Paul Verryn, un évêque au coeur des déchirements sudafricains

L'évêque Paul Verryn - ©AFP
L'évêque Paul Verryn - ©AFP

Noirs contre blancs, riches contre pauvres, syndicalistes contre patrons... Paul Verryn, évêque méthodiste blanc est l’une des consciences morales d'Afrique du Sud. Installé à Sowetto depuis 25 ans, l’homme incarne l’histoire sociale et politique du pays au cours des trente dernières années. Entretien.

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Vous êtes issus de la petite classe moyenne blanche, favorable au maintien de l’apartheid. Comment avez vous échappé à l’influence politique de votre famille ? 

Mon père était électricien. Ma mère travaillait comme employée de banque. Nous vivions dans un quartier blanc,  très conservateur de Pretoria.  Mes parents étaient en faveur du maintien de l’apartheid et en même temps avaient une certaine proximité familiale avec les noirs.  Ma conscience  éthique ou morale  s’est éveillée durant mon enfance. Ma mère venait de divorcer. Elle n’avait pas  d’argent pour garder ma nounou noire Julia  qui vivait dans le township voisin. Celle ci a pourtant  continué à s’occuper de moi, gratuitement, comme son fils. Elle était une seconde mère. 
Ma sœur et moi étions  inscrits à l’école du quartier tenue par des nones catholiques. Celles ci avaient décidé d’ouvrir l’école aux enfants noirs contre l’avis d’une partie de la population blanche. Les sœurs devaient notamment se lever très tôt pour effacer les graffitis racistes à l’entrée de l’école, inscrits durant la nuit  les enfants noirs devaient y échapper. Elles ont dû faire face à une forme de harcèlement administratif et politique.  L’école devait fermer ou cesser d’accueillir des enfants noirs et elles ont tenu. 
La majorité des églises reproduisait effectivement,  notamment durant le culte ou la messe, cette séparation physique entre noirs et blancs, mais les quelques personnes blanches qui ont commencé à se lever contre l’apartheid à partir des années soixante était majoritairement des hommes ou des femmes d’églises.  Mon engagement spirituel date de cette période.

©People of the United Methodist Church
©People of the United Methodist Church
Vous suivez des études de théologie et vous devenez un prêtre de l’église méthodiste. Rapidement, vous êtes confronté à la réalité de la répression du régime durant les années 1980.

Mon ministère se  trouvait à Port Elizabeth. Le régime  blanc ne voulait pas céder et s’est enfermé dans la répression sans chercher d'issue politique. Au sein de mon église et à mon propre domicile, j’ai  pu cacher plusieurs dizaines de fugitifs, souvent issus de l’ANC. Plus de 30 000 jeunes noirs étaient poursuivis et recherchés par le régime. Nous n’allions pas les laisser se faire massacrer ou arrêter. 
J’ai également mis en place un comité d’aide et de soutien juridique pour les prisonniers. Ils étaient souvent détenus de manière totalement arbitraire. Nous nous occupions de la prison de Cradock dans la province du Cap-Oriental. Les familles des détenus ne pouvaient pas rentrer dans l’enceinte du bâtiment. Le pénitencier était divisé en deux sections. La section 70 était inaccessible ; certains leaders politique de l’ANC étaient enfermés et nous n'avons jamais réussi à rentrer en contact avec eux. La section 69 comprenait des gens aux profils beaucoup moins politiques. Ils avaient été enfermés là sans véritable raison. La torture y était la règle. Les morts de détenus restaient accidentelles selon l’administration pénitentiaire. Beaucoup d’entre eux avaient ainsi "glissé dans la douche". 
Nous avions mis en place un suivi médical pour les personnes sorties de prison. Ces derniers souffraient souvent de stress post-traumatique. Des docteurs blancs nous ont aidés. Mais durant cette période, j’avoue avoir souvent été inquiété, insulté et considéré comme un traître par une grande partie de la communauté blanche et afrikaner.

Quel regard portez-vous sur cette société post-apartheid, encore traversée par de nombreux conflits ? 

Il existe toujours des tensions raciales en Afrique du Sud. Elles ne sont plus alimentées par la répression policière. Elles sont aujourd’hui nourries par le fossé croissant entre riches et pauvres dans le pays. Les blancs détiennent encore une grande partie de l’économie. 
Une partie des ouvriers, des habitants des townships se méfient, en outre, de plus en plus de l’actuel pouvoir en place dont le nom est souvent associé à des scandales de corruption. Il  y a une vrai crise de représentation.

En août 2012, 34 mineurs grévistes de Marikana (nord) sont abattus par la police - ©AFP
En août 2012, 34 mineurs grévistes de Marikana (nord) sont abattus par la police - ©AFP
Vous vous êtes ainsi impliqué dans l'affaire des mineurs de Marikina pour essayer de jouer un rôle de médiateur entre eux et les dirigeants de la compagnie minière...

La plupart des mineurs ne faisaient plus confiance au syndicat national des mines (NUM), proche de l’ANC et jugé trop proche du patronat. Les cadres de la compagnie minière, que j’ai rencontrés, gagnaient plus de 55 000 rands par jour (NDLR : 4200 euros) contre 125 rand par jour pour les mineurs (NDLR : moins de 10 euros). L’indifférence de ces dirigeants m’a profondément choqué. Ils ont longtemps refusé l’idée même d’une augmentation salariale. 
Ces gens-là sont responsables de la mort des 34 mineurs tués par la police. La question des sanctions contre le patronat minier n’a jamais été abordée. Le pays devient de plus en plus dur vis-à-vis des faibles, des étrangers, des pauvres.

Autre sujet de préoccupation pour vous, le sort des immigrés, notamment zimbabwéens...

Depuis plusieurs années, nombreux sont les Zimbabwéens qui quittent leur pays pour l’Afrique du Sud. Le parti au pouvoir refuse de mettre en place des structures adaptées pour accueillir ces nouveaux venus. Un réfugié doit aujourd’hui débourser auprès du ministère 2000 rands (150 euros) pour une demande de régularisation ou une demande d’asile politique. Ils n’ont pas cet argent.
J’ai décidé d’ouvrir la cathédrale (méthodiste) de Johannesburg aux réfugiés en 2008. (NDLR : l’évêque sera suspendu provisoirement pour avoir pris cette décision contre l’avis de la communauté de l’Eglise). Aujourd'hui, ils sont encore 800 à vivre dans le bâtiment. La police a procédé à des arrestations au sein de l’Eglise. Nous avons réussi à empêcher d’autres descentes de police grâce aux efforts des associations des défenseurs des droits de l’homme.  
Je veux rester cependant optimiste. Je me souviens encore des visages tuméfiés et abimés des détenus de la prison de Cradock. Nous n’en sommes plus là, mais le pays n’est pas à l’abri d’une révolution si une politique sérieuse de lutte contre la pauvreté n’est pas conduite.