Afrique

Nigeria : que signifie le rapprochement de Boko Haram avec le groupe EI ?

Capture d'écran d'un vidéo de Boko Haram datant du 31 octobre 2014. Abubakar Shekau, le chef de la secte, se trouve au milieu de la photo. 
Capture d'écran d'un vidéo de Boko Haram datant du 31 octobre 2014. Abubakar Shekau, le chef de la secte, se trouve au milieu de la photo. 
© AP

Alors que l'offensive régionale lancée contre Boko Haram se poursuit au nord-est du Nigeria, le groupe Etat islamique vient d'accepter l'allégeance de la secte nigériane.Que signifie ce rapprochement entre les deux mouvances djihadistes ? Eléments de réponse. 

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C'est officiel. Le groupe Etat islamique (EI) a accepté, ce jeudi 12 mars, l'allégeance de la secte nigériane Boko Haram. Dans un enregistrement audio, l'EI a assuré qu'il poursuivait son expansion : "Nous vous annonçons la bonne nouvelle de l'expansion du califat à l'Afrique de l'Ouest car la calife, que Dieu le préserve, a accepté l'allégeance de nos frères du groupe sunnite pour la prédication et le djihad". 

La réponse du groupe Etat islamique intervient quelques jours après la diffusion sur Twitter d'un message sonore dans lequel Abubakar Shekau, chef de Boko Haram, prête allégeance à l'EI. 

En juillet 2014, il avait déjà annoncé son soutien à Abou Bakr al-Baghdadi, le chef du groupe Etat islamique. Mais cette fois-ci, « aussi bien dans la forme du discours que dans l'attitude d’Abubakar Shekau, on sent un peu plus de sérieux », affirme Bakary Sambe, coordonnateur de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique (ORCRA). « Il a eu un discours très serein convoquant les références les plus sérieuses du salafisme. Ce n'est plus le Shekau qui allait dans tous les sens. Il est dans le costume d'un chef d'un mouvement islamiste, djihadiste en Afrique qui a tout son poids et qui a un projet bien clair : la création d'un Etat islamique autour du bassin du lac Tchad ».

Dimension internationale

Selon plusieurs observateurs, cette déclaration n'est pas surprenante car de nombreux signes laissaient présager de ce rapprochement entre les deux groupes djihadistes : similitude dans la réalisation des vidéos, manière de communiquer... Mais elle est surtout « marketing » : « quand on fait allégeance à un groupe aussi connu, ayant une résonance médiatique comme l'Etat islamique, naturellement, les médias en parlent. Et cela remet la lumière sur Boko Haram », explique Louis Keumayou, journaliste et directeur du Club de l'information africaine. Pour Seidik Abba, journaliste et analyste de l'actualité africaine, « c'est de la  propagande. Cela donne une dimension internationale à Boko Haram qui, à l’origine, est un mouvement local nigérian ».

L'allégeance de Boko Haram est également une manière de montrer que le groupe EI étend son emprise hors de ses frontières et qu'il est désormais implanté en Afrique subsaharienne. "Avec cette nouvelle allégeance (après celle de groupes égyptien et libyen, ndlr), quasiment toute l'Afrique musulmane est couverte par l'organisation Etat islamique ou des branches affiliées. C'est la restauration du califat du XIXe siècle, observe Mathieu Guidère, professeur d'islamologie à l'Université de Toulouse, interrogé par L'Express
 

Label « Etat islamique » 

« L'Etat islamique est devenu un label. C'est comme Al-Qaida a l'époque. Et ce label fonctionne bien », assure Bakary Sambe. Boko Haram espère donc « capitaliser » sur cette franchise pour lui « donner un second souffle alors qu’il est traqué par les armées de la sous-région », note Seidik Abba.
 
Mais que peut vraiment lui apporter ce label, sinon un écho international ? Cette nouvelle crédibilité a vocation à attirer de nouvelles recrues dans les rangs de la secte islamiste. « Cela peut inciter de jeunes Africains qui ne sont pas Nigérians à rejoindre Boko Haram », estime Antoine Glaser, journaliste et spécialiste de l'Afrique. Mais pour Seidik Abba, le recrutement de combattants venus d’autres pays a des limites : « Il y a des contraintes sociologiques (couleur de peau, ndlr) qui font que c'est difficile de voir des gens descendre d'Irak ou d'Iran pour aller rejoindre les rangs de Boko Haram. Ils se feraient trop repérer ».
 
Le fait d'avoir fait allégeance permet également à la secte nigériane "d'entrer dans le sillage des organisations qui peuvent être soutenues par d'autres organisations de la même mouvance comme Aqmi et d’autres groupes djihadistes du Sahel", explique Louis Keumayou.  Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il y a « une relation organisationnelle avec un commandement centralisé », affirme Bakary Sambe. 
Autrement dit, la coopération militaire et logistique entre Boko Haram et l'Etat islamique n'est pas une évidence. Mais "ce qui est certain, assure Louis Keumayou, c'est qu'en recherchant de façon aussi affirmée ce soutien, ils montrent qu’ils ont besoin d'aide. C'est un cri de détresse, un "SOS" que lance Boko Haram ». 

Acte de désespoir ?

C’est également la perception d’Abuja. Selon le porte-parole du gouvernement nigérian, il s’agit d’un « acte de désespoir qui survient au moment où Boko Haram enregistre de lourdes pertes ». Depuis plusieurs semaines, les armées tchadienne et camerounaise sont entrées au Nigeria pour combattre les islamistes sur leur propre terrain et de nombreux membres de la secte ont été tués. « Tant qu'ils étaient face à l'armée nigériane, il leur arrivait de remporter des succès car les militaires fuyaient devant leur avancée. Mais désormais, ils ont devant eux des troupes nettement plus résolues qui leur posent de vraies difficultés sur le plan stratégique et militaire », souligne Louis Keumayou.
 
« Je suis peut-être trop optimiste mais je pense que nous sommes à un tournant et que Boko Haram est plus proche de la fin que de la prospérité. L'engagement du Tchad a fait en sorte que Boko Haram ne contrôle presque plus de villes (…). Leur quartier général de Dikwa a été pris par le Tchad. Il y a une sorte d'encerclement du Boko Haram qui me rend plus optimiste qu'il y a deux ou trois mois », observe Seidik Abba.  
 
Les succès remportés par les armées des pays de la sous-région contre Boko Haram ces dernières semaines sont plutôt encourageants. Cependant, relative Louis Keumayou, « une victoire militaire n'est qu'une étape. Les problèmes au nord du Nigeria sont si profonds et si anciens qu'une victoire sur Boko Haram ne les effacera pas comme s'il n'y avait rien eu avant ».