Présidentielle au Rwanda : entretien avec Etienne Sengegera

Etienne Sengegera est un journaliste franco-rwandais, observateur de la vie politique rwandaise.

Il nous livre ses doutes sur la réélection massive que vient de connaître le président Kagamé.

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Que pensez vous du taux de réélection de Paul Kagamé, actuellement estimé à plus de 92% des votes ?

Cela n'a rien d'étonnant, vu le contexte de l'organisation des élections. Les candidats rivaux du président sortant appartiennent à des partis satellites du FPR. Lors des précédentes élections, ils s'étaient désistés au profit de Paul Kagamé. Ce n'était pas des challengers sérieux face à un président sortant tout puissant.

Il s'agit d'un jeu de dupes, ces élections sont une vitrine extérieure. Quand on organise uniquement des élections pour les gagner, il s'agit d'un simulacre de démocratie, ce qui n'est pas un cas unique en Afrique. L'important résultat de Paul Kagamé, qui ne compte pas que des partisans dans le pays, s'explique par la psychologie collective des Rwandais.

Qu'est-ce-qui caractérise cette psychologie collective ?

Les Rwandais vivent dans un contexte de peur. Ils ne veulent pas revivre les mêmes événements que ceux qu'ils ont vécus. Ils votent pour la personne en place afin qu'on les laisse tranquille. Lors des élections de 2003, Paul Kagamé avait affirmé que s'il n'était pas élu, il était en capacité de prendre le pouvoir par la force, comme il l'avait déjà fait...

Que peut-on dire du climat politique qui a précédé les élections ?

Le Rwanda a connu un véritable climat de crispation. Une trentaine de journaux dérangeants ont été suspendus pendant la campagne. On a également assisté à des règlements de compte au sommet du pouvoir entre le président Kagamé et son ancien chef d'État major Kayumba Nyamwasa.

Pendant la campagne, Paul Kagamé a éliminé une personnalité politique qui aurait été une concurrente sérieuse, qui tient un langage dans lequel une partie de la population se reconnaît. Victoire Umuhoza Ingabiré exprime le sentiment de marginalisation que ressentent les hutu. Mais on n'a pas le droit de formuler ce genre de rancoeurs. Comme un tel discours fait référence à l'ethnicité, il a été condamné.

Qu'est-ce qui serait nécessaire selon vous pour améliorer la situation politique au Rwanda?

Le Rwanda est encore plombé par les conséquences du génocide. Il faudrait que tout le monde prenne la part de responsabilité qui lui revient dans le déclenchement du drame et du martyr qu'a vécu le peuple rwandais. Paul Kagamé doit dire la vérité sur le passé. Le deuil nécessaire pour que le pays avance ne doit pas être effectué par une seule partie de la population.

Propos recueillis par Marie-Capucine Diss
10 août 2010