Présidentielle en Egypte : un second tour sous tension

Les Egyptiens sont appelés à voter les 16 et 17 juin pour élire leur président. Mohammed Morsi, candidat des Frères musulmans, et Ahmad Chafiq, dernier Premier ministre de l'ancien président Moubarak, seront opposés lors de ce second tour, qui prend place dans un contexte politique et social tendu. Décryptage avec Stéphane Lacroix, chercheur associé au CERI-Sciences Po à Paris et spécialiste de l'Egypte, où il vit la moitié du temps.
 

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“Tout est fait à l'envers dans ce processus électoral !“

Une affiche du candidat à la présidentielle égyptienne Ahmad Chafiq sur un mur à côté d'un étal de boucherie, le 12 juin 2012 au Caire (©AFP)
Une affiche du candidat à la présidentielle égyptienne Ahmad Chafiq sur un mur à côté d'un étal de boucherie, le 12 juin 2012 au Caire (©AFP)
Edit 14/06/12 14h50GMT :  La justice égyptienne a maintenu la candidature contestée sur le plan légal du dernier Premier ministre de Hosni Moubarak, Ahmad Chafiq. Elle a dans le même temps ouvert la possibilité de législatives partielles, en invalidant des clauses de la loi électorale concernant un tiers des sièges de députés élus récemment.  

La Haute Cour constitutionnelle doit se prononcer le 14 juin sur la validité de la candidature d'un des deux finalistes, Ahmad Chafiq. Ce second tour pourrait-il ne pas avoir lieu comme prévu ? 

D'après mes sources sur le terrain, il me semble peu probable que la candidature de Chafiq soit invalidée. Mais tout est possible dans l'Egypte actuelle ! Il faut donc rester très prudent. On peut aussi imaginer une invalidation après coup. Mais les législatives aussi sont menacées par une invalidation depuis quelques mois, et elles n'ont toujours pas été invalidées. Dans ce cas également, un nouveau jugement est attendu demain.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que se déroule une sorte de guerre judiciaire en coulisses de ces élections. Mais la justice en Egypte est assez politisée : elle subit les pressions de l'armée et de ce qui reste des structures de l'ancien régime - qui soutient Chafiq - et de la rue - qui souhaiterait faire invalider la candidature de Chafiq.

Cette loi d'isolement politique [voir encadré en colonne de droite, NDLR] a été votée tardivement et est aujourd'hui bloquée par la cour constitutionnelle. Cette question qui semble procédurielle est en réalité bien politique.

En fait, toute la procédure de transition de l'"après-Moubarak" s'est déroulée de façon chaotique : ça a été fait à l’envers.

C'est-à-dire ?

Rappelez-vous que cette présidentielle a lieu avant l'écriture de la Constitution et que les prérogatives du président qui sera élu ne sont pas encore définies ! 

Pourquoi ce calendrier chaotique ? Parce qu'une série de pressions contradictoires s'exercent sur la procédure, venant de l'armée, de la rue et du parlement, fief des islamistes.

Par exemple, la responsabilité de nommer une assemblée constituante revient à l'assemblée législative - ça avait été dit dans la proclamation constitutionnelle de mars 2011, sans toutefois préciser comment l'assemblée législative devait procéder. Depuis 6 mois, il y a une lutte pour savoir comment nommer cette constituante. Par ailleurs, tant de temps s'est écoulé entre la révolution et les élections législatives que la rue s'est mobilisée pour demander une élection présidentielle dans des délais courts. La crainte des manifestants était que l'armée, en repoussant la date de ce scrutin, ne garde la main-mise sur le pouvoir. L'armée a donc cédé au peuple et a organisé cette présidentielle, alors même que la Constitution n'est pas écrite !

Est-ce que ce flou risque de décrédibiliser l'election ?

Quand on voit le taux de participation du 1er tour - 46% - cela prouve le désintérêt relatif que suscite cette élection. C'est plus de la moitié du corps électoral qui s'est démobilisé. Cependant, le président élu, même s'il l'est par une faible partie des électeurs, reste légitime car ce sont des élections libres.

Difficile d'ailleurs de prédire la participation au second tour. Certains disent qu'elle sera plus faible car l'offre est plus restreinte qu'au premier tour et qu'une partie des partisans de Hamdeen Sabbahi (nassérien, NDLR) et, dans une moindre mesure, d'Abdel Moneim Aboul Foutouh (islamiste modéré, NDLR) ont annoncé qu'ils allaient boycotter le second tour. Dans le même temps, on a une affiche plus lisible qu'au premier tour : après 13 candidats qu'une partie de la population connaissait mal, on en revient à un affrontement classique entre les deux centres de pouvoir habituels égyptiens. On peut donc imaginer que certains qui n'avaient pas voté au premier tour le feront au second.

L'élection d'un président n'est donc pas la dernière étape de la transition ?

Certainement pas. Il y aura un "troisième tour" constitutionnel. Par exemple, si Mohammed Morsi (Frères musulmans) n'est pas élu, les islamistes pourraient essayer de se rattraper dans l'écriture de la Constitution en limitant les pouvoirs du président au maximum.[Une commission chargée de rédiger la nouvelle Constitution a été élue le 12 juin lors d'une réunion commune du Parlement et du Sénat selon l'AFP, NDLR]

De plus, si Chafiq passe, les révolutionnaires n'auront plus rien à perdre et la contestation place Tahrir n'est pas prête de s'arrêter. Si c'est Morsi, il y aura peut-être une période de grâce - mais les Frères musulmans ont suffisamment de détracteurs pour que la contestation reprenne rapidement.

Enfin, on ne sait toujours pas si les législatives seront invalidées ou pas.

De Chafiq ou de Morsi, qui a le plus d'atouts pour remporter cette élection ?
 

Les deux candidats bénéficient de l’appui de structures organisées et solidement ancrées dans la société : celles de la confrérie des Frères musulmans pour le premier, celles de l'ancien régime et des réseaux de l'ex-Parti National Démocratique d'Hosni Moubarak pour le second. Ils jouissent l'un et l'autre de capacités de mobilisation très importantes.
 
Quant aux chances de l'emporter, c'est vraiment 50/50 ! On vient d'avoir les résultats des Egyptiens de l'étranger qui ont déjà voté. Morsi a fait 75%. Cela laisserait penser qu'il est bien parti. Mais on sait que Chafiq a plus de soutien chez les Egyptiens de l'intérieur. Cela ne permet donc pas de prédire qui l'emportera.  

Autre chose risque de peser sur le résultat : durant l'entre-deux tours les Frères musulmans ont eu l'opportunité de rassembler derrière eux le camp révolutionnaire, mais ils ont préféré laisser penser qu'ils n'ont besoin de personne, et n'ont donc pas voulu faire assez de concessions. Ils se sont ainsi privés du soutien d'autres candidats malheureux comme Sabbahi, qui pèse 20% des voix et devrait appeler au boycott du second tour. Potentiellement, pour ne pas avoir voulu jouer le consensus, les Frères se privent ainsi d'un réservoir de voix de 40% - le score révolutionnaire au premier tour tous candidats confondus.

Le verdict du procès Moubarak peut-il aussi peser sur le scrutin ? 

Je pense que oui. Les juges semblent avoir essayé de satisfaire tout le monde : Hosni Moubarak et Habib Al-Adli, son ancien ministre de l'Intérieur, ont été condamnés à la prison à vie mais six hauts responsables de police poursuivis pour le meurtre d'environ 850 personnes pendant la révolte de 2011 ont été acquittés. Surtout, Moubarak et Al-Adli sont condamnés non pas pour avoir ordonné le meurtre des manifestants mais pour ne pas l'avoir empêché, ce qui fragilise le verdict et pourrait faciliter son annulation en appel. 

Concernant l'élection je pense que ce verdict a donc servi à mobiliser dans les deux camps : pour certains il était trop clément mais pour d'autres trop dur.  

Là-dessus, ajoutez le spectacle auquel on assiste depuis quelques jours, la mise en scène de Moubarak malade voire à l'agonie, ce qui peut au final faire ressentir de la sympathie aux Egyptiens, et servir le vote pour Chafiq. [l'ancien président, en prison, a accusé les autorités egyptiennes de vouloir le tuer, après une sérieuse dégradation de son état de santé, NDLR]

A l'international, Europe et Etats-Unis ont-ils un favori ?

C'est délicat de répondre car les Occidentaux ont affiché une posture de neutralité dans ces élections. Les Américains connaissent bien les Frères musulmans, depuis des années. Maintenant, Morsi a mené une campagne assez dure, et ça leur a peut-être fait peur. 

Chafiq, lui, représente pour les Occidentaux quelque chose de connu. Mais s'il passe, ils savent aussi qu'il faut s'attendre à des représailles de la part de la rue et à une période de troubles.

La loi d'isolement politique

La loi dite d'isolement politique interdit à "tout président de la République, vice-président, Premier ministre, président du Parti national démocrate (PND, parti de Moubarak, aujourd'hui dissous), secrétaire général ou membre de son bureau politique" d'exercer des droits politiques pendant 10 ans. 

La loi concerne les persones ayant occupé un de ces postes pendant les 10 années précédant le 11 février 2011, date de la démission sous la pression populaire de Hosni Moubarak.