Procès Charles Taylor : l'heure du jugement

Charles Taylor devant le Tribunal Spécial pour la Sierra Leone (AFP)
Charles Taylor devant le Tribunal Spécial pour la Sierra Leone (AFP)

Ce 26 avril, le Tribunal Spécial pour la Sierra Leone a rendu son jugement dans le procès Charles Taylor. L'ancien président du Liberia est reconnu coupable de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Premier ex-chef d’Etat condamné depuis Nuremberg, il sera fixé sur sa peine le 30 mai prochain.
Son dossier d'accusation raconte deux décennies sordides de l'histoire de l'Afrique de l'ouest.

dans
Moment historique. Après cinq ans de procès, le verdict va enfin tomber pour l’ancien président libérien Charles Taylor et ses centaines de milliers de victimes. Ce long procès débuté le 4 juin 2007 s’est achevé en mars 2011. Un an de délibéré aura été nécessaire aux juges du Tribunal Spécial pour la Sierra Leone (TSSL - voir encadrés) avant de rendre leur jugement. Ils auront lu plus de 50 000 pages de témoignages et examiné 1 520 éléments de preuve.

Charles Taylor en 1990, à la tête du Front national patriotique du Liberia (NPFL) / AFP
Charles Taylor en 1990, à la tête du Front national patriotique du Liberia (NPFL) / AFP
Un procès sensible et épineux

Pour des raisons de sécurité, le procès s'est tenu 
loin de l’Afrique, près de La Haye au Pays-Bas (voir notre encadré). Les Nations Unies craignaient que le Liberia ne bascule à nouveau dans la guerre. 
Depuis le début, l’ancien chef de guerre libérien plaide non-coupable : « Il est très très très malheureux que la désinformation, les mensonges et rumeurs de l’accusation m’associent [à l’image d’un meurtrier, d’un terroriste et d’un violeur]», déclarait-il en juillet 2009. Pour lui et ses avocats, ce procès est une "supercherie". Il parle même de "mensonges" quand il est accusé de cannibalisme.
L'ancien chef de guerre doit pourtant répondre de onze chefs d'accusation (voir notre encadré) pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre commis entre le 30 novembre 1996 et le 18 janvier 2002. Il est accusé d’avoir armé, soutenu et financé le groupe rebelle sierra-léonais du Front révolutionnaire uni (RUF) dans le but de contrôler la Sierra Leone, en échange de “diamants de sang”.

Naomi Campbell au procès de Charles Taylor en 2010 / AFP
Naomi Campbell au procès de Charles Taylor en 2010 / AFP
Un mannequin pour témoin

Cette monnaie d'échange que constitue les diamants donne lieu en août 2010 à l'audition la plus médiatisée du procès Taylor : la venue de Naomi Campbell. Parmi une centaine d'autres témoins, le mannequin vient s’expliquer au sujet de diamants offerts par Charles Taylor après un dîner organisé en 1997 par Nelson Mandela en Afrique du Sud. Cette anecdote avait pour but de prouver que Charles Taylor était bien en possession de diamants bruts.

Un enfant soldat enrôlé en Sierra Leone
Un enfant soldat enrôlé en Sierra Leone
Amputations, enfants soldats

Dans cette guerre, l’horreur atteint son paroxysme. Les rebelles sierra-léonais perpétuent les pires exactions, soutenus par les forces libériennes combattant sous le contrôle de Charles Taylor. Ces dix années de guerre civile (mars 1991-janvier 2002) sont les plus meurtrières de l’histoire récente africaine faisant plus de 120 000 morts et des milliers de civils blessés ou mutilés. Les rebelles du RUF commettent meurtres, viols, enlèvement, asservissement sexuel des femmes et amputations de mains, bras, jambes à la hache, machette ou couteau. Certains rebelles se livrent aussi à des actes de cannibalisme. 
De nombreux enfants de moins de quinze ans sont enrôlés comme soldats dans des unités spéciales telle l'Unité des petits garçons (SBU). Ils sont drogués et poussés au meurtre.
En 1999, le RUF et ses alliés d’un ex-junte militaire mène un assaut contre Freetown dont l’occupation pendant plus de trois semaines fera 6 000 morts.

Une victime d'amputation en Sierra Leone / AFP Issouf Sanogo
Une victime d'amputation en Sierra Leone / AFP Issouf Sanogo
Sur le banc des accusés

La fin de la guerre est déclarée officiellement en janvier 2002. Le gouvernement de la Sierra Leone et l’ONU décident de mettre en place un tribunal pour juger les responsables de toutes ces atrocités.  Le 11 août 2003, c’est grâce aux pressions de la communauté internationale et au siège de Manrova en Sierra Leone par les rebelles Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD) que le président Taylor démissionne enfin et trouve refuge au Nigeria. Un mandat d’arrêt international est délivré contre lui en 2005 et il est cueilli en 2006 quand le Nigeria le livre au Liberia. Aujourd'hui, la justice sera rendue. L'ancien chef de guerre est le dernier sur le banc de accusés. Depuis 2004, huit accusés ont déjà été reconnus coupables de crimes de guerre et crimes contre l’humanité en Sierra Leone.  Ils étaient les responsables des principales factions impliquées, qu'elles soient "pro ou anti-Charles Taylor" : les Forces de défense civiles (CDF), Conseil révolutionnaire des forces armées (AFRC) et Front révolutionnaire uni (RUF) mené par Foday Sankoh mort en détention en 2003. 
L’ancien chef de guerre risque la prison à vie. Une peine qu'il devrait purger en Grande-Bretagne.

En Sierra Leone, un jugement très attendu

25.04.2012Récit : Sandrine Gomès
En Sierra Leone, un jugement très attendu

De l'escroc au chef de guerre

A La Haye, ses codétenus le disent calme. Il passerait des heures plongé dans la Bible ou s'entretenant avec un "conseiller spirituel".  Nous sommes bien loin du chef de guerre flambeur et arrogant que fût Charles Taylor. A 64 ans, l'homme a passé sa vie à franchir la ligne jaune. A la fin des années 70, tout juste entré dans la fonction publique libérienne, sa propension à taper dans la caisse lui vaut le surnom de "superglue". Accusé du détournement de 900 000 Dollars, il fuit aux Etats-Unis, un pays qu'il connaît pour y avoir étudié l'économie dans le Massachusetts. Emprisonné, il s'enfuit et retrouve le continent africain. Côte d'Ivoire puis Libye où il passe par des camps d'entraînement. 
Noël 1989, à la tête du National Patriotic Front of Liberia (NPFL), il déclenche dans son pays l'une des plus atroces guerres civiles qu'ait connu l'Afrique. Enfants soldats, drogue, viols, mutilations et même cannibalisme.
En 1997, quatre ans après la signature de l'accord de paix de Cotonou, Charles Taylor est élu président du Liberia. 
1999, à son tour de faire face à une rébellion : ce sera le LURD, soutenu par la Sierra Leone voisine, pays où au cours de la décennie 90, Taylor a ,lui aussi, encouragé un mouvement rebelle, le RUF de Foday Sankoh. Cette guerre durera quatre années et s'achèvera par l'épouvantable siège de Monrovia entre juin et août 2003 lorsque, sous la pression, Charles Taylor accepte d'abandonner le pouvoir. Il quitte alors son pays direction le Nigeria pour un exil doré jusqu'à son arrestation en mars 2006.


Charges retenues contre Charles Taylor

Crimes de guerre :
- Actes de terrorisme
- Violence en particulier meurtre
- Violence en particulier traitement cruel
- Outrage à la dignité humaine
- Pillage

Crimes contre l’humanité :
- Meurtre
- Esclavage sexuel et violence
- Viol
- Autres actes inhumains
- Esclavage

Violation du droit humanitaire international :
- Utilisation et enrôlement d’enfants soldats

Qu'est-ce que le TSSL ?

Le 16 janvier 2002, l’ONU et l’Etat de la Sierra Leone signent un accord pour mettre en place le Tribunal Spécial pour la Sierra Leone (TSSL). Il est chargé de juger tous ceux responsables de violations graves du droit international humanitaire et du droit national sierra-léonais depuis le 30 novembre 1996. Son statut est donc celui d’un tribunal hybride relevant du droit international et national sierra-léonais. Ainsi, parmi les onze juges de cette cour spéciale, sept dépendent du Secrétariat général des Nations Unies et quatre du gouvernement sierra-léonais.
Le 30 juin 2006, Charles Taylor est transféré à La Haye au Pays-Bas sur décision du président du tribunal de délocaliser le TSSL loin de l'Afrique par mesure de sécurité.


D'autres chefs d'Etat devant la justice internationale

Si Charles Taylor est le premier à connaitre son jugement, d'autres chefs d'Etat ont également eu affaire à la justice internationale.
Slobodan Milosevic a ainsi été inculpé en 1999 par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). Transféré à La Haye en juin 2001. Pendant quatre ans il a dû répondre de génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre commis lors des conflits qui ont déchiré l'ex-Yougoslavie dans les années 1990. Mais Slobodan Milosevic est mort dans sa cellule  en mars 2006. L'un de ses proches, Milan Milutinovic (président de la Serbie de 1997 à 2002) a été inculpé en mai 1999 pour crimes de guerre et contre l'humanité commis lors du conflit au Kosovo (1998-1999). Il s'est rendu au TPIY en janvier 2003 et a été acquitté après deux ans de procès.
Autre guerre, autre tribunal. Au Cambodge, Khieu Samphan ancien chef de l'Etat du "Kampuchéa démocratique", arrêté en 2007, a été inculpé pour génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre. Il comparaît depuis novembre 2011 à Phnom Penh devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), une cour spéciale parrainée par l'ONU, chargée de juger les crimes les plus graves commis sous les Khmers rouges (1975-1979).
Si les trois personnalités citées précédemment comparaissent ou ont comparu devant des tribunaux ad-hoc, Laurent Gbagbo, lui, est le premier ancien chef d'Etat à comparaître devant la Cour pénale internationale. L'ex-président de Côte d'Ivoire, arrêté en avril 2011, a été transféré et écroué à La Haye le 30 novembre 2011. Il est soupçonné d'être "coauteur indirect" de crimes contre l'humanité commis par ses forces entre décembre 2010 et avril 2011 lors des violences ayant suivi l'élection présidentielle. 
La CPI s'intéresse aussi au président soudanais, Omar el-Bechir. Le président soudanais est depuis mars 2009 sous le coup d'un mandat d'arrêt pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre au Darfour (ouest). En juillet 2010, les juges ont lancé un second mandat d'arrêt contre lui, pour génocide.