Afrique

Que deviennent les corps des djihadistes tués en Libye?

Les corps des jihadistes tués à Syrte en Libye
Les autorités de Misrata détiennent des dizaines de corps de jihadistes tués à Syrte en Libye, en attendant leur rapatriement dans leur pays d'origine.
©Reuters

Sept mois après la victoire des forces libyennes face au Groupe Etat islamique dans la ville côtière de Syrte, des centaines de corps de djihadistes étrangers se trouvent toujours dans des chambres froides alors que les autorités négocient avec d'autres gouvernements pour leur rapatriement éventuel...

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Découverts à Syrte, les cadavres ont été expédiés à Misrata, ville côtière située entre Tripoli et Syrte. Ils reposent désormais dans des conteneurs réfrigérés, répertoriés par les forces pro-gouvernementales de Misrata qui ont combattu à Syrte face au Groupe Etat islamique (EI). "C'est le principal site qui nous permet de préserver les corps, de les documenter, de les photographier et de collecter des échantillons d'ADN", a déclaré à Reuters un membre de l'unité contre le crime organisé de Misrata, qui s'exprime sous couvert d'anonymat en raison de questions de sécurité.

Des corps qui attendent désormais le feu vert de leurs gouvernements pour être renvoyés au pays. Toujours selon ce responsable libyen, "l'équipe a enlevé des centaines de corps durant l'opération Bonyan al-Marsoos",  opération anti-djihadiste menée avec l'appui de l'aviation américaine. Des cadavres dont le processus d'identification peut s'avérer long, voire impossible... 

"On ne sait pas qui a passé la frontière libyenne ou pas, on ne connaît pas leurs identités", souligne Hasni Abidi, spécialiste de la Libye et directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM), interrogé par TV5MONDE. "Certains ont été arrêtés et sont désormais en détention. Or les témoignages de ces djihadistes prisonniers ou blessés pourraient peut-être permettre d'identifier certains de ces corps." 

Un rapatriement bien embarrassant... 

Quant au rapatriement des corps des djihadistes vers les pays dont ils sont ressortissants, tels la Tunisie, le Soudan ou encore l'Égypte, cela demeure un sujet très sensible pour les gouvernements concernés : accepter le retour des corps dans leur pays revient à reconnaître combien de leurs citoyens se sont battus au sein de groupes djihadistes en Libye et d'en assumer la responsabilité aux yeux de la communauté internationale. "Il n'y a aucune demande, d'aucun Etat, pour les reprendre", note Hasni Abidi. "Il y a certainement des services de renseignements qui seraient intéressés pour les identifier, pour en savoir plus, mais vu le contexte libyen, cela s'avère complexe."

Les responsables libyens du site disent désormais attendre une décision du Procureur général libyen, actuellement en pourparlers avec des gouvernements étrangers pour le retour des corps. "Il y a diverses nationalités, arabes et africaines, telles la Tunisie, l'Egypte, le Soudan et d'autres pays du Maghreb. Il y a des nationalités étrangères" parmi les corps découverts, souligne un responsable libyen chargé de gérer le site de Misrata.
Un responsable de Misrata faisant le tri des documents d'identification des djihadistes tués à Syrte
Un responsable de Misrata faisant le tri des documents d'identification des djihadistes tués à Syrte
©Reuters
En 2015, la sociologue Riva Kastoryano, directrice de recherche au CNRS et auteure d'un ouvrage sur le sujet estimait que "c’est surtout le ­silence, le secret ou la censure qui règnent autour de ces corps morts""Le corps mort du djihadiste n’a pas de statut dans le droit international. Son corps ou les restes de son corps ne relèvent pas de la diplomatie entre Etats, car de quel Etat pourrait-il s’agir ?", s'interrogeait-elle dans un entretien au Monde en 2015.
 
"Le caractère global de l’action du djihadiste défie les Etats dans leur conception de la guerre et de la justice. Or enterrer ce corps conduit à l’associer à un pays, à des lois. A un Etat."
Riva Kastoryano, directrice de recherche au CNRS, dans un entretien au Monde

Plus de 2.500 djihadistes tués à Syrte

Les combattants des forces libyennes affiliés au Gouvernement d'union nationale (GNA) de Tripoli, face aux forces djihadistes, à Syrte dans le nord de la Libye, le 22 septembre 2016
Les combattants des forces libyennes affiliés au Gouvernement d'union nationale (GNA) de Tripoli, face aux forces djihadistes, à Syrte dans le nord de la Libye, le 22 septembre 2016
©AP Photo / Manu Brabo
Après la reprise de Syrte, bastion libyen du Groupe État islamique, par les forces pro-gouvernementales, plus de 200 cadavres de djihadistes avaient été récupérés en l'espace de deux jours à travers la ville. Le 8 décembre 2016, trois jours après l'annonce de leur victoire sur l'EI, les forces du gouvernement d'union nationale (GNA) avaient en effet annoncé avoir découvert "266 cadavres de djihadistes (...) dans les rues ou dans les maisons de différents quartiers de Syrte".

 
Des combattants alliés au gouvernement d'union nationale (GNA) de Tripoli, face aux djihadistes, lors de la bataille de Syrte en septembre 2016
Des combattants alliés au gouvernement d'union nationale (GNA) de Tripoli, face aux djihadistes, lors de la bataille de Syrte en septembre 2016
© AP Photo / Manu Brabo
Les combattants de l'EI ont probablement été tués au cours des ultimes combats menés dans le dernier quartier où ils étaient retranchés depuis des mois face à l'offensive des forces pro-GNA, composées en partie de miliciens de Misrata. Les djihadistes ont défendu leur principal fief en Libye avec acharnement, en utilisant des tactiques de guérilla urbaine, notamment des voitures piégées et des engins explosifs.

"Nous avons recensé pas moins de 2.500 morts parmi les [membres] de l'EI depuis le début de l'opération" de reconquête de Syrte lancée le 12 mai 2016, avait alors déclaré à l'AFP un responsable sécuritaire des forces pro-GNA à Misrata. Ces dernières avaient de leur côté déploré plus de 700 morts et quelques 3.000 blessés à l'issue de la bataille qui a duré plus de 7 mois.

Le Groupe Etat islamique en Libye

Au plus fort de son succès, le Groupe Etat islamique a attiré dans ses rangs des recrues originaires du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et de l'Europe. Rien qu'en Tunisie, les responsables auraient recensé plus de 3.000 citoyens partis pour se battre dans les rangs de l'EI en Syrie, en Irak et en Libye.

 
Des partisans du Groupe Etat islamique (EI) à Benghazi, en Libye, en 2012, après la chute du dirigeant Mouammar Kadhafi
Des partisans du Groupe Etat islamique (EI) à Benghazi, en Libye, en 2012, après la chute du dirigeant Mouammar Kadhafi
©AP Photo
Le Groupe EI s'était emparée de Syrte en juin 2015, profitant de l'absence d'État en Libye, plongée dans le chaos après la chute du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi en 2011. Les djihadistes avaient profité des luttes intestines entre les factions armées rivales et utilisé la ville comme base arrière pour attaquer les champs pétrolifères et les villes voisines, et étendre ainsi leur pouvoir sur le territoire libyen. 

Malgré la libération de Syrte, des poches de résistance demeurent autour de la ville et partout ailleurs en Libye, notamment dans le sud du pays, à Sebha ou dans le désert, dans la zone surnommée "la passe de Salvador", livrée aux trafics en tous genres et située aux frontières de la Libye, de l'Algérie et du Niger.