Maroc : une presse sous contrôle ?

Personne n’aurait cru une telle chose encore possible et pourtant : deux journalistes marocains travaillant pour Dubaï TV viennent d’être licenciés à la demande du ministre de la communication et de l’information marocain Khalid Naciri. Et ce à la veille du référendum sur la nouvelle Constitution censée consacrer la liberté d’expression et le droit à l’information.

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Des journaux marocains.
Des journaux marocains.
© Flickr
Si on l’appelle déjà la "Naciri Gate", c’est que l’affaire a eu l’effet d’un véritable coup de tonnerre parmi les journalistes marocains. Leur mobilisation n’a pas faibli depuis que Omar et Jalal Makhfi ont  été congédiés de la chaîne Dubaï TV, il y a une semaine. Le premier y était rédacteur en chef depuis huit ans, le deuxième correspondant au Maroc depuis quatre ans.

Tout commence le 19 juin dernier. Durant le journal télévisé, le présentateur interroge Jalal Makhfi, au téléphone depuis Rabat, sur les réactions au Maroc suite au discours royal annonçant les réformes constitutionnelles, et notamment sur celles du mouvement du 20 février à l’origine de la contestation. "Jalal n’avait plus, depuis quelques semaines, d’autorisation de tournage : le ministère de l’information la lui avait retirée, explique Omar Makhfi. On devait travailler avec  lui seulement par téléphone, et nous avions même commencé à réfléchir, avec les autres responsables de Dubaï TV, à trouver un autre correspondant le temps de régler sa situation". Khalid Naciri ne leur en aura pas laissé le temps : intervenant lui aussi depuis Rabat quelques minutes plus tard, le ministre s’en prend violemment à Jalal Makhfi, l’accusant de manquer de partialité en raison de sa sympathie pour le mouvement du 20 février. Le ministre, négligeant les questions du présentateur sur la constitution, s’emporte vivement et n’hésite pas à accuser Jalal Makhfi de travestir la réalité et de ne pas respecter la profession. Une opinion que conteste la chaîne : "de l’avis même du directeur de l’information de Dubaï TV, Jalal n'a fait que répondre aux questions du présentateur au sujet de l'appel du mouvement du 20 février à de nouvelles manifestations, rapporte Omar. Et il l'a fait dans le respect total des règles de la profession et la vidéo de l'interview le prouve". Le ministre persiste pourtant, et va même plus loin : "il a accusé Dubai TV de l’avoir piégé en le mettant en situation de polémique avec le correspondant ! La vidéo de l'interview, là encore, est très éloquente. Le présentateur a beau essayé de ramener le ministre vers le débat sur la constitution mais en vain : il s’est contenté d’attaquer le correspondant qu’il a cité dans chaque phrase, sans raisons évidentes". Hormis celle, peut-être, d’avoir été confronté à la description par le correspondant marocain d’une situation que beaucoup au Maroc s’évertuent à ne pas voir.

Le ministre fait usage de son statut pour régler une affaire personnelle

Résultat : Jalal Makhfi apprenait quelques heures plus tard, par email, qu’il était remercié, et un jour plus tard, c’est son frère qui recevait à son tour une lettre de licenciement. "La chaîne m’a dit que la raison de mon licenciement n’était ni professionnelle, ni administrative ni personnelle. C’est une décision d’ordre politique émanant du Maroc", confie Omar. Pour Jalal Makhfi, en revanche, elle n’est que l’aboutissement d’un conflit larvé entre lui et le ministre : "le ministre a saisi cette occasion, et fait usage de son statut politique, pour régler une affaire d’ordre strictement personnel. C’est ce dont je l’accuse aujourd’hui. Et il a beau démentir, les confidences officieuses que nous recueillons depuis une semaine apportent toute la preuve qu’il est intervenu auprès des autorités compétentes, diplomatiques notamment, pour obtenir notre départ", raconte Omar.

A la veille du référendum sur la nouvelle constitution marocaine, celle-là même qui doit sceller, dit-on, l’avenir démocratique du pays, l’acte du ministre de la communication révèle- si besoin était- combien le chemin est encore long et certaines mauvaises pratiques bien enracinées. Pour les journalistes marocains mobilisés pour dénoncer cette intervention arbitraire et disproportionnée, le choix de la démocratie ne peut plus composer avec le poids de la bureaucratie. A bon entendeur….