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Reddition de Gédéon en RDC : "Il doit retourner en prison"

Kyungu Mutanga, alias Gédéon (au centre), a rendu les armes lors d'une cérémonie officielle en son honneur le 11 octobre dernier. 
Kyungu Mutanga, alias Gédéon (au centre), a rendu les armes lors d'une cérémonie officielle en son honneur le 11 octobre dernier. 
TV5 Monde

Condamné pour crimes de guerre, Kyungu Mutanga, alias Gédéon, s’était évadé il y a plus de cinq ans de sa prison congolaise. Ce mardi, il a créé la surprise en se rendant aux autorités de la province du Katanga, qui l’ont accueilli en grande pompe. Voilà qui pose de nombreuses questions sur son sort judiciaire et celui de ses victimes. L’ONG Institut de recherche en droits humains plaide pour son retour en prison. 

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« Aujourd’hui, répondant à l’appel du président Joseph Kabila, je suis venu déposer les armes ». C’est à ces mots que Kyungu Mutanga, alias Gédéon, est sorti de la clandestinité.

Il avait été condamné à mort en mars 2009 pour « crimes de guerre, crimes contre l’humanité, mouvement insurrectionnel et terrorisme ». A la tête d’un groupe de miliciens, il a semé la terreur dans les territoires de Mitwaba, Pweto et Manono (le triangle de la mort) entre 2004 et 2006. Sa peine de mort avait été finalement commuée en prison à vie.

En 2011, il s’est évadé d’une prison de haute sécurité. Depuis, il était soupçonné d’avoir de nouveau martyrisé ces populations de l’est du pays. Cette fois-ci au sein du groupe rebelle sécessionniste « Bakata Katanga », qui serait dirigé par un proche de Gédéon.
Après cinq années de cavale, Kyungu Mutanga a décidé de rendre les armes lors d’une grande cérémonie officielle en son honneur, où il a été accueilli en grande pompe par des hauts représentants de la province, dont le gouverneur du Katanga, Jean-Claude Kazembe. Voir notre sujet ci-dessus.

Certes, le président Joseph Kabila a invité les groupes armés – qui ravagent le pays depuis plus de vingt ans - à se rendre. Pourtant, la réapparition de Gédéon en surprend plus d’un. A commencer par Hubert Tshiswaka Masaka, avocat au barreau de Lubumbashi et directeur général de l’ONG Institut de recherche en droits humains (IRDH) : « Ce qui surprend le plus, c’est la réception en fanfare que lui réservaient des représentants politiques et administratifs de la province à l’Assemblée du Katanga ».
 

Le général Kyungu Mutanga affirme qu’il est « sous surveillance de l’armée ». Mais il n’est pas détenu. C’est précisément ce que regrette Hubert Tshiswaka : « Normalement, comme il s’est rendu aux autorités, on doit l’arrêter et l’entendre. Lors de la cérémonie, il y avait aussi des autorités judiciaires. S’il est venu rendre les armes, cela veut dire qu’il s’en est de nouveau procuré lorsqu’il était en fuite ».

Et de poursuivre : « En plus de la première condamnation de prison à perpétuité, il s’est évadé. Selon moi, la seule option est le retour en prison. Il doit être également entendu à propos de ces années où il était en clandestinité. On doit savoir s’il a commis d’autres crimes dans le triangle de la mort ».

Gédéon grâcié ?

Ce qui ne semble pas être le projet envisagé par les autorités congolaises. « Du moment que Gédéon s’est rendu, l’Etat peut lui faire grâce. Il faut donner une chance à la paix, il faut saisir cette chance », estime le vice-ministre de la Justice, Mboso Nkodia.

Pour Maître Tshiswaka, cela est impensable : « Rendre les armes, c’est une chose, et faire la paix, c’en est une autre. Un individu qui a déjà été arrêté et condamné pour des crimes imprescriptibles contre l’humanité ne peut plus bénéficier d’une amnistie. Si dans le cadre politique, d’autres personnes rendent les armes, et si la justice estime que ces personnes n’ont pas commis des crimes contre l’humanité, alors une amnistie est possible ».

Un tee-shirt lourd de sens

Aminci et barbu, le chef de guerre a déclaré de son côté : « Nous voulons la paix. Je n’ai peur de personne, ni de la justice de mon pays ». Cette assurance pourrait être liée à un soutien politique haut placé. Lors de cette cérémonie de reddition, il s’est affiché avec un tee-shirt à l’effigie du président Kabila où l’on pouvait lire « demeure », « reste longtemps ».

La fin du mandat du chef d’Etat est prévue pour le 20 décembre. Mais la présidentielle a été reportée, et Joseph Kabila (qui ne peut plus se représenter ) ne semble pas vouloir quitter le pouvoir. Ce qui provoque des violences, notamment depuis le mois de de septembre, et intensifie une grave crise politique.
  « Je n’ai aucun moyen d’affirmer que ce monsieur bénéficie d’un quelconque soutien politique, explique Hubert Tshiswaka. Mais on ne peut pas ignorer le symbole du tee-shirt et encore moins le fait qu’il a été accueilli par des représentants de la famille politique du chef de l’Etat. Le contact entre Gédéon et les autorités a dû se faire depuis longtemps ».

Depuis plus d’une année, le temps de négocier, selon les dires du général Philémon Yav, qui aimerait que les autres groupes armés actifs dans l’est du pays « suivent le bon exemple » de Gédéon.

Le chef de guerre et le gouvernement ont-ils signé un accord ? Sur RFI, le gouverneur de la province Jean-Claude Kazembe nie « la conclusion d'un accord politique avec le milicien ». Toujours sur RFI, cet officiel affirme « que le fait qu'il ait déposé les armes pourrait être reconnu comme une circonstance atténuante ».

S'organiser pour prendre en charge les victimes

Sans aller jusqu’à parler d’accord, certains observateurs pensent que le geste du chef de milice est instrumentalisé à des fins politiques. Entre-temps, les victimes voient resurgir le fantôme d’un passé pas si lointain : « Les ONG vont se réunir très prochainement pour se coordonner afin d’apporter le soutien nécessaire aux victimes. Le principal, c’est que cet homme qui a été condamné ne puisse pas entrer dans les zones où se trouvent ses anciennes victimes », souligne Hubert Tshiswaka.

« Il faut se souvenir que, quand ce monsieur attaquait, il brûlait des villages entiers. Les milliers de personnes qui n’en sont pas mortes ont été victimes de déplacements forcés. Il faut qu’on les recense, qu’on sache où elles vivent comment elles vivent. Cela nous permettra d’être plus efficaces et d’activer tous les mécanismes de réparation des victimes. C’est la responsabilité du gouvernement et la société civile est là pour le lui rappeler », conclue-t-il.