a accordé en dix ans que six interviews à des médias étrangers. S’il pouvait donner sa première interview nationale à un magazine électronique marocain, ce serait un signe positif, qui le rapprochera de la jeunesse qui a choisi la Toile comme refuge."



“Mes parents attendent toujours la vérité sur la disparition de mon frère“

Rachid El Manouzi
Ancien détenu et réfugié politique en France de 1972 à 1995
57 ans

"Aujourd’hui l’atmosphère est moins pesante qu’au temps d’Hassan II. Je suis une ancienne victime des années de plomb, ma famille a connu la torture. Certains parmi nous ont été exécutés et d’autres ont disparu. J’en parle plus facilement depuis que les pressions policières ont diminué.

Sous Mohammed VI, de nombreuses réformes ont été entreprises comme celle de la Moudawana, la normalisation de la vie politique et la publication du rapport de l’IER (ndlr : l'Instance Équité et réconciliation initié par Mohammed VI pour réhabiliter les victimes des années de plomb).

Mais le grand problème auquel est confronté le Maroc aujourd'hui est l’application de ces réformes. Par exemple, la réforme de la Moudawana va vite être vidée de son sens sans une vraie réforme de la justice. Autre problème majeur, la corruption, très généralisée au Maroc.

J'aimerais que Mohammed VI tourne réellement la page des années de répression, notamment en rendant justice à ceux qui subissant encore le calvaire de la disparition. Je prends l’exemple de mes parents qui attendent toujours la vérité sur la disparition de leur fils aîné, mon frère. Les familles de disparus vivent dans l’espoir de pouvoir vivre cet instant de vérité. Elles aimeraient aussi que les auteurs de ces souffrances soient punis.

La fin de l'exil m'a permis de renouer avec le pays, et de m'investir au niveau local, dans ma région du sud du Maroc, à Tafraout. Je fais partie d'une association de victimes de la répression. Cela, en attendant le grand jour où l'État pansera les plaies profondes des années de plomb."



Entretiens réalisées par L.C., C.M. et C.S. entre le 24 et le 28 juillet 2009