Mausolées de Tombouctou : « Les leaders ne cautionnent pas, mais ils exploitent le filon. »

Pour protester contre le classement de seize mausolées musulmans au patrimoine en péril de l'Unesco, le 28 juin 2012, les islamistes touaregs d’Ansar Dine qui contrôlent le nord du Mali en ont démoli la moitié. Puis ils s’en sont pris à l'une des trois grandes mosquées de Tombouctou en détruisant une porte fermée depuis des siècles, et dont l’ouverture, dit-on, sonnerait la fin du monde. Comment la destruction de ces sanctuaires musulmans est-elle défendable pour des islamistes ?

Réponse de Mathieu Guidère, directeur de recherches et professeur d’islamologie et de pensée arabe à l’université de Toulouse 2

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Ces destructions reflètent-elles une fracture religieuse au Mali ? 

Elles reflètent plutôt l'existence de courants différents au sein de la coalition qui tient le nord du Mali. Chacun, au jour le jour, tente d’avancer ses pions et d’imposer ses conceptions. Cette coalition rassemble trois principaux groupes, représentatifs des trois tendances de l’islamisme politique aujourd’hui actif dans la région : Aqmi, qui défend une conception djihadiste terroriste ; Mujao, axé sur les concepts d’unicité et de djihad ; Ansar Dine, le mouvement des défenseurs salafistes de la religion, qui contrôle Tombouctou et le nord Mali. 

Vis-à-vis de la population, comment les profanateurs peuvent-ils justifier la destruction de mausolées musulmans ? 

Au sein de Ansar Dine même,  plusieurs tendances coexistent : l’une plutôt rigoriste, qui prône un retour aux premiers temps de l’islam ; l’une scientifique, orientée sur la réforme de l’islam ; et une tendance wahhabite, axée sur une réforme du comportement et de l’environnement des  croyants. C’est cette dernière qui tente d’avancer ses pions actuellement. Pour ses fidèles, l’islam est une relation directe avec Allah, sans aucune médiation possible. Or ces mausolées, des édifices à la mémoire des morts, matérialisent non seulement l’importance des défunts pour les vivants, mais sont aussi la preuve qu’il n’y a pas d’unicité divine (« Il n’y a de divinité qu’Allah»). Détruire les mausolées, niveler les tombes au ras du sol et dénuder les mosquées ne sont pas des idées nouvelles. Elles ont été développées dès le XVIIIe siècle  par le fondateur du wahhabisme Mouhammad Ibn 'Abde l-Wahhab, qui, à l’époque, s’était déjà attaqué aux mausolées en Arabie. Les islamistes touaregs ne font que reproduire des symboles et des signes qui ont déjà existé dans l’histoire musulmane.  

Quel écho les profanateurs trouvent-ils dans la société ? 

Nous n’avons pas ici une islamisation par le bas, comme celle des Frères musulmans qui oeuvrent à tous les échelons de la société pour convaincre de la viabilité de leurs efforts. Nous assistons à l’imposition d’une nouvelle doctrine par la force. La société, ébahie et terrorisée, voit que ceux qui détruisent les mausolées ont les moyens de le faire par la force, et personne n’a envie de s’y frotter. Nous assistons plutôt à une lutte de pouvoir entre groupes islamistes qu’à une interaction entre les islamistes et la société.

Homme lisant le Coran (AFP)
Pourquoi la société ne réagit-elle pas ?

Il faudrait qu’elle ait des fondements pour s’attaquer à la légitimité de ces actes. Or les profanateurs mettent justement en avant leur légitimité religieuse. Ils invoquent des versets coraniques et des traditions prophétiques. En face, il n’y a personne – ni oulémas, ni imams, ni autorités religieuses  - qui soit susceptible ou capable d’affirmer « ce qu’ils disent n’est pas vrai »… parce que c’est quand même un peu vrai. En l’absence d’une légitimation pour contrer ces actes, les gens ne se soulèveront pas, sachant qu’ils risquent de mourir pour rien.

Jusqu’où va le parallèle avec la destruction des Bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan ?

On retrouve le même courant islamiste radical salafiste wahhabite, qui justifie les démolitions dans les deux cas. Mais à Bamiyan, les démolitions ont été massives et téléguidées par les dirigeants talibans, avec l’emploi d’explosifs à grande échelle. A Tombouctou, les destructions se font de façon artisanale, et la direction d’Ansar Dine ne semble pas soutenir les profanateurs. Il s’agit plus ici d’une opération de communication, de propagande idéologique et politique qu’une réelle volonté de destruction systématique.

Alors qui pourrait arrêter les profanateurs ?

D’autres islamistes de la même mouvance salafiste, autrement dit d’autres branches salafistes au sein d’Ansar Dine. A vrai dire, le chef d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghali, est le seul qui pourrait vraiment mettre un terme à ces destructions en leur enlevant la symbolique religieuse qui les justifie - en affirmant : « Il s’agit de monuments historiques, pas d’intermédiaires entre Dieu et les hommes. »
Or pour l’instant, on a plutôt l’impression que les leaders d’Ansar Dine instrumentalisent l’opération pour se positionner face à la communauté internationale comme des interlocuteurs valables et légitimes, en tout cas sur ce point. Le classement des mausolées par l’Unesco a donné à quelques individus l’idée de les démolir, alors que, jusque-là, ils ne s’y intéressaient pas du tout.  Et maintenant, même s’ils ne cautionnent pas les destructions, les leaders exploitent le filon pour faire parler d’eux, se positionner et gagner de  la visibilité sur la scène internationale.

Pourquoi fallait-il s'y attendre ?

Décryptage par Slimane Zéghidour, invité du journal TV5Monde de 14h00

04.07.2012
Pourquoi fallait-il s'y attendre ?