Présidentielle togolaise : entretien avec Kofi Yamgnane

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« Je ne suis pas un Français né en France et je ne suis pas non plus un parachuté au Togo »

Kofi Yamgnane est un homme politique franco-togolais de 65 ans. Ex-secrétaire d'État chargé de l'intégration auprès du ministre des Affaires sociales et de l'intégration de 1991 à 1993 et député socialiste du Finistère de 1997 à 2002. Sa candidature à l'élection présidentielle togolaise de 2010 a été rejetée par la Cour constitutionnelle du Togo, en raison d'un doute sur sa date de naissance.



Comment se présente l’élection présidentielle du 4 mars prochain ?


Pour vous décrire l’ambiance à quelques jours de cette élection, je dirais que le peuple togolais est prêt au changement. Les Togolais sont las de ce régime et n’aspirent qu’au départ de ses dirigeants. L’élection va se jouer entre le FRAC (le Front républicain pour l’alternance et le changement, la coalition de l’opposition à laquelle appartient Kofi Yamgnane) et le RPT (le Rassemblement du peuple togolais) au pouvoir. Je peux d’ores et déjà vous dire que nous pensons très objectivement remporter cette élection.

Quelle est l’atmosphère entre les autorités et votre camp à la veille de cette élection ?

Les relations sont cordiales entre les deux camps depuis l’ouverture de la campagne. À l’exception de l’interdiction faite à une radio associative de mon village (Bassar dans le nord du Togo) de ne plus évoquer mon nom sur ses ondes. L’évocation de mon nom créerait une panique dans les rangs du RPT (le parti au pouvoir).

Décrivez-nous l’organisation de cette élection…

L’organisation générale de cette élection se présente à peu près convenablement, même si le parti du président Gnassingbé est en train de tout mettre en œuvre pour frauder le scrutin. J’ai eu connaissance d’une imprimerie où le RPT se ferait fabriquer des bulletins de vote pour bourrer les urnes le jour de l’élection. On aurait vu les partisans du président sortant, se déplacer à l’intérieur des terres pour menacer les paysans analphabètes qui oseraient voter pour le candidat de l’opposition. Ils auraient retiré leur carte d’électeur aux paysans. C’est une pratique qui dure depuis 43 ans. Je pense qu’il est temps de changer les choses.

J’appelle l’Union Européenne et la France qui ont décidé de financer cette élection à être vigilantes sur ces pratiques. La fraude se prépare, la production des listes électorales avaient commencé dans les conditions douteuses et se poursuivent apparemment dans l’indifférence totale des observateurs.


Kofi Yamgnane et François Mitterrand
Kofi Yamgnane et François Mitterrand
Institut François Mitterrand
Comment les Togolais jugent-ils votre implication personnelle dans cette élection ?

Les Togolais ont accueilli ma candidature avec beaucoup de soulagement. Ils pensaient qu’il fallait réconcilier les deux grandes familles de ce pays qui se battent en politique depuis près de 50 ans, le clan Eyadema au pouvoir depuis plus de 40 ans et la famille Olympio, premier président élu du Togo, qui a gouverné le pays de 1958 à 1963. Les Togolais attendaient quelqu’un de neutre, qui ne serait pas mêlé aux turpitudes politiques entre ces deux clans. J’étais donc la personne indiquée, mais le RPT en a décidé autrement. J’ai été débouté de la course à la présidentielle pour une histoire de date de naissance. Eyadema qui a régné pendant 38 ans ignorait sa véritable date de naissance et cela ne gênait personne.

Et ces allégations sur votre date de naissance sont-elles vraies ou fausses ?

Elles sont fausses. Je suis né le 11 octobre 1945. Cette date a été communiquée par mes parents aux missionnaires présents dans ma région d’origine, à cette époque-là. Il se trouve qu’il y a deux ans lorsque je renouvelais mon passeport togolais, les autorités m’ont attribué une nouvelle date de naissance (31 décembre 1945). Cette décision autoritaire du gouvernement togolais qui était passée inaperçue m’avait complètement échappée. Cela me pénalise aujourd’hui.

Le fait d’avoir une double nationalité (Française et togolaise) ne vous pénalise –t-il pas ?

Les autorités ont essayé d’exploiter de façon négative ma double nationalité, en martelant aux Togolais que les colons étaient de retour à travers moi. Mais les Togolais ont parfaitement compris le jeu. Ils estiment que l’expérience politique et professionnelle que j’ai eue en France pourrait les servir.

Le régime a eu peur que je leur ôte les quelques voix qu’il pouvait attraper dans le nord (ndlr : la région d’origine de Koffi Yamgnane) et aussi dans le sud pourquoi pas.

Vous n’êtes pas déçu d’avoir été mis de côté dans cette élection?

Je le suis. Je suis déçu, non pas pour moi, mais pour le peuple togolais. Je comprends l’aspiration des Togolais au changement et je sais qu’ils l’auront. Je suis persuadé que le candidat du FRAC va remporter l’élection du 4 mars, et il a tout mon soutien.

Quelles sont vos ambitions si le candidat que vous soutenez gagne l’élection ?

Je participerai au gouvernement si le président élu fait appel à moi (ndlr : si le candidat du FRAC est élu). Dans tous les cas, je me prépare à transformer mon association « Sursaut Togo » en un parti politique afin de pouvoir participer à toutes les négociations entre les différents partis politiques en prévision des futures élections législatives.


Kofi Yamgnane et François Mitterrand
Kofi Yamgnane et François Mitterrand
Institut François Mitterrand
Comment les autorités françaises ont-elles pris votre décision de participer à l’élection présidentielle dans votre pays d’origine ?

Je ne suis pas un Français né en France et je ne suis pas non plus un parachuté au Togo. J’ai une culture Bassar, de mon ethnie d’origine au Togo. Je considère que je suis un citoyen du monde, et je me sens plus riche qu’un Togolais de ma génération resté au Togo ou qu’un Français de mon âge resté en France. J’ai un pied dans chacun des deux continents, sans avoir de complexe d’infériorité ou de supériorité à l’égard d’un des deux pays où j’ai vécu. Je suis un homme libre.

La France vous soutient-elle dans cette aventure ?

La France ne me soutient pas et je lui ai même demandé de rester neutre. Je ne souhaite pas être vu ici comme le cheval de Troie du parti socialiste français ou comme le foulon de Nicolas Sarkozy.
Je ne ferrais rien pour nuire aux intérêts français, mais je défendrais en priorité les intérêts du peuple togolais

Comment vous entrevoyez votre avenir si le candidat que vous soutenez perdait cette élection ?

Je prends ma retraite dans quelques mois à 65 ans (ndlr : K. Y est cadre supérieur au ministère français de l’Équipement et du développement durable).
Je resterai en Afrique pour apporter ma compétence et mon talent à la construction d’un parti politique de gauche qui participera à la construction de la vie politique au Togo.

Propos recueillis par Christelle Magnout
1er mars 2010

Europe Afrique, nous grandirons ensemble, éd. Laffont, 2002