Ouganda : homosexuels, les "demi-morts"

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Reportage signé Pascale Achard et Cédric Alliot, à Visa pour l'Image, Perpignan (septembre 2016)
©TV5monde

Depuis des années, le photographe français Frédéric Noy donne à voir le quotidien caché des communautés gay en Afrique de l'Est. L’homosexualité reste considérée comme un crime ou un délit puni par la loi dans une trentaine d'Etats africains, dont l’Ouganda.

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Avoir des relations sexuelles entre adultes de même sexe est considéré comme un délit, voire un crime, dans 77 États du monde. C’est ce qu’Amnesty International appelle l’homophobie d’État.  

En  Afrique,  plus  de  trente  pays  disposent  de  lois  répressives visant les homosexuels. Le plus souvent les  gouvernements estiment ainsi répondre aux attentes de leurs populations, qui rejettent ces hommes et ces femmes ayant une vie sexuelle considérée comme hors norme, déviante, soit pour des raisons culturelles ou religieuses. Bref, on ne veut pas de «ces gens-là » .

"Ces gens-là"

Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty international, attire l’attention sur la situation des personnes homosexuelles en Afrique : « Les pays qui sont le plus au-devant de la scène à l’heure actuelle, ce sont l’Ouganda et le Nigéria, parce que régulièrement ils proposent des lois qui sont encore plus répressives. Le Cameroun est également un pays qui est extrêmement connu, parce que les personnes suspectées d’être homosexuelles sont emprisonnées et subissent soi-disant des tests pour savoir si elles le sont. Au niveau africain, le pays qui sort finalement du lot, c’est l’Afrique du Sud puisque ça a été un des premiers pays à adopter le mariage pour les personnes de même sexe. Par contre, on voit que dans la pratique les homosexuels sont toujours persécutés et notamment les lesbiennes. Et donc, on voit qu’au-delà d’adopter des lois, il y a toute une éducation à faire pour que les gens comprennent réellement que l’homophobie est un crime, et que ce n’est pas le fait justement d’être homosexuel qui l’est. »

Depuis cinq ans, Frédéric Noy documente la vie des LGBTI (personnes Lesbiennes Gays Bisexuelles Transgenres et Intersexuées, NDLR) dans ces pays où — quelle que soit  la  législation  en  vigueur — la  mort  sociale  guette les membres  de cette communauté.

"Ekifire", les demi-morts


En Ouganda, la loi dite «Kill the gays» a été votée la nuit et en catimini par le parlement, fin 2013. Promulguée en février 2014, elle sera cassée par le Conseil constitutionnel en août faute de quorum. «Le gouvernement, du coup, a exhumé un vieux texte colonial interdisant d’avoir «une connaissance charnelle avec une personne du même sexe». Cela implique que les gays soient pris sur le fait, il y a donc beaucoup de dénonciations par les voisins et les familles. Ils risquent la peine de prison à vie», souligne Frédéric Noy. Derrière les politiques, des responsables évangéliques et musulmans prêchent leur mise à mort.

Lors d’un rassemblement saluant l’avènement de cette loi anti-gay , le président ougandais Yoweri Museveni qualifie les homosexuels d’"ekifire" : les demi-morts, en luganda (famille des langues bantoues). C'est donc ainsi que Frédéric Noy a décidé d'intituler son travail sur ces rejetés de la société africaine.

©FrédéricNoy/Cosmos

Persécution quotidienne

En quelques photographies, il dit les réalités d’un monde malmené. Le Français semble être de tous les moments, accepté et invisible; récompense d’une immersion au long cours. L’un se maquille, concentré devant un miroir, tandis que l’une bande ses seins jusqu’à les faire disparaître. Volonté de sembler en accord avec ce que l’on est. Autour d’un grand récipient en aluminium, des garçons apprennent les rudiments de la cuisine.

Stigmatisation sociale qui fait que l’on se retrouve à la rue, privé des ressources et de la logistique familiale. Etendu sur un lit, un jeune homme présente les boursouflures qui parsèment son dos, résultat d’un lynchage devant son domicile. Persécution quotidienne d’une communauté incomprise. Dans un bistrot, une bande élit joyeusement Miss et Monsieur Fierté. Bonheur de revendiquer son identité, ou au moins, de ne pas en avoir honte.

«C’est le dernier tabou en matière de droits humains en Afrique. Lorsque vous évoquez la situation des femmes, l’insalubrité ou l’illettrisme, il y a toujours une agence de l’ONU ou une ONG pour s’emparer du problème. Avec l’homosexualité, le consensus se brise», analyse Frédéric Noy.
 

©FrédéricNoy/Cosmos


Le photographe, qui vit en Afrique depuis le début des années 2000, voulait parler du continent différemment, en documentant une problématique sociale. L’un de ses amis français en couple avec un Tanzanien se retrouve épinglé en Une d’un quotidien local. C’est le déclic. En 2012, il commence à enquêter sur le Burundi, grâce aux connexions de ce proche. En 2009, une loi discriminante y a été votée, punissant les homosexuels de 7 mois à 2 ans de prison et d’une amende onéreuse. Jusque-là, le pays avait été plutôt tolérant. Soucieux d’aborder différents contextes légaux, Frédéric Noy se penche sur les voisins rwandais et ougandais.

Gay pride annulée


Depuis l'instauration de ces lois, l’inquiétude de la communauté homosexuelle n'a fait que grandir à travers le continent. En Ouganda, la Gay Pride a dû être annulée cette année suite à des violences policières ainsi que des menaces de la part du gouvernement.


Dans les rues, afficher son homosexualité est interdit. Car faire la promotion de l’homosexualité d’une manière ou d’une autre est considéré aussi comme un délit passible de prison. Le code pénal prévoit des peines allant jusqu'à la perpétuité. Comment alors organiser une Gay Pride dans ces conditions ?

Mission impossible. D’autant plus que le gouvernement avait menacé les organisateurs. Simon Lokodo, ministre ougandais de l’Ethique avait déclaré : "Le gouvernement d’Ouganda ne tolèrera pas la promotion des activités illégales de la communauté homosexuelle. Nous conseillons aux organisateurs de la Gay Pride de ne même pas penser organiser ce genre d’evènements. Arrêtez ça, parce que ces activités sont inacceptables".

Frédéric Noy: «Ekifire», jusqu’au 11 septembre au Couvent des Minimes, à Perpignan, dans le cadre de Visa pour l’image.