RDC : Julienne Lusenge réagit à la comparution de Bosco Ntaganda devant la CPI

Le chef rebelle Bosco Ntaganda dans sa base de Kabati, au nord-ouest de Goma en RDC, le 11 janvier 2009 (©AFP/Archives - Lionel Healing)
Le chef rebelle Bosco Ntaganda dans sa base de Kabati, au nord-ouest de Goma en RDC, le 11 janvier 2009 (©AFP/Archives - Lionel Healing)

On le surnommait Terminator car il était sans pitié. Bosco Ntaganda a comparu pour la première fois devant la Cour pénale Internationale aujourd'hui. Le chef rebelle est soupçonné d'atrocités commises dans l'est de la République Démocratique du Congo en 2002 et 2003. 

Depuis 2003, la congolaise Julienne Lusenge se mobilise pour les femmes et les hommes victimes de violences sexuelles en RDC, notamment au sein de l’association Sofepadi et du Fonds pour les Femmes Congolaises. Entretien.

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“Les victimes n'ont pas confiance en la justice internationale“

Bosco Ntaganda était devant la CPI ce matin pour sa première comparution. Votre réaction ?

Je parle au nom des femmes victimes des exactions commises par Ntaganda. La communauté internationale se réjouit de cette arrestation, mais nous nous avons des doutes. Ce n'est pas le premier militaire soupçonné d'atrocités qui est devant la justice et aucun n'a été condamné jusque là ! La CPI a même acquitté Mathieu Ngudjolo Chui il y a quelques mois. Les victimes ont donc du mal à avoir confiance en la justice internationale.

Il y a déjà une impunité totale en RDC pour les auteurs de ces crimes sexuels, alors si cette impunité existe aussi à l'échelle internationale, où va-t-on ? Qu'est-ce que les femmes victimes vont devenir si ces personnes ne sont pas punies ? Nous espérons que la nouvelle procureure de la CPI, Fatou Bensouda, a tiré des leçons du passé et mettra les moyens pour mener de vraies enquêtes. Il faut prouver que Bosco Ntaganda a commis des crimes contre l'humanité dans le Nord-Kivu et dans l'Ituri. 

S'il n'est pas condamné, quel est le message transmis aux criminels ? Aujourd'hui, les groupes armés continuent de commettre des crimes car ils savent qu'ils ne seront pas inquiétés car il n'y a pas de preuves. 

[La CPI a rendu son premier jugement en 10 ans d'existence le 10 juillet 2012 en condamnant Thomas Lubanga pour avoir enrôlé des enfants soldats, NDLR]

Ntaganda a clamé son innocence lors de la comparution.

C'est un mensonge. Bien sûr, ils disent tous qu'ils ont été instrumentalisés, par les Occidentaux, les multinationales, que sais-je encore ! Mais c'est lui qui a orchestré tout ça, en Ituri comme au Nord-Kivu. Les victimes ont vu Ntaganda entrer dans les maisons avec ses troupes, commander les violences faites aux femmes, tuer. 

Ntaganda est le premier suspect de la CPI à s'être rendu soi-disant "volontairement". Qu'en pensez-vous ?

Cette reddition n'est pas volontaire. C'est le même scénario avec Laurent Nkunda [ancien chef du CNDP en résidence surveillée au Rwanda depuis 2009, NDLR]! Nous savons à quoi on joue. Il faudrait livrer tous les officiers impliqués dans les crimes sexuels, pas seulement deux ou trois personnes qu'on choisit comme des pions pour servir des intérêts politiques. 

Nous voulons que le Rwanda ainsi que la RDC s'impliquent et livrent les coupables, au lieu de les intégrer dans le gouvernement ou dans l'armée à des grades d'officiers. Mais ce jeu ets trop dangereux. Nous pensons que la paix ne peut pas se faire sans la justice. 

Comment traduire tous les coupables en justice ?

Tout le monde ne va pas aller à La Haye. Nous voudrions que le gouvernement congolais mette en place des tribunaux mixtes, avec des juges congolais et internationaux, pour juger les accusés en RDC. Ainsi les femmes verraient que la justice fait son travail, et qu'elles n'ont pas raconté leurs souffrances pour rien. 

Et les victimes dans tout ça ?

Jamais les autorités congolaises n'ont reconnu les crimes sexuels ni demandé pardon aux victimes. Il n'y a aucun programme national d'accompagnement et de réparation pour elles. C'est le désastre ! Ces victimes ont besoin de soins, les femmes ont besoin d'apprendre un métier, les petites filles de retourner à l'école.

Nous essayons donc de gérer cette situation avec notre association SOFEPADI. Nous accompagnons les victimes psychologiquement, juridiquement, nous les aidons à se réinsérer avec l'aide des communautés. Nous avons déjà enregistré 2800 cas de victimes de viols. En 2012, nous avons accueilli plus de 800 victimes supplémentaires, dont 12 hommes.

Mais le problème c'est le financement. Même si nous avons des soutiens étrangers, il nous manque de l'argent pour boucler notre budget 2013, 400 000 dollars US. C'est pour qu'avec des collègues nous avons initié le Fonds pour les Femmes Congolaises. Et les ONG ne peuvent pas remplacer le gouvernement. 

Les femmes congolaises sont toujours en danger ?

Oui, le fait de vous parler pour cet entretien me met en danger mais on ne peut pas s'interdire de dénoncer notre situation. C'est la honte pour la RDC ! L'image du pays souffre de ces crimes sexuels, de cette barbarie envers les femmes. Nous voulons que ça change, que nos enfants grandissent dans d'autres conditions, que les femmes vivent dans un environnement libre. 


> Pour faire un don à l'association SOFEPADI, écrivez à sofepadib@yahoo.fr