Mohamed et Abdallah, itinéraires de réfugiés du Nord-Mali

Mohamed et Abdallah ont quitté le Nord-Mali après la déclaration d'indépendance de l'Azawad en avril 2012.
Mohamed et Abdallah ont quitté le Nord-Mali après la déclaration d'indépendance de l'Azawad en avril 2012.

Comme plus de 450 000 personnes, Mohamed et Abdallah ont quitté le Nord du Mali suite au conflit qui a opposé l’armée aux troupes du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) et aux factions  islamistes. Dans un pays coupé en deux, retour sur l’itinéraire de jeunes gens ordinaires venus trouver refuge au sud.
Reportage.

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« Au début nous avons attendu de voir ce qui se passait » annonce Mohamed, le plus âgé des deux. « Il n’y a pas eu d’agression contre les populations, à Tombouctou, mais les membres du MNLA étaient parfois violents : ils prenaient les motocyclettes des gens dans la rue, réquisitionnaient des maisons. Pour moi ils étaient pires que les islamistes et j’ai eu peur, c’est normal ».
Mohamed et Abdallah, de leurs noms complets Mohamed Aly Dicko et Abdoul Aziz Ag Yacouba Dicko, sont de lointains cousins. Touaregs à la peau noire, ils sont tous deux nés à Araouane, petite ville nichée au creux des dunes sahariennes à 270 km au nord de Tombouctou. Là-bas, leurs pères sont caravaniers depuis toujours, et parcourent des centaines de kilomètres par an pour aller vendre ou échanger du sel dans les villes voisines : ils ont choisi pour leurs enfants d’autres métiers, plus rentables, moins difficiles. Les deux jeunes hommes, âgés respectivement de 23 et 19 ans, ont ainsi été formés à la confection et au commerce de bijoux touaregs, qu’ils vendent aux nombreux touristes présents à Tombouctou. Leurs vies basculent pourtant le 1er avril 2012 lorsque le Mouvement National de Libération de L’Azawad (MNLA) prend position dans la ville aux 333 saints et déclare, cinq jours plus tard, l’indépendance du territoire qui court jusqu’à Kidal et Gao. Les difficultés les contraignent alors à quitter le nord, pour trouver refuge, l’un au sud, l’autre au Burkina Faso.

Quitter le nord, une nécessité

Araouane, le village d'origine de Mohamed et Abdallah
Araouane, le village d'origine de Mohamed et Abdallah
Si la chute de Tombouctou entre les mains du MNLA a effectivement poussé les jeunes hommes à partir, c’est avant tout pour des raisons sociales et économiques qu’ils ont décidé de s’enfuir. « Le plus gros problème pour nous, c’est qu’il n’y avait plus de touristes du tout, et donc presque plus de travail. Comment je pouvais faire vivre ma famille, si je ne pouvais pas vendre mes bijoux ? Et même pour moi, cela devenait trop difficile » continue Abdallah. Il explique que plusieurs de ses amis ont rejoint le MNLA, « car c’était la seule solution pour vivre convenablement. Moi je ne voulais pas, je ne suis pas un combattant ». 
C’est lui, qui malgré son jeune âge, est le premier à partir dès le 10 avril. Quelques bagages improvisés et un peu d’eau pour la route lui permettent d’atteindre Bamako avec trois amis, après un voyage de près de 38 heures. La route est longue et difficile (plus de 1000 kilomètres en bus, et des températures avoisinant les 45 degrés), mais n’impressionne pas Abdallah. Quitter Tombouctou, la « perle du désert » n’est pourtant pas si simple : en ces temps troubles et instables, mieux vaut être préparé à rencontrer quelques problèmes et à surmonter les obstacles. Le bac qui permet ainsi de traverser le fleuve Niger à Korioumé est sous l’étroite surveillance des hommes du MNLA  depuis la fuite de l’armée malienne, et la tension est palpable. Ils craignent vraisemblablement que trop d’armes ne circulent après le pillage des casernes militaires. « A ce moment, les gens ont pris beaucoup de fusils, ce qui fait que certains des d’habitants étaient armés. Le MNLA contrôlait donc toutes les allées et venues sur le Niger » explique Abdallah. « Avant de monter sur le bateau, ils ont fouillé nos sacs plusieurs fois Ils nous ont aussi mis en garde : pour eux, nous étions de mauvais patriotes, pas des vrais Touaregs, puisque nous étions en train de fuir. »
Arrivés en bus à Douentza, à 200 kilomètres au sud de Tombouctou, les ennuis se font plus intenses, et les menaces plus grandes : un homme du MNLA monte dans l’autocar qui les mène à Sévaré, et somme les jeunes gens d’enlever les foulards qu’ils ont enroulés autour de leurs têtes, comme le font les gens du nord. « Il ne faut pas dire que vous êtes touaregs » lance l’homme à Abdallah et ses amis, comme pour les prévenir. « Les gens de Mopti pourraient penser que vous êtes liés au MNLA ». A moins de cent kilomètres de là se situe effectivement la ligne de démarcation entre l’Azawad et le Mali, et les tensions sont encore plus fortes qu’ailleurs. « Il nous a dit que nous allions dans un autre pays maintenant, que le Mali n’était plus notre pays, et que l’Azawad c’était chez nous. »

Nulle part chez eux

A Bamako, Abdallah a dû abandonner sa tunique pour un jean et des baskets - Photo A.V
A Bamako, Abdallah a dû abandonner sa tunique pour un jean et des baskets - Photo A.V
Arrivé à Bamako, Abdallah est prudent : il sait que depuis le mois de février, les populations venues du nord sont parfois mal accueillies dans la capitale. Certains les tiennent pour responsables de la partition du pays, et le jeune homme préfère se faire discret. Une paire de baskets et un jean à la mode remplacent vite sa tunique de bazin bleue et ses sandales de cuir. Lorsque Mohamed le rejoint une semaine plus tard, ils décident tous deux de se procurer des papiers d’identité. Jusqu’ici, ils n’en avaient jamais ressenti le besoin, puisqu’ils pouvaient circuler librement à travers le pays et même franchir les frontières mauritaniennes puis marocaines au sein des caravanes conduites par leurs familles. Mais à Bamako, le coup d’Etat militaire du 22 mars a entraîné avec lui son lot de mesures sécuritaires, et les contrôles d’identité se font plus fréquents dans les rues. « A partir de 22h, les militaires faisaient des contrôles. Si tu n’avais pas de papiers, ils t’emmenaient au poste. On ne pouvait donc pas sortir le soir, ni quitter le pays » explique Abdallah. Ce dernier ayant égaré au cours de son voyage son extrait de naissance, il lui est impossible de revendiquer sa nationalité malienne. L’aide d’un ami bamakois n’y fera rien ; les démarches pour obtenir le précieux sésame sont impossibles à effectuer, le tribunal administratif de Tombouctou étant inactif depuis la partition du pays.  A l’instar de ce qu’un membre du MNLA lui avait dit durant son voyage, Abdallah et Mohamed ne semblent plus chez eux au Mali. 
Les conditions de vie à Bamako sont aussi plus difficiles qu’ils ne le pensaient ; alors qu’ils sont accueillis chez l’oncle d’Abdallah dans un faubourg populaire de la capitale, le manque de place devient pesant  pour les jeunes garçons, et l’avenir demeure incertain. D’autant que leur volonté de trouver du travail pour soutenir leurs familles restées au nord se heurte rapidement aux dures réalités économiques rencontrées par le pays depuis le 22 mars, et le coup d’Etat militaire. « On voulait vendre des bijoux touaregs, amenés dans nos bagages depuis Tombouctou » insiste Mohamed, qui semble découvrir que les touristes, d’habitude nombreux en cette saison, ont déserté les rues.

Mohamed a quitté Bamako pour le Burkina Faso - Photo A.V
Mohamed a quitté Bamako pour le Burkina Faso - Photo A.V
Sans argent, sans travail ni papiers d’identité, les deux cousins cherchent des solutions : partir, encore plus loin, peut s’avérer utile pour gagner leur vie.  Comme Mohamed ne connaît personne ici à Bamako, il préfère tenter l’aventure en solitaire tandis qu’Abdallah reste chez son oncle. « Avec un peu d’argent qu’on m’avait envoyé, j’ai réussi à aller à Ségou quelques jours à la fin du mois de mai pour essayer de vendre des bijoux, mais ça n’a pas bien marché ». A 200 kilomètres à l’est de Bamako, il n’y a plus de touristes non plus depuis le coup d’Etat. Après une semaine passée sur les rives du fleuve Niger, un ami de Tombouctou l’appelle : lui aussi a quitté le nord, et a finalement trouvé refuge au Burkina Faso avec sa famille. « Il m’a proposé de les rejoindre, et de  faire aussi venir mon père, ma belle-mère, mes petites sœurs et mes cousines. Il m’a dit qu’il était dans un camp à Bobo-Dioulasso ». Comme près de 108 000 personnes (chiffres UNHCR), Mohamed décide de se rendre au Burkina Faso au début du mois de juin, et de devenir ainsi un réfugié parmi tant d’autres.

« 12 kilos de riz par mois, ce n’est pas suffisant »

Le camp de Bobo Dioulasso, à 100 kilomètres de la frontière malienne, abrite depuis le début de la crise près d’une centaine de réfugiés. Selon le haut-commissariat aux réfugiés (UNHCR), la deuxième ville du Burkina Faso accueillait au début du mois de septembre quelques 567 familles originaires du Mali, dont la plupart a trouvé refuge chez des habitants, des amis, ou dans des petites maisons de location. Pour les plus démunis, le Stade Wobi a été réquisitionné, et des bâches blanches couvrent aujourd’hui ce qui était jusqu’alors un terrain de football. Si Mohamed se trouve mieux ici qu’au Mali, c’est avant tout parce qu’« il n’y a pas de problèmes, pas d’insécurité. Tout est calme et les populations sont accueillantes ». Pourtant, les conditions de vie sont dures : « avec la saison des pluies, c’est beaucoup plus difficile. Nous sommes obligés de rester dans la tente, qui est très petite, et où il fait très chaud. Il y a énormément de moustiques, c’est très dur à supporter ».

Le camp de Bobo Dioulasso au Burkina Faso abrite près d'une centaine de réfugiés.
Le camp de Bobo Dioulasso au Burkina Faso abrite près d'une centaine de réfugiés.
Le ramadan a compliqué un peu plus des conditions de vie déjà très rudes : « Pour moi et ma famille (8 personnes), nous n’avons que 12 kilos de riz par mois. Ce n’est pas suffisant, et pendant le ramadan c’était vraiment dur. Heureusement qu’une association du Qatar est venue nous aider un peu plus ». Les aides humanitaires, pour l’essentiel distribuées par la Croix-Rouge, l’UNICEF et le PAM (Programme Alimentaire Mondial), ne suffisent apparemment plus à faire vivre convenablement des populations en situation déjà précaire. Les enjeux sanitaires sont aussi devenus pressants, et la pharmacie de fortune installée au Stade Wobi ne répond pas entièrement aux besoins des populations : « les médicaments ne sont pas gratuits, mais ils sont à moitié prix. Pour nous, cela reste cher. »
En effet, « le problème principal c’est pour l’argent » continue Mohamed. « J’essaye de vendre quelques bijoux ici, mais il n’y a pas de touristes non plus ». Seuls quelques coopérants et personnels humanitaires lui ont permis de gagner en deux mois 20 000 Francs CFA, l’équivalent d’une trentaine d’euros. Cela ne suffit plus au jeune homme qui dit vouloir trouver du travail, et espère pouvoir bientôt retourner à Tombouctou, reprendre l’artisanat et le commerce de bijoux. « Ici, quand nous avons des difficultés, les familles s’entraident. On se donne du riz et d’autres aliments quand certains n’ont plus rien. Des Touaregs comme nous, des Arabes du nord ou des Bamabaras sont ici, et il n’y a pas de conflits, nous sommes tous solidaires. C’est ce qui nous permet de tenir un peu. Mais de n’importe quelle manière, il faut qu’il y ait la paix à nouveau dans le nord. »


Quelle issue ?

Mohamed et Abdallah devront certainement attendre encore avant de voir la situation politique se débloquer, et la paix revenir au nord du Mali. La communauté internationale et la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ne parviennent pas à envisager une sortie de crise de concert avec l’armée malienne, dont une partie refuse toute intervention militaire extérieure. Le Haut-Commissaire aux réfugiés pour les Nations Unies, Antonio Guterres, a confié pour sa part son inquiétude quant à la situation du Mali au New York Times du 4 septembre 2012. Dans une tribune, il a ainsi souligné que « le Mali (était) plus important que jamais » à ses yeux. Il a aussi demandé à la communauté internationale de faire tout son possible pour apporter rapidement des réponses à la crise que traverse le pays. Malgré les nombreux appels lancés par les organisations humanitaires et le Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires pour les Nations Unies (OCHA), tout porte à croire que l’état d’urgence dans lequel le pays est plongé depuis 9 mois ne peut s’améliorer de sitôt.

Les déplacés et réfugiés du Mali

450 000 : c’est le nombre de personnes déplacées en 9 mois de conflit, entre janvier 2012 et septembre 2012 (chiffres UNHCR).
265 000 individus, soit près de 60% d’entre eux, ont cherché refuge dans les pays limitrophes : Niger (50 000), Mauritanie (107 000) et Burkina Faso (108 000). (chiffres UNHCR).
Selon la Secrétaire Générale adjointe pour les Affaires Humanitaires des Nations Unies (OCHA), Valerie Amos, ce sont 4,6 millions de Maliens, soit près de 30% de la population totale du pays, qui sont aujourd’hui concernés par une crise alimentaire directement liée au conflit du nord. (chiffres OCHA).
Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés pour les Nations Unies (UNHCR), ce sont plus de 50 millions de dollars qui manquent à l’organisation pour assurer « une protection et une assistance immédiates aux réfugiés Maliens ».