Missionnaires en Afrique : J'y suis... j'y reste ?

Le père Georges Vandenbeush, enlevé le 14 novembre dernier 2013
Le père Georges Vandenbeush, enlevé le 14 novembre dernier 2013

Rester ou partir ? L’enlèvement du prêtre français Georges Vandenbeush, kidnappé dans la zone frontalière entre le Cameroun et le Nigeria, le 14 novembre dernier, illustre de manière brutale l’arbitrage difficile entre les enjeux de la présence missionnaire et les menaces liées aux situations politiques locales. La mission a-t-elle vécu ?


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L’agence vaticane Fides, a recensé, pour la seule année 2012, la mort de 10 prêtres et d’une laïque catholiques. Quatre d’entre eux ont été tués sur le seul continent africain (en République démocratique du Congo, en Tanzanie, à Madagascar et au Mozambique). Un record depuis les années de violence en Algérie et la mort de 16 religieux dans ce seul pays.
Le père Jean Forgeat supervisait l’activité missionnaire de Georges Vandenbeush - prêtre enlevé le 14 novembre 2013 entre le Cameroun et le Nigeria - en tant que responsable du service des missions pour l’Afrique au sein de la Conférence des évêques de France. Il reconnaît cette montée de violences contre les religieux : « Les conflits, dans une partie de l’Afrique, prennent une tournure religieuse. Les prêtres, les missionnaires deviennent, de fait, des cibles. Les situations géopolitiques sont de plus en plus difficiles à appréhender. Le père Georges est arrivé en 2011 dans le nord du Cameroun dans le cadre d’un échange de prêtres avec l’Église catholique du pays. La situation était plutôt calme, tout comme en République Centrafricaine, par exemple, où personne, il y a encore deux ans, ne pouvait véritablement soupçonner le déclenchement d’une telle violence de type religieux », décrit le prêtre.

Au lendemain de l’enlèvement de la famille Moulin-Fournier par le groupe islamiste Boko Haram, en février 2013, le quai d’Orsay avait classé en zone rouge la région du nord Cameroun. Le père Georges avait décidé de rester, au risque d’agacer les autorités françaises. « Cette décision reste toujours personnelle, explique le père Forgeat.
Notre service chargé d’organiser les missions n’impose rien. Le père Georges était conscient du risque. Il s’est posé des questions
.» Les moines de Tibhrine, tout comme les religieuses orthodoxes de la ville syrienne de Maaloula qui viennent d’être enlevées, ont sans doute, aussi, débattu autour d’un départ. 


« On n'abandonne pas »

Les religieux, les missionnaires ne recherchent par le martyre. « Trois religieuses françaises de la congrégation des Filles du Saint-Esprit vivaient près du village de Koza, où a été enlevé le père Georges. Elles sont redescendues vers le sud du pays, à la demande de leur supérieure générale », tient à rappeler le père Jean Forgeat. Rester ou partir ? C’est une équation impossible pour de nombreux religieux. « Le père Georges s’occupait, depuis sa paroisse de Nguetchewe, des réfugiés du Nigeria, chrétiens et musulmans, qui fuyaient la violence de Boko Haram. Il fournissait à ces malheureux un toit et des vivres. Le père Georges ne pouvait pas les quitter. On n’abandonne pas une communauté en détresse. Moi-même, il y a de cela trente ans, je faisais partie d’une équipe de missionnaires à Bossangoa. Nous étions entourés de gens qui nous voulaient du mal. L’armée française est venue nous chercher. Nous avons refusé de partir, car nous ne voulions pas abandonner nos fidèles. Nous sommes à la tête de communautés spirituelles. Nous ne pouvons pas nous retirer comme cela du jour au lendemain comme pourraient le faire de simples expatriés laïcs », décrit Jean Forgeat, du service de la mission de l’Église catholique française. « La très grande majorité de nos missionnaires font le choix de rester, malgré les difficultés », ajoute le prêtre.

D’autres Églises ne partagent plus cette position. La montée des violences inquiète. Élisabeth Marchand est l’une des responsables du Defap, le service de mission des Églises luthériennes et réformées de France. « Nous avions deux volontaires, dans le village musulman de Pouss, dans le nord du Cameroun. Nous avons très vite pris la décision de les rapatrier au lendemain de l’enlèvement de la famille Moulin-Fournier. Nous travaillons désormais étroitement avec le Quai d’Orsay. Les gens que nous envoyons vivent au sein des communautés. Ils sont entourés de personnes qui louent leurs actions, notamment humanitaires, et ils ont le sentiment de vivre dans un environnement protégé. Ils n’ont pas forcément conscience de la gravité de la situation sécuritaire pour eux. C’est sans doute ce qui est arrivé au père Georges. Un service de mission doit évaluer avec le recul nécessaire le danger qui entoure une mission », estime Élisabeth Marchand.



Cible

Lise Tronet, 27 ans, envoyée par le Defap, dans le nord du Cameroun ne voulait pas partir dans un premier temps. La jeune femme, infirmière, travaillait dans le dispensaire du village et s’occupait de questions de nutrition et de maternité. « Nous sommes partis du village en 24 heures. J’ai pu voir beaucoup de déception dans le regard des gens. J’ai eu l’impression de les trahir, de les abandonner. Je suis resté  seule trois mois dans ce village, sans aucun problème. J’ai eu le sentiment, sur le coup, que la résonance médiatique autour de l’enlèvement de la famille Fournier-Moulin avait elle-même créée ce climat d’insécurité. Le rapport avec les habitants avait changé. Il fallait donc partir. Je n’étais plus perçue comme une humanitaire, mais comme une blanche susceptible d’être enlevée par Boko Haram », décrit la jeune femme.

Longtemps associée à l’histoire de la colonisation, la mission avait, ces dernières décennies, changé dans son fonctionnement et gagnait les faveurs de nombreuses populations locales. Le père Georges avait été envoyé dans le nord Cameroun mais un prêtre camerounais était venu s’installer dans son diocèse de Nanterre. « Nous ne sommes pas dans une logique de prosélytisme mais d’échanges entre églises pour renforcer le caractère universel du catholicisme », décrit le père Forgeat, responsable  du service des missions de l’Église catholique française en Afrique. Le travail humanitaire prenait de plus en plus de place dans les missions. L’insécurité grandissante pourrait remettre en cause ce schéma, selon Élisabeth Marchand du service protestant de mission. « Il faudra sans doute peut être écourter les séjours de nos envoyés, de nos pasteurs. L’avenir passe peut être  désormais uniquement par l’accueil et la formation d’Africains en Europe, tant d’un point de vue religieux, qu’humanitaire ».

Le Vatican, combien de missionnaires ?

Par Pierre Desorgues
L’agence pontificale, Fides, recense chaque année le nombre des missions catholiques, continent par continent. Le nombre des stations missionnaires avec prêtre résidant sont au nombre de 2057 pour l’année 2012. Elles ont augmenté sur une année de plus de 10%. Cette progression reste disparate. Le nombre des stations missionnaires a, certes, fortement progressé en Asie (plus de 300 prêtres missionnaires supplémentaires). Mais l’Afrique a perdu près de deux cents stations avec prêtres résidant sur une seule année. 
Une conséquence de la montée des violences religieuses dans une partie du continent africain ? Les églises protestantes et évangéliques, très  actives sur le terrain mais très éclatées institutionnellement, ne donnent pas de chiffres globaux. Les missions catholiques ont énormément changé ces dernières années. Le nombre de laïcs catholiques progresse fortement. Plus de 50 000 d’entre eux participent à des missions dans le monde. Ils remplissent un rôle humanitaire. Plus de 3000 de ces laïcs catholiques n’ont pas été remplacés sur le continent africain.