Nigeria : Boko Haram, c’est qui ? C’est quoi ?

En dépit du déploiement de militaires et de l'élection du président Muhammadu Buhari, l’insurrection meurtrière du groupe islamiste Boko Haram se poursuit au Nigeria et dans les pays voisins. Qui forme ses rangs ? Comment ce groupe fonctionne-t-il ? Explications. 

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Depuis l'année dernière, le Nigeria et ses voisins (Cameroun, Niger et Tchad) ont lancé une vaste offensive contre Boko Haram. Cette coalition poussée par le nouveau président Muhammadu Buhari est parvenue à regagner des territoires tombés aux mains de Boko Haram depuis son insurrection en 2009.
 

Des femmes et des enfants sauvées par des soldats nigérians des prises de Boko Haram le 30 juillet 2015 à Maidiguri. 
Des femmes et des enfants sauvées par des soldats nigérians des prises de Boko Haram le 30 juillet 2015 à Maidiguri. 
©AP Photo/Jossy Ola


En 2014, Boko Haram enlevait 276 lycéennes à Chibok, soulevant un mouvement de soutien et de colère international En vain, beaucoup restent encore sous leur joug. Mais certaines ont pu leur échapper et témoignent. Deux ans après, Boko Haram a publier une vidéo prouvant qu'elles sont toujours vivantes. 


►Lire notre article "Le calvaire d'Assiatou, 14 ans, détenue par Boko Haram"

Qui est ce groupe ? Qui le compose ? D'où vient-il ? Décryptage. 
 

Un nom "Boko Haram"

Le groupe "Boko haram" porte un nom dont le sens résume ses motivations premières. Alain Vicky explique dans Le Monde diplomatique que "boko" signifie "book" donc "livre" en anglais et "haram", "interdit" en arabe. "Boko Haram" signifie par extension pour ce mouvement : "le rejet d’un enseignement perverti par l’occidentalisation."

Origines du groupe

Mohamed Yusuf en 2009
Mohamed Yusuf en 2009

Les protestations islamiques n’ont pas débuté au Nigeria avec Boko Haram. Ce mouvement arrive après d’autres, qui apparaissent notamment dans les années 1970, comme la mouvance Maitatsine, née sous l’égide de Muhammad Marwa. Ce dernier a été tué lors d’affrontements avec l’armée en 1980. Son groupe se dissout, mais ses membres éparpillés dans tout le pays se regroupent progressivement.

Ces différentes mouvances qui prônent une application rigoriste de la charia, réprimées par l’armée, ouvrent la voix à Mohamed Yusuf, chef "spirituel" de Boko Haram.

Ce prédicateur, qui reprend à son compte la cause islamique radicale et l’"anti-occidentalisme", commence à se faire connaître dans les années 2000. Il s’engage dans une logique de refus du modèle d’éducation occidental hérité de la colonisation et considéré comme pervers. "Mohamed Yusuf considère que l’école occidentale détruit la culture islamique et conquiert plus sûrement la communauté musulmane que les croisades. Il en condamne tout à la fois la mixité des sexes, le relâchement des mœurs, la corruption des valeurs traditionnelles, l’utilisation du calendrier grégorien... et la pratique du sport, qui distrait de la religion.

En conséquence de quoi, il demande à ses fidèles de renoncer à fréquenter les établissements privés d’inspiration occidentale et les écoles publiques nigérianes héritées du système colonial britannique", explique le spécialiste du Nigeria Marc-Antoine Pérouse de Montclos, docteur en sciences politiques et chargé de recherche à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Le mouvement ne vise pas tant la conquête du pouvoir que l'idéal politique d’une république islamique intégriste dans le Nord du pays.

En 2003, le fief de Mohamed Yusuf est attaqué par la police d’Etat. Le groupe se retranche alors à Maiduguri, capitale de l’Etat de Borno, resté aujourd’hui leur base.
Yusuf y fonde une école islamiste qui attire des étudiants de tout le Nord du pays à majorité musulmane. Parmi eux se trouvent les futurs membres de Boko Haram : "Derrière la religion, un même profond ressentiment anime ces populations qui s’estiment abandonnées par les élites, le pouvoir central et les policiers fédéraux, corrompus et brutaux", décrit Alain Vicky dans Le Monde diplomatique.

Ses fidèles

Implanté dans un Etat de Borno très pauvre, où le taux de scolarisation reste très faible, Boko Haram attire beaucoup d’analphabètes et des élèves coraniques. Mais aujourd’hui, la secte compte aussi dans ses rangs des membres très cultivés qui se retrouvent dans cette idée d’"anti-occidentalisme".
 

Un membre de la croix rouge intervient sur les lieux d'une explosion à Maiduguri dans l'Etat de Borno au Nigeria, le 31 juillet 2015. Une femme s'est faite epxplosée sur un marché. 
Un membre de la croix rouge intervient sur les lieux d'une explosion à Maiduguri dans l'Etat de Borno au Nigeria, le 31 juillet 2015. Une femme s'est faite epxplosée sur un marché. 
©AP Photo/Jossy Ola

2009 : un tournant ?

A sa création, Boko Haram ne s’en prend pas aux chrétiens, mais aux militaires et aux forces de police. Ses ennemis sont principalement les musulmans qui appliquent mal la charia.

Mais la répression de 2009 marque un tournant. En juin, la police d’Etat tue quinze membres de Boko Haram qui se rendent à l’enterrement de l’un des leurs. La secte réplique en lançant une offensive à laquelle la police et l’armée répondent à leur tour. Les affrontements feront plus de 800 morts et Mohamed Yusuf est tué pendant son emprisonnement.

Le groupe prend alors une nouvelle orientation : terroriste. Certains cadres du mouvement vont se réfugier dans les pays voisins, où ils entrent en contact avec des mouvances djihadistes internationales. L’action du mouvement évolue.

Evolution de la secte 

Dès lors, la secte devient clandestine et s’étend sur quatre Etats du Nord.

Jusqu’en 2009, le chef Mohammed Yusuf s’entoure de commandants dont fait partie Abubakar Shekau, devenu, depuis, le meneur contesté de la branche traditionnelle de Boko Haram. Certaines rumeurs l’ont laissé pour mort plusieurs fois, mais il serait toujours en vie, après son apparition dans des vidéos suite à des attaques de Boko Haram. Le mouvement, force sombre du pays, inquiète hors des frontières, sur la scène internationale. Abubakar Shekau a été classé parmi les terroristes les plus recherchés par le gouvernement américain, qui offre une récompense de 7 millions de dollars à toute personne qui aiderait à le localiser.

Ces dernières années, Boko Haram se ramifie, la mouvance se divise. Une autre a émergé, menée par Mamman Nur et liée au djihadisme mondial. Ce groupe use de la stratégie terroriste ou le maniement de la peur. 

Cette mouvance la plus dure de Boko Haram serait à l’origine de deux attaques en 2011 : l’attentat-suicide contre un bâtiment des Nations unies en 2011 à Abuja qui fait 25 morts et l’attaque d’une église chrétienne le jour de Noël dans laquelle près de 150 personnes trouvent la mort.

En 2012, une dissidence du mouvement voit le jour : Ansaru qui reproche à Boko Haram de tuer surtout des musulmans. Ansaru est lié à Al-Qaida et vise à chasser les chrétiens et  les expatriés. Ce groupe a d’ailleurs enlevé le Français Francis Collomp qui réussit à s’échapper après onze mois de captivité.

Et le gouvernement ?

Depuis mai 2013, l’armée nigériane mène une opération dans le nord-est du pays insurgé, où trois Etats (Borno, Adamawa, Yobe) ont été placés en état d’urgence. "La situation dans le nord-est doit être complètement réglée d’ici avril 2014, a déclaré le maréchal de l’air, chef d’état-major de l’armée du Nigéria Alex Badeh, nommé début 2014.

Mais l’inquiétude croît. Mi-février, le gouverneur de l’Etat du Borno, Kashim Shettima, est venu rencontrer le président pour lui dire : "Nous sommes en état de guerre". Et d’ajouter : "J’ai clairement expliqué au président que (les rebelles de) Boko Haram sont mieux armés et plus motivés." Selon lui, "il est impossible de battre Boko Haram."

Financement

Après les dons des fidèles sous l’ère Yusuf, puis la "générosité" de gouverneurs ou des responsables politiques du Nord, Boko Haram multiplie désormais les attaques de banques. Mais certaines mouvances, comme Ansaru, sont aussi financées par al-Qaida, selon le spécialiste Marc-Antoine Pérouse de Montclos dans son interview sur Slate Afrique.

Les combattants ont désormais plus difficilement accès à leurs revendeurs d'essence du fait des avancées de l'armée nigériane. Et les prix devant trop exorbitant, Boko Haram est aujourd'hui contraint de fabriquer son propre carburant. 

Conséquences

Les violences perpétrées par le groupe islamiste depuis 2009 ont fait environ 20 000 morts et 2.6 millions de déplacés dont 2 millions d'entre elles sont restées au Nigeria. 
Dans l'Etat de Borno (nord-est du pays) particulièrement touché, le coût des destructions a été évalué à 5.2 milliards d'euros par la Banque mondiale. Le gouverneur de l'Etat a aussi récemment affirmé qu'il devait faire face à une crise alimentaire importante.