Pourquoi la République centrafricaine sombre-t-elle ?

Un groupe de rebelles de la Séléka qui ont porté le président Michel Djotodia au pouvoir / Photo AFP
Un groupe de rebelles de la Séléka qui ont porté le président Michel Djotodia au pouvoir / Photo AFP

Six mois après son auto-proclamation comme président de la Centre-Afrique, Michel Djotodia ne parvient pas à rétablir la sécurité dans le pays. Il a annoncé, vendredi 13 septembre, la dissolution de la coalition rebelle Séléka qu'il menait. Sa décision intervient après un week-end meurtrier. Dimanche, des hommes armés se réclamant du président déchu François Bozizé, se sont attaqués à des villages faisant au moins 100 morts et plus de 25 blessés parmi les civils au nord-ouest du pays. Ces affrontements, qui mêlaient aussi des forces du nouveau régime, aggravent la situation chaotique du pays. Analyse avec Thierry Vircoulon, directeur du service Afrique centrale à l'International Crisis Group.

dans
Pourquoi avons-nous assisté à cette flambée de violence ces derniers jours ?

Il y a évidemment un antagonisme ethnique assez fort entre le pouvoir actuel de la Séléka , la tribu de Bozizé et puis tous les gens qui considèrent être d’éventuels soutiens de l’ancien président.

Ce qui s’est passé dans l’ouest de Bangui témoigne à la fois de cette très très grande impopularité voire du rejet de la Séléka par le groupe ethnique de l’ancien président Bozizé. Mais aussi d’une manière générale ça témoigne d’une certaine impopularité plus globale de la Séléka en ce moment en Centre-Afrique.

Cette coalition de groupes qui se sont  battus entre eux dans le passé  ont été unis à un moment mais dont la seule cause commune était de renverser François Bozizé. Donc maintenant qu’ils sont au pouvoir, il y a en effet de grandes dissensions internes et surtout un vrai problème pour contrôler les combattants.

Est-ce que ce n’est pas le rôle du nouveau président Michel Djotodia de les  contrôler ?


C’est le rôle du président et de tout le leadership de la Séléka de contrôler leurs hommes mais comme ça a été en fait un puzzle hétéroclite de différents groupes armés dont certains combattants étrangers, des Tchadiens et des Soudanais, il n’y a pas d’unité ethnique, politique.

Le limogeage du chef d’état major par le président Michel Djotodia est-il un bon signe ?


Ça ne veut absolument rien dire parce que le chef d’état major n’était chef de rien. Il n’y pas d’armée centrafricaine de toute façon à l’heure actuelle. Et le chef n’était qu’un chef nominal puisqu’il n’avait en quelque sorte rien à contrôler.

Il était d’ailleurs quelqu’un de l’ancien régime et non de la Séléka. On a voulu justement prendre quelqu’un de l’ancien régime qui soit un vrai militaire pour à la fois restructurer une armée qui n’existe plus et donner un vernis de légitimité à la nouvelle armée.

Président autoproclamé et ancien chef des rebelles de la Séléka, Michel Djotodia / Photo AFP
Président autoproclamé et ancien chef des rebelles de la Séléka, Michel Djotodia / Photo AFP
Est-ce que les événements de ces derniers jours ne remettent-ils  pas en cause l’autorité du président Michel Djotodia ?

Depuis la transition du mois de mars, ce que demande la communauté internationale à la  Séléka et à Michel Djotodia c’est une seule chose : rétablir la sécurité à Bangui. Il sera vu comme un dirigeant légitime à partir du moment où il rétablira la sécurité à Bangui. Dans le contexte actuel, personne ne considère qu’il est possible d’organiser des élections tant que l’on retournera pas à un minimum de sécurité. 

Il y a un vide d’État et de pouvoir. Ça va au–delà de la sécurité. Tous les services  d’Etat sont à l’arrêt. Il n’y a plus de services médicaux, d’écoles qui fonctionnent en dehors de Bangui. Ce que l’on constate, c’est que ça fait six mois que la Séléka est au pouvoir, que la transition a juste commencé le 18 août officiellement, mais elle a commencé quand même depuis six mois. Le fait est que les problèmes de sécurité s’approfondissent. Tant que ce n’est pas plus ou moins réglé, il sera impossible de mener la transition à bien.

Le 27 août dernier, le président français François Hollande interpellait l’ONU et l’Union africaine en parlant d’un pays «  au bord de la somalisation ». Peut-on craindre que la situation en Centrafrique évolue comme en Somalie en 1991 ?

Tout à fait. On est dans un scénario qui rappelle ce qu’on a connu à la chute du régime de Siyaad Barre en Somalie dans les années 90. C’est-à-dire la disparition des structures d’Etat, des fonctionnaires, des services de sécurité de l’Etat. Tout ça en effet rappelle ce qui s’est passé en Somalie avec, ensuite, une logique de guerre civile. Les clans en Somalie se sont affrontés les uns avec les autres et on voit en Centrafrique les affrontements qu’il y a entre les gens de la Séléka et les membres du groupe ethnique de l’ancien président Bozizé.

Mission de soldats français en Centrafrique /Photo AFP
Mission de soldats français en Centrafrique /Photo AFP
Cette réponse peut-elle être trouvée par le pays lui-même ou par une intervention internationale ?

En ce qui concerne le rétablissement de la sécurité du fait qu’il n’y a plus de structures existantes et compte tenu  de toute l’insécurité et du banditisme qui règne à Bangui et ailleurs, il est évident pour tout le monde que la sécurité ne serait-ce que dans la capitale ne peut être rétablie qu’avec le concours de forces extérieures.

Il y a deux forces extérieures en ce moment : la mission de maintien de la paix de la CEEAC (Communauté économique des États d'Afrique centrale), la Micopax (la Mission de consolidation de la paix de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale en République centrafricaine) a 1400 hommes à Bangui. 
Et puis, il y a l’armée française qui a 400 hommes à Bangui.

Il va de soi que depuis cinq mois il y a une insécurité très grande. Il va sans dire que les Banguissois se demandent pourquoi ces soldats africains et français ne rétablissent pas la sécurité à Bangui. La mission de la CEEAC a le mandat d’agir et ils ont suffisamment d’hommes pour rendre sûre Bangui en tous cas. Depuis le mois de décembre la France a envoyé des troupes là-bas dont la mission a été de sécuriser l’aéroport. Pourquoi uniquement ça ? C’est une question qu’il faut poser à Paris.

Ce n’est pas une situation où l’on peut dire "il faut une intervention internationale parce qu’il n’y a personne". Il y a des gens, des soldats à Bangui qui sont là depuis longtemps et qui devraient contribuer au rétablissement  de la sécurité mais ils ne le font pas.

Réfugiés centrafricains au Cameroun / Photo AFP
Réfugiés centrafricains au Cameroun / Photo AFP
Quelle est l’incidence de la situation centrafricaine sur ses pays limitrophes ?

La disparition de l’Etat en Centrafrique va impacter très rapidement les pays voisins. Si vous avez une zone grise sans Etat qui s’installe au cœur de l’Afrique, ça va très très vite impacter les autres pays autour. Il y a déjà des problèmes à la frontière avec le Cameroun.

D’une part, il y a un flot  de réfugiés centrafricains, d’autre part il y a d’anciens membres de l’armée centrafricaine qui sont entrés au Cameroun avec leurs armes. Ils ont été  poursuivis par des gens de la Séléka également entrés au Cameroun. Donc, ça a beaucoup inquiété les autorités camerounaises qui ont dépêché des renforts de sécurité sur leur frontière Est. Le Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU est en train de prendre en charge des réfugiés centrafricains.

La situation est vraiment très préoccupante. S'il n’y a pas une réaction  internationale rapide, je vois la situation se détériorée très vite.

La Séléka , qu'est-ce que c'est (AFP)

La coalition Séléka compte environ 25.000 combattants, dont 20.000 ralliés "de la dernière heure" au moment de la prise de Bangui le 24 mars 2013, selon des estimations du nouveau régime.
                 
Nombre de ces hommes n'obéissent qu'à leurs chefs directs, qui se sont taillé des fiefs en province et à Bangui, comme ont pu le constater des journalistes de l'AFP.
                 
Des combattants - "incontrôlés" selon les autorités - sont accusés de multiples exactions, de violences et de pillages à répétition contre la population.



Trois questions sur la situation humanitaire

13.09.2013Propos recueillis par Léa Baron
Sylvain Groulx, chef de la mission de Médecins Sans Frontières à Bouca, l’une des villes victime de violence en Centrafrique.

Quelle est la situation humanitaire sur le terrain ?


A Bouca, ce  que je vois c’est désolant. Une ville d’environ 15 000 habitants, totalement déserte sauf pour 100 ou 200 personnes.  On a 150 personnes qui se sont réfugiées dans un centre religieux.  Ce qu’on constate c’est des centaines et centaines de maisons qui ont été brûlées. Des corps qui sont encore dans les rues. C’est une situation très difficile. Et pour MSF notre grand problème, c’est d’avoir accès à la population qui fuit car ils vont se réfugier dans leurs terres, leurs cultures qui se trouvent à des kilomètres  à la ronde de la ville.

Ils se retrouvent en  petits groupes, d’une ou deux familles ou plus. D’où la difficulté pour nous d’avoir accès à ces gens-là qui ont des besoins essentiels. Actuellement, c’est la saison pluvieuse, ils sont sans abris avec des risques de paludisme à cause des moustiques. Les nuits sont fraîches en ce moment. On va voir beaucoup d’enfants avec des infections respiratoires. C’est une situation très très difficile pour eux.

Combien avez-vous dénombré de blessés à Bouca où se sont déroulées des violences ?


Une trentaine dont certains ont subi des blessures par balles tandis que sur d’autres on a vu vraiment des atrocités. Des gens, des femmes et des enfants ont été attaqués par des armes blanches, des machettes avec des tentatives d’amputation.

De quels groupes les civils sont-ils victimes. Les partisans de Bozizé ou les ex-rebelles de la Séléka ?


Les deux malheureusement s’en sont pris à la population. Autant la première attaque s’en est prise à un quartier spécifique semblant vouloir viser seulement les Musulmans. Autant ensuite, malheureusement la population a appuyé des éléments du gouvernement et s’en sont pris aux gens des autres communautés qui étaient restés.

C’est malheureux, car j’ai toujours observé une cohabitation paisible entre les deux communautés. Ce que nous craignons aujourd’hui, c’est l’instrumentalisation de ces combats inter-ethniques ou confessionnels pour des raisons politiques. Ça peut bouleverser la situation en République centrafricaine et faire en sorte que l’on ait un conflit ouvert.
Mais pour nous, ces violences sont plutôt économiques qu’une idéologie religieuse contre un groupe ou une communauté en particulier.