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Mausolée de Tombouctou : procès sans précédent à La Haye

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©TV5monde

Le jihadiste malien à l'origine de la destruction du mausolée de Tombouctou a été jugé coupable par la Cour pénale internationale de La Haye. Au premier jour de son procès, Ahmad Al Faqi Al Mahdi avait fait son mea culpa et demandé pardon "à ses frères maliens".

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Ce procès est inédit à plus d'un titre.

C'est tout d'abord le premier procès en CPI d'un jihadiste présumé, le premier concernant le conflit malien et aussi la première fois qu'un accusé plaide coupable. Mais c'est également le premier procès du genre concernant la destruction de patrimoine culturel, ce qui du coup pourrait ouvrir la voie à bien d'autres... Pour certains experts, ce procès devrait envoyer un "message fort" contre le pillage et la destruction de patrimoine culturel à travers le monde.

Les faits remontent à quatre ans. La ville était alors sous le joug de groupes islamistes radicaux. Les images de ces monuments en argile ocre classés au patrimoine de l'humanité, saccagés au nom de l'islam, avaient fait le tour du monde. La propagande même des destructeurs se retourne aujourd'hui en preuve contre l'un des leurs, Al Faqi Al Mahdi, devant ses juges de la Haye.

Capturé il y a un an par les militaires français, il est celui qui avait déployé des dizaines de djihadistes vêtus de gilets "police islamique" pour détruire dix monuments saints de Tombouctou.

Ces vidéos de propagande ont permis aux enquêteurs du substitut du procureur de La Haye - Gilles Dutertre-, de travailler sur l'identification de plusieurs jihadistes qui y revendiquaient ces destructions.

Il s'agit d'un "procès d'envergure historique", dit ce magistrat. "Détruire jusqu'au sol de tels éléments a pour effet d'éradiquer le passé comme s'il n'avait jamais existé. Ce sont les racines d'un peuple et on attend qu'un message soit envoyé : qu'il s'agit d'un crime de guerre puni de façon ferme quand il vient devant la Cour pénale internationale."

Autres pièces dans le dossier à charge : les témoignages des habitants qui  désignent Al Faqi Al Mahdi comme instigateur de ces destructions. "Il était impliqué, ça, c'est évident. Ils sont venus à coups de pioches, à coups de pelles. Tous les mausolées qui les intéressaient, ils les ont mis à terre. Ils ont fait ça au moment où tout le monde était là, donc bien des gens ont pu peut-être les identifier et donner des noms."

"Des remords et des regrets"


L'accusé, habillé d'un costume sombre et d'une chemise rayée, a décidé de plaider coupable de crimes de guerre et ses premiers mots ont été pour demander pardon au peuple malien.

"Je demande leur pardon et je leur demande de me considérer comme un fils ayant égaré son chemin" Al Faqi Al Mahdi

"Je me tiens devant vous dans cette enceinte plein de remords et de regrets", a-t-il dit: "je suis fort contrit de mes actes et de tous ces préjudices que cela a causé à mes êtres chers, à mes frères et à ma mère patrie, la République du Mali, et aux membres de l’humanité aux quatre coins du monde".

Fondée au Ve siècle par des tribus touareg, tirant sa prospérité du commerce caravanier, Tombouctou est devenue un grand centre intellectuel de l'islam et a connu son apogée au XVe siècle. Surnommée "la Cité des 333 saints", la ville comptait plusieurs cimetières et mausolées représentant des saints musulmans et revêtant une importance essentielle dans le système religieux de la cité, en raison notamment du fait qu’ils étaient considérés comme le rempart protégeant la ville de tous les dangers.

Directeur d'école devenu sherif


Ahmad Al Faqi Al Mahdi est présenté comme un "homme intelligent, raisonnable, un intellectuel". Au cours de la prise de contrôle de Tombouctou, cet ancien directeur d'école, né vers 1975, et soupçonné d’être membre du groupe jihadiste Ansar Dine, est devenu le "sherif de la ville", un homme intransigeant sur les principes et prônant l'application de la charia.

En tant que chef de la Hisbah, la brigade islamique des moeurs, il aurait ordonné et participé aux attaques contre neuf des édifices religieux de la ville, en partie reconstruits depuis, ainsi que de la porte de la mosquée Sidi Yahia, entre le 30 juin et le 11 juillet 2012.

L'accusation affirme que cet homme aux petites lunettes était un membre d'Ansar Dine, qui fait partie des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda qui ont contrôlé le nord du Mali pendant environ dix mois en 2012, avant d'être en grande partie chassés par une intervention internationale déclenchée en janvier 2013.

L'accusation, en accord avec la défense, va demander une peine comprise entre 9 et 11 ans de détention, a affirmé un membre du bureau du procureur.

"Il ne s’agit pas d’une peine à laquelle M. Al Madhi a souscrit, c’est une échelle dans laquelle il s’engage à ce qu’il n’y ait pas d’appel", a ajouté l'un de ses avocats, Jean-Louis Gilissen.

Ahmad Al Faqi Al Mahdi a également assuré avoir été à l'époque, "sous l'emprise d’une bande de leaders d’Al-Qaïda et d’Ansar Dine, j’avais cédé à leurs pressions comme à une tempête de sable".

"Il me reste à lancer un message à tous les musulmans du monde entier : qu’ils résistent à ce genre d’actions dont les conséquences n’ont pas de limites et pas de bénéfices", a-t-il ajouté.