Afrique

Reportage : au Ghana, Chereponi, le village des exilés de la crise togolaise

A Chereponi, les femmes des hommes exilés font la navette entre les deux frontières. Des allers-retours risqués.<br />
©J. Louisin / TV5MONDE
A Chereponi, les femmes des hommes exilés font la navette entre les deux frontières. Des allers-retours risqués.
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Depuis le début des contestations populaires au Togo en août 2017, plus de 600 Togolais ont traversé la frontière et trouvé refuge au Ghana dans le village enclavé de Chereponi. Notre correspondante est allée à la rencontre de ces exilés togolais originaires des bastions contestataires du nord du Togo.

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« Ils ont tout saccagé dans ma chambre ». Bawa me répond par un long soupir. Son regard s'alourdit. L'ambiance aussi. « Les forces de l'ordre. Elles sont entrées chez moi et ont tout saccagé ». Un mélange de colère et de tristesse se lit sur son visage. Bawa a dû fuir sa ville sans regarder son passé. Sans connaître l'avenir.

Bawa a trouvé refuge à Chereponi en septembre après la répression d'une manifestation à Mango dans le nord du Togo.<br />
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Bawa a trouvé refuge à Chereponi en septembre après la répression d'une manifestation à Mango dans le nord du Togo.
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Le 21 septembre dernier, le jeune commerçant de 38 ans est en tête du cortège de la marche de l'opposition togolaise à Mango, dans l’extrême nord du Togo. Ce jour-là, ils sont des dizaines de milliers d'hommes et de femmes à descendre dans les rues du pays pour exiger le départ du président Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis plus de 12 ans et héritier de son père, Gnassingbé Eyadéma, qui a dirigé le Togo d’une main de fer avant lui, pendant 38 ans. 
Mais la manifestation pacifique tourne à la répression : de violents affrontements entre opposants et forces de l'ordre éclatent.  Le bilan est lourd : des morts, des blessés par balles et des représailles d’une grande ampleur, exercées  par les forces de l'ordre contre les manifestants, ont lieu dans toute la ville.  
Jusqu'au lendemain, expéditions punitives, tabassages et enlèvements par des militaires sèment la terreur dans la ville de Mango. Alors comme Bawa, par crainte pour leur vie, ils sont nombreux à fuir, direction l'est du Ghana, dans le village de Chereponi, situé à 45 kilomètres de Mango, de l'autre côté de la frontière.

Tous arrivent dans l'urgence après plusieurs heures de marche,  parfois même  après des jours dans la brousse, blessés et traumatisés par ce qu'ils ont vu et vécu. Les seuls souvenirs de leur ville, pour beaucoup, ce sont les blessures. Bawa, lui, les porte sur le corps, comme  une perpétuelle cicatrice de ce que lui et les siens ont subi.

"<em> Tu vois ça ? Je me suis blessé en fuyant. J'ai escaladé un mur pendant que les militaires me pourchassaient car ils voulaient me tuer</em>", Bawa.<br />
©J. Louisin / TV5MONDE 
" Tu vois ça ? Je me suis blessé en fuyant. J'ai escaladé un mur pendant que les militaires me pourchassaient car ils voulaient me tuer", Bawa.
©J. Louisin / TV5MONDE 

Mohamed lui aussi, a été poursuivi par les militaires. Il a traversé la frontière pendant la nuit, en se cachant dans la brousse pour éviter d'être repéré. Aussi présent à cette manifestation, l'homme assure pourtant ne pas être un opposant politique.

Ce qu'on veut, c'est juste le changement. On est fatigué.

Mohamed, Togolais réfugié à Chereponi

Le trentenaire espère juste avoir un meilleur avenir ici. Mohamed a fui seul, sa femme est partie au Bénin, autre pays frontalier du Togo où des Togolais ont aussi trouvé refuge. Alors, comme pour se reconstruire un quotidien, loin des siens, le jeune homme se résout à rester à Chereponi car pour lui, tant que la situation politique ne changera pas, c'est ici qu'il restera. 

"<em>Ce qu'on veut nous, c'est juste le changement. On est fatigué</em>", Mohamed<br />
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"Ce qu'on veut nous, c'est juste le changement. On est fatigué", Mohamed
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"Des habitants d'une même maison" 

"Ici, on est habitué à voir des Togolais, nous avons la même ethnie, il n'y a qu’un fleuve et une frontière qui nous séparent, affirme le chef traditionnel de Chereponi. Nous sommes comme des habitants d'une même maison, habitués à l'entraide, malgré les conditions de vie déjà difficiles" insiste l’autorité traditionnelle. Pour le chef de cette zone, la solidarité n'est pas ponctuelle, mais plutôt naturelle, car "nous pouvons demain être victimes de la même situation

Sur leur  lieu de refuge, les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Le village  manque d'eau courante et d’eau potable. Et les réfugiés se débrouillent tant bien que mal pour survivre au quotidien dans un environnement plus pauvre que Mango, leur ville d’origine. Un petit dortoir situé à l'entrée du village sert de « camp » où s'entassent une centaine de personnes.  Les autres sont obligés de dormir ailleurs, éparpillés dans tout le village.  Ces exilés vivent grâce à la solidarité des villageois, en attentant une aide  humanitaire à la hauteur de l'urgence.

Sur place, les hommes vivent séparés des femmes et enfants. "Par mesure de sécurité" nous explique Issifou, réfugié politique. Les familles ne se mélangent pas. Et même si certains hommes sont arrivés avec leurs femmes et enfants, ils savent qu'ils sont plus en danger et particulièrement visés. 
La plupart des Togolais qui ont fui sont des militants issus de l’épicentre de la fronde populaire, Mango, Bafilo ou encore Sokodé, où le pouvoir perd ses soutiens historiques traditionnels.  "Si Lomé était comme Mango, il y a longtemps que le régime aurait changé", selon Issifou.  Alors, "la vigilance est de mise" et les réfugiés s'organisent entre eux, car la sécurité, même à 45 kilomètres de Mango, n'est pas garantie. Et beaucoup craignent les infiltrations, la nuit, de militaires togolais en civil.

A Chereponi,  il n y a pas d'eau courante. Dès l'aube, c'est un ballet incessant de charrettes.<br />
©J. Louisin / TV5MONDE 
A Chereponi,  il n y a pas d'eau courante. Dès l'aube, c'est un ballet incessant de charrettes.
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Un calme apparent est revenu dans les villes contestataires, mais les militaires occupent toujours le terrain et empêchent les manifestants de se regrouper systématiquement à chaque mobilisation de l’opposition. Pour l'heure, les exilés involontaires sont unanimes : aucun ne rentrera au Togo tant que le régime politique n'aura pas changé.  " Nous sommes conscients que, si le pouvoir reste entre les mains des mêmes, la suite sera catastrophique  pour nous car la répression des forces armées gagnera en intensité", indique Issifou. 

Bawa, Issifou et Mohamed, tous les trois rêvent malgré tout de rentrer chez eux.
Et même si l'angoisse, la peur, et les difficultés du quotidien existent, la détermination elle, ne faiblit pas : "Qu'il pleuve ou qu'il neige, Faure partira".