Moines de Tibhirine : l'expertise, enfin

Le Monastère Notre-Dame de l'Atlas, à Tibhirine
Le Monastère Notre-Dame de l'Atlas, à Tibhirine

Les familles des sept moines de Tibhirine, décapités en 1996, dénoncent une "confiscation des preuves" par Alger. Cette déclaration intervient après l'exhumation le 14 octobre des crânes, séparés des corps jamais retrouvés, sous les yeux du juge français Marc Trévidic qui a enfin réussi à se rendre en Algérie pour tenter d'élucider les circonstances du massacre. Il ne peut pas, en revanche, interroger les témoins qu'il souhaitait.

dans

Doutes

Près de 19 ans d'égarements. Dix ans de procédure française. Trois ans de démarches et pressions pour une expertise. L'enquête sur l'assassinat des moines de Tibhirine n'a brillé ni par sa célérité ni par l'empressement des États à y collaborer. Et il aura fallu, avec la persévérance des avocats des familles, l'obstination d'un juge, Marc Trévidic, pour qu'un examen des restes des victimes – jamais autopsiées – puisse enfin avoir lieu. Encore cette concession - obtenue dans son principe par une pression personnelle du président François Hollande sur son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika - exclut-elle l'audition de témoins algériens souhaitée par le juge. Susceptibilité nationale, réticence à revenir sur l'une des périodes les plus noires du pays ou dissimulation ?

Nuit

Les Moines de Tibhirine, photo non datée (AFP)
Les Moines de Tibhirine, photo non datée (AFP)
Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 vers une heure du matin, un commando d'une vingtaine d'hommes en armes investit à Tibhirine (village de montagne à 90 km au sud d'Alger) le monastère Notre-Dame de l'Atlas où vit une petite communauté trappiste implantée de longue date. Sept des neuf moines présents sont enlevés, dont le prieur. Après un peu moins de deux mois, le Groupe Islamique armé – GIA, l'un des principaux activistes ennemis d'Alger - annonce leur exécution. Leurs têtes décapitées sont retrouvées quelques jours plus tard.

En France, l'émotion est grande. Une foule de dix mille personne leur rend hommage à Paris. Une cérémonie se tient le 2 juin à la cathédrale d'Alger mais les moines sont inhumés le surlendemain près de leur monastère sans autre formalité, au milieu d'un vaste déploiement militaire, en l'absence de leurs proches qui n'ont, pour la plupart, pas obtenu de visa.

Climat


La signature du crime suscite alors peu de doute. Les sept trappistes ne sont pas les premières victimes religieuses chrétiennes de la guerre civile algérienne. Huit au moins ont déjà péri dont quatre Pères blancs tombés dix-huit mois plus tôt sous les balles islamistes à Tizi Ouzou, chef lieu d'une Kabylie pourtant rétive à l'intégrisme. Proche de Médéa où sévissent les groupes les plus radicaux, Tibhirine apparaît comme encore bien plus exposée au danger et les moines, qui ont décidé de rester malgré les pressions, le savaient. Une douzaine d'ouvriers croates avaient été égorgés à proximité en décembre 1993, ciblés comme chrétiens.

Le monastère même avait été investi peu après, dans la nuit de Noël, par un commando islamiste. Son chef exigeait le paiement d'un tribut et avait voulu emmener le médecin de la communauté, Frère Luc. L'autorité et le sang-froid du prieur Christian de Chergé était parvenu, cette fois, à le faire fléchir. Ils ne pourront rien, vingt-sept mois plus tard, contre des ravisseurs plus déterminés.

Marchandage


Ces derniers ne semblent pourtant pas avoir eu comme but initial l'exécution des religieux. Quelques semaines après l'enlèvement, un communiqué du GIA assure que les moines sont vivants et propose leur libération en échange de prisonniers détenus par le régime algérien. Un émissaire se présente même le 30 avril au consulat de France à Alger, porteur d'une cassette audio dans laquelle le prieur enlevé fait également part de cette exigence.

Mauvaise volonté du régime algérien engagé dans une lutte sans merci contre les islamistes mais aussi cafouillages entre émissaires et services officieux français, les pourparlers avortent. Le « communiqué n° 44 » attribué au GIA annonce le 21 mai « Vous avez rompu le fil du dialogue, nous avons tranché les gorges des moines ». Bien des questions, pourtant, demeurent sur les circonstances, les motifs et coupables réels de leur sort tragique.

Version officielle

A Tibhirine, les tombes des sept moines
A Tibhirine, les tombes des sept moines

Alger a peu varié dans sa version initiale présentée comme une certitude. Coupable unique : le GIA dont le chef, Djamel Zitouni, aurait voulu renforcer son autorité sur la région par un coup d'éclat contre des symboles « infidèles ». Jamais totalement infirmée ni confirmée, cette thèse se heurte à plusieurs incohérences. Les corps des moines n'ont jamais été retrouvés mais seulement leur tête décapitées. Les officiels algériens ont tenté de dissimuler le fait que les cercueils ne contenaient qu'elles, et n'y ont échoué que par l'obstination du Père Veilleux (« procureur » des cisterciens venu sur place) à voir les dépouilles de ses frères. Le communiqué attribué au GIA parle de son côté d'égorgements. En l'absence d'autopsie, on ignore si les moines ont été tués avant décapitation. Les familles des victimes, en tout cas, ne croient plus beaucoup à cette version. "Ça ne tient pas", résume leur avocat Patrick Baudoin. "Il y a trop d'anomalies, trop de dissimulations".

La thèse d'une opération des services secrets algériens


D'apparence machiavélique, elle a acquis du crédit au fil des ans, de divers témoignages et des contradictions d'Alger. Selon elle, les GIA de la région étaient infiltrés et manipulés par les services secrets algériens, dont Djamel Zitouni (tué quelques mois plus tard) était une « taupe ». Ceux-ci auraient suscité l'enlèvement et l'exécution des sept moines pour discréditer un peu plus l'ennemi dans l'opinion publique tout en se débarrassant d'une communauté chrétienne encombrante qui soignait, à l'occasion, des combattants « terroristes ».

Cette thèse semble avoir été celle de l’évêque d'Oran, Mgr Claverie … lui même abattu dans l'été 1996. Elle a également été reprise dans différents documents de services français mais est nuancée en 2010 lors d'une audition par l'un de ses ex-patrons, le Général Rondot. Selon une version moins « cynique », la mise à mort des moines n'était pas programmée mais ceux-ci – initialement enlevés par Zitouni - seraient incidemment passés entre les mains d'un groupe extrémiste incontrôlé.

La thèse de la bavure


Les sept moines auraient été tués depuis un hélicoptère de l'armée algérienne dans leur lieu de détention peu après leur enlèvement, par erreur. Cette hypothèse est accréditée notamment par le Général François Buchwalter, en 1996 attaché militaire à l'ambassade de France à Alger. Celui-ci affirme s'appuyer sur des témoignages dignes de foi qui lui ont été rapportés, particulièrement celui du frère d'un des pilotes des hélicoptères. Ces derniers auraient pris les prisonniers pour un commando du GIA et tiré. L'erreur étant révélée par une patrouille au sol, les Algériens aurait procédé aux décapitations pour dissimuler leur bavure et imputer aux islamistes le décès des moines.

Il est étrange, pourtant, qu'aucune tête – sauf découverte de l'expertise - n'ait été atteinte dans ces tirs opérés depuis le ciel. La thèse présente aussi la faiblesse de ne reposer que sur un témoignage indirect. Les raids aériens dans la région en mai 1996 n'en sont pas moins attestés.

Relance de l'enquête


Ce n'est qu'en 2003 qu'une plainte avec constitution de partie civile est déposée à Paris par les membres de la famille de Christophe Lebreton, un des moines assassinés et le Père Armand Veilleux, « procureur général » de la congrégation au moment des faits. Initialement instruite par le juge Jean-Louis Bruguière, elle est depuis 2007 entre les mains de Marc Trévidic, également magistrat du « pôle antiterroriste ». En 2011, celui-ci obtient l'assentiment des familles des victimes – dont plusieurs avaient initialement admis la version officielle - pour une exhumation des moines, en fait de leurs têtes décapitées, et émet à cet effet une commission rogatoire internationale.

Celle-ci est accueillie fraîchement par Alger, qui y voit une atteinte à sa souveraineté, pour qui le dossier est clos et les moines des victimes parmi plus de 100 000 autres d'un conflit refermé. L'intervention de François Hollande auprès d'Abdelaziz Bouteflika débloque le dossier au plan politique mais ne stimule pas le zèle des autorités algériennes. Plusieurs faux départs du juge français s'en suivront. Sa mission à Tibhirine, dans la semaine du 12 octobre, apparaît presque en soi comme une victoire même si son résultat près de dix-neuf ans après le crime semble assez incertain.

Le magistrat français est en tout cas accompagné de plusieurs experts (médecins légistes, spécialiste ADN, radiologue...) … et solidement encadrés par des homologues algériens. But pratique de l'opération : vérifier génétiquement l'authenticité des restes inhumés à Tibhirine (peu douteuse car les têtes avaient été reconnues à l'époque par le Père Veilleux) ; rechercher d'éventuelles impacts de balles (qui accréditeraient, le cas échéant, la thèse de la bavure) ; tenter, surtout, de savoir si les décapitations sont la cause de la mort ou si elles ont été pratiquées post mortem, ce qui renforcerait l'hypothèse d'une manipulation.

Des éléments nouveaux, d'où ne jaillira pas nécessairement toute la lumière. « Les conclusions d'experts dans un sens ou dans l'autre ne seront que des indices supplémentaires qui permettront d'asseoir une version ou une autre », observe Clémence Bectarte, avocate avec son confrère Patrick Baudoin des famille des moines. Cette autopsie n'en est pas moins un élément qui manquait cruellement. On espère, quand même ».


La communauté de Tibhirine

Notre-Dame de Tibhirine (ou "de l'Atlas") est fondé en 1938 par des moines cisterciens yougoslaves et français. C'est un domaine de 375 hectares sur les hauteurs de Medea, où les religieux vivent de la prière et de leur travail agricole. Le monastère est inséré dans la vie locale. Frère Amédée donne des cours aux enfants du voisinage tandis que frère Luc, médecin, dispense les soins.

La guerre d'indépendance bouleverse l'équilibre. Frère Luc est - déjà - enlevé en 1959 par les fellagas qui veulent l'échanger contre un imam emprisonné, mais rapidement libéré.

Après 1962, la vie reprend malgré le départ de l'essentiel des chrétiens d'Algérie. La présence des moines se fait plus discrète. La superficie du domaine passe à une douzaine d'hectares; la communauté s'est engagée auprès des autorités à un strict devoir de réserve et à ne pas dépasser 12 moines. Frère Luc soigne au dispensaire, mais les moines limitent leurs activités sociales, privilégient une convivialité plus spirituelle.

« Nous en sommes arrivés à nous définir comme "priants au milieu d'autres priants". Venant de notre cloche ou du muezzin, les appels à la prière établissent entre nous une "saine émulation réciproque"». Dans ce texte écrit en 1994, la communauté conclut : « On aurait plutôt le sentiment d'être "mieux compris" que ne le sont certains monastères dans leur environnement de vieille chrétienté. Et puis, il serait vain de chercher à être "compris"? ».

Le coup d'Etat militaire de 1992 et la dissolution du Front islamique du salut (F.I.S.) ouvre une nouvelle guerre. La question du maintien des moines sur place se trouve à nouveau posée, d'autant que des menaces explicites se précisent autour de Tibhirine.

Particulièrement fidèle dans son récit des événements comme par sa compréhension du dilemme - spirituel autant que sécuritaire - auquel se trouvait confrontée la communauté, le film de Xavier Beauvois "Des hommes et des dieux" (couronné à Cannes) apporte un éclairage lumineux sur les questionnements, les doutes et aussi la simple vie quotidienne des moines dans les derniers mois de leur vie.

Il a été saluée par un public considérable mais aussi par le dernier témoin vivant de ces moments douloureux, le Frère Jean-Pierre.
“Des hommes et des dieux“, le film de Xavier Beauvois
“Des hommes et des dieux“, le film de Xavier Beauvois

Frère Jean-Pierre, l'un des deux rescapés

Frère Jean-Pierre est portier de nuit à Tibhirine. C’est lui qui, à 17h30,  verrouille les portes qui ne doivent être réouvertes qu’à 7h30 le lendemain. En cette nuit du 26 au 27 mars 1996, il est 1h15 du matin quand il est tiré de son sommeil par une discussion en arabe dans l’enceinte du monastère. Il reconnaît aussi la voix de Dom Christian le prieur qui parle couramment l’arabe. Lorsque le calme est revenu, frère Amédée sort de sa chambre et retrouve Jean-Pierre à la porterie. Hébétés. Ils ne sont plus que tous les deux. Les sept autres moines ont été enlevés.

Le 26 mai 1996, Frère Jean-Pierre devient successeur de Christian de Chergé, jusqu’en 1999, terme de son mandat, ayant atteint l’âge limite de 75 ans. Il est au monastère Notre-Dame de l’Atlas au Maroc.

Le testament du Prieur, Christian de Chergé


Frère Luc, médecin et personnalité majeure de la communauté

documentaire de l'INA