Nigeria : un président sur la sellette ?

Le président nigérian Goodluck Jonathan ©AFP
Le président nigérian Goodluck Jonathan ©AFP

Le groupe islamiste armé nigérian Boko Haram multiplie les attaques contre la population dans les États du Nord faisant plus de 330 morts depuis le mois de janvier 2014. La raison de cette montée de violence pourrait être politique : le Nord du pays opposé à la candidature pour 2015 du président actuel Goodluck Jonathan, un chrétien du Delta du Niger, riche région pétrolière nigériane. Analyse de Benjamin Augé, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (IFRI) et rédacteur en chef d'Africa Energy Intelligence.

dans
Que sait-on des violences des ces derniers mois au Nord du Nigeria ?

Benjamin Augé : Hors des communications officielles de l’armée nigériane et de la comptabilité des morts, on sait peu de choses. Sambo Dasuki, le nouveau National Security Adviser (NSA, conseiller sur la sécurité nationale, ndlr) auprès du président nigérian Goodluck Jonathan, connait bien Boko Haram car il vient lui-même de l’État de Sokoto au Nord du Nigeria. Mais, depuis qu’il a été nommé (en juin 2012, ndlr), il est difficile de comprendre s’il y a une stratégie concernant ce mouvement parce qu’il parle très peu, contrairement à son prédécesseur. Si on se fie aux actions des forces de l’ordre nigérianes dans les États au nord-est du Nigeria, il semble que sa stratégie depuis presque deux ans ne paye pas, en particulier en regard de la multiplication des tueries.

Mais les violences dans le Nord du pays sont-elles bien le fait de Boko Haram même si elles ne sont pas revendiquées par le groupe ?

Le problème avec Boko Haram est un peu le même qu’avec Al-Qaida, car plusieurs groupes autonomes cohabitent. Un jour ces derniers peuvent se revendiquer du mouvement global Boko Haram avec des objectifs politiques ou religieux, et d‘autres jours, ils s’inscrivent dans une logique de pure criminalité et ne revendiquent pas leur appartenance. Et pourtant, ce sont les mêmes hommes !

C’est la raison pour laquelle les observateurs de ce mouvement utilisent souvent le conditionnel parce que tout n’est pas revendiqué par Boko Haram. Vous avez aussi d’autres groupes comme Ansaru (lire notre article), également dans la mouvance de Boko Haram, et qui la plupart du temps, pratiquent davantage le kidnapping que des tueries de masse.

Savoir qui exactement est derrière ces différentes activités est complexe. Il y a au moins quatre types d’actions différentes imputées à Boko Haram : les tueries comme celle des 45 enfants tués dans le lycée dans l'Etat de Yobe la semaine dernière ; les attaques des bâtiments officiels de l’Etat, de la police, de l’armée – et tout cela n’a rien à voir avec la religion parce que dans l’école comme chez les policiers, il y a des chrétiens et des musulmans – ; les kidnappings d’occidentaux (enlèvement de Français notamment : le père Vandenbeusch et la famille Moulin-fournier, ndlr); et enfin, il y a les attaques strictement religieuses contre des églises par exemple. La pluralité de ces activités brouille le message religieux de Boko Haram.

Explosion dans le Nord du pays le 2 mars 2014 ©AFP
Explosion dans le Nord du pays le 2 mars 2014 ©AFP
Quelle thèse peut cependant être avancée pour expliquer cette montée de violences meurtrière de Boko Haram (près de 350 morts) depuis le début de l’année 2014 ?

Boko Haram à l’origine est un mouvement religieux créé en 2002 par Mohamed Yusuf (lire notre article). Ce prêcheur prônait une application stricte de la charia, même si elle est appliquée dans les États du Nord depuis la fin des années 1990. Le mouvement est devenu beaucoup plus violent lorsque Mohamed Yusuf a été tué par les forces de l’ordre nigérianes en 2009. Une double facette du mouvement s’est peu à peu affirmée : d’une part, la dimension religieuse, et de l’autre, l’attaque systématique contre l’État fédéral nigérian dirigé, depuis la mort d’Umaru Yar’Adua en 2010, par Goodluck Jonathan, un chrétien venant de la région pétrolière du delta du Niger (au Sud du pays, ndlr). 

C’est la première fois dans l’Histoire du pays que le pouvoir est dans les mains d’un homme politique du Delta. Or, beaucoup d’hommes politiques, du Nord notamment, considèrent Goodluck Jonathan comme illégitime pour diriger le pays. Il a déjà achevé le mandat de Yar’Adua en 2010, puis il s’est fait élire en 2011, et songe à se représenter l’année prochaine pour un deuxième mandat. En cas de victoire, il ferait deux mandats et demi. Comme il est issu de la région du Delta, au Sud-Est du pays, il n’y aurait pas d’alternance avec un homme politique musulman du Nord, comme c’est de tradition au sein du parti présidentiel People’s Democratic Party (PDP, Parti démocratique populaire). C’est pour cette raison que sa candidature pour 2015 est loin de faire l’unanimité. Beaucoup d’hommes politiques nigérians du Nord, acceptent difficilement qu’il se représente et préférerait que cela soit un nordiste qui soit candidat du PDP.

Membres du Mouvement d'émancipation du delta du Niger (Mend) en 2008 ©AFP
Membres du Mouvement d'émancipation du delta du Niger (Mend) en 2008 ©AFP
Par ses actions, Boko Haram décrédibilise donc le président en poste ?

Boko Haram n’est pas uniquement un mouvement religieux extrémiste comme on l’a vu. Mais ils sont instrumentalisés par un certain nombre de personnes qui ont perdu le pouvoir à l’arrivée de Goodluck Jonathan et qui, ont pu, à un moment donné, soutenir le groupe en sous-main ou, au moins, ne pas aider pas les autorités à lutter contre Boko Haram. Les tueries de ce mouvement islamiste décrédibilisent le pouvoir, l’affaiblissent (l’armée a été déployée en force dans le Nord du pays, un nouveau chef de l’armée a été nommé début 2014, ndlr) et amenuisent les chances du président de repasser en 2015. Cela pourrait, in fine, profiter à des hommes politiques du Nord.

Ces exactions de Boko Haram réveillent-elles des divisions Nord/Sud liées au pétrole ?


C’est plutôt spécifiquement le delta du Niger conte le Nord actuellement. Et cela doit être mis en perspective avec l’Histoire récente du delta et son poids géopolitique singulier au sein de la fédération. En 2009, il y a eu une division par trois de la production pétrolière du pays suite à la multiplication des activités de vandalisme de la part des militants du Delta.

En échange de l’arrêt des violences et des sabotages d’installations pétrolières, 30 000 personnes amnistiées reçoivent tous les mois quelque 400 dollars et suivent une formation pour trouver un travail. A cette amnistie qui coûte plusieurs centaines de millions de dollars chaque année, s’ajoutent les 13% des revenus pétroliers qui vont directement aux neuf États producteurs. A cela s’additionnent encore les revenus alloués au Niger Delta Developement Commission (NDDC, Commission de développement du delta du Niger, ndlr) un organisme qui s’occupe de financer des infrastructures dans le delta et dont la mission est de créer de l’emploi dans la région. De plus, le projet de nouvelle loi pétrolière en débat depuis 2007 prévoit la création d’un nouveau fonds dont l’argent irait directement aux communautés locales du delta du Niger. Le Nord, région pauvre en ressources, se sent ainsi totalement dépossédée de la richesse pétrolière (la principale au Nigeria).

Enfin, beaucoup de postes clés au gouvernement on été donnés à des personnalités du delta depuis que Goodluck Jonathan est arrivé au pouvoir. C’est le cas par exemple de la ministre du pétrole Diezani Alison-Madueke ou de l’ancien National Security Adviser Owoye Andrew Azazi qui était, lui aussi, de la même région.

Le président nigérian Goodluck Jonathan lors des élections de 2011 © AFP
Le président nigérian Goodluck Jonathan lors des élections de 2011 © AFP
Le nouveau chef des armées a été nommé en janvier dernier. Est-ce une preuve de la faiblesse du pouvoir du président dans le Nord du pays ?

En ce moment, il y a une valse de tous les grands cadres des institutions sécuritaires, économiques et pétrolières au Nigeria. Jonathan a suspendu le gouverneur de la Banque centrale il y dix jours alors qu’il devait finir son mandat en juin. Lamido Sanusi, nordiste de l’État de Kano, avait osé évoquer devant une commission sénatoriale une différence de plus de 20 milliards de dollars entre les revenus pétroliers engrangés par la société nationale NNPC et les sommes effectivement versées à la Banque centrale. Ces critiques affaiblissaient beaucoup le président qui a décidé de se séparer de Lamido pour ne pas perdre la face.
Le président est également affaibli par le départ de nombreux gouverneurs et députés vers le nouveau parti d’opposition (All Progressives Congress).


Les Etats du Nord, principaux régions victimes des violences de Boko Haram

Cliquez sur la photo pour l'agrandir
Cliquez sur la photo pour l'agrandir

Un nouveau ministre de la Défense

Par AFP
Un ex-général, Mohammed Gusau, a pris officiellement mercredi 5 mars 2014 ses fonctions de ministre de la Défense du Nigeria, un choix qui pourrait entraîner un changement de stratégie face au groupe islamiste armé Boko Haram, selon des analystes.
                 
Le poste de ministre de la Défense était vacant depuis juin 2012, car le président Goodluck Jonathan avait limogé Mohammed Bello après une série d'attaques meurtrières des insurgés.
                 
Le général Gusau, ancien chef d'Etat-major de l'armée, a exercé à deux reprises les fonctions de conseiller national à la sécurité du Nigeria, de 1999 à 2006, puis à partir de 2010.
                 
Mais il avait ensuite démissionné afin de concourir face à Goodluck Jonathan, qui l'a finalement emporté, pour l'investiture de leur parti politique, le PDP, à l'Election présidentielle de 2011.
                 
Malgré les tensions en découlant avec le président, les experts estiment que M. Jonathan a choisi M. Gusau à cause de sa connaissance du monde du renseignement, nécessaire à une refonte de la stratégie face aux rebelles islamistes qui ont déjà tué quelque 500 personnes depuis le début de l'année.
                 
"Ce que nous avons vu, c'est que l'armée nigériane ne peut pas battre Boko Haram seulement par la force", explique le professeur Dapo Thomas, de la Lagos State University. "Tout dépend désormais du renseignement".
                 
"Face à l'expérience (de M. Gusau), je n'imagine pas de meilleur candidat pour le poste" de ministre de la Défense, ajoute ce spécialiste de la politique et des questions de sécurité.
                 
M. Jonathan a remplacé ses chefs militaires en janvier. L'armée a depuis fait diverses déclarations promettant de nouvelles stratégies mais les violences se sont multipliées en dépit d'une grande offensive lancée en mai dernier par les forces de sécurité dans le nord-est du Nigeria, fief de Boko Haram.
                 
Par ailleurs, l'ancien ambassadeur du Nigeria en Chine, Aminu Wali, a pris ses fonctions au ministère des Affaires Etrangères, en remplacement d'Olugbenga Ashiru, limogée l'an dernier.
                 
Le 12 février, le président Jonathan a limogé quatre autres ministres (Aviation, Affaires policières, Finances et Production pétrolière).



Un mois de février meurtrier

Le mois de janvier 2014 a déjà été très meurtrier. Le 27 janvier, une attaque de Boko Haram fait plus de 70 morts sur un marché de l’Etat de Borno et dans l’Etat voisin d’Adamawa. Cet événement intervient une semaine après l’engagement du nouveau chef de l’armée. Ces attaques surviennent aussi moins de deux semaines après le limogeage des chefs d’état-major de trois corps de l’armée par le président. Un remaniement interprété comme une sanction face à l’échec militaire nigérian pour arrêter les violences de Boko Haram.

11 février : Attaque du village de Konduga qui a duré environ 5 heures et a fait 39 morts. "Plus de 70% du village a été rasé », selon le gouverneur de l’Etat de Borno, Kashim Shettima. Des hommes armés ont tiré au travers des habitations et en ont brûlé certaines. Soixante-cinq femmes et enfants  ont été transportés à l’hôpital.

Dans le village de Wakirko, des hommes armés ont ouvert le feu avant de battre en retraite après des échanges de tirs avec des soldats faisant quatre morts.

12 février : Dans le district de Madagali, des insurgés ont pris en embuscade un convoi militaires tuant neuf soldats nigérians.

15 février : Des hommes armés ont massacré plus de 100 personnes dans le village d’Izghe, à majorité chrétienne. Les membres de Boko Haram ont pillé les commerces et fait fuir la population dans la brousse.

19 février : Attaque faisant soixante morts dans la ville de Bama qui compte environ 300 000 habitants. 

25 février :
L'attaque du dortoir d'un lycée de Buni Yadi (État de Yobe) faisant 43 morts.

26 février : Des hommes armés de Boko Haram ont rasé commerces et bâtiments publics et tué un garde et un enfant dans la localité de Michika dans l'Etat de Adamawa.