RFI : l'hommage majeur

Pancarte sur le lieu de l'hommage rendu aux deux journaliste français de RFI tués au Mali / Photo ©TV5MONDE-Frantz Vaillant
Pancarte sur le lieu de l'hommage rendu aux deux journaliste français de RFI tués au Mali / Photo ©TV5MONDE-Frantz Vaillant

Quelques heures avant qu'Aqmi revendique l'assassinat des deux journalistes français au Mali, collègues, amis, confrères, personnalités politiques investissent calmement le théâtre Claude Lévi-Strauss situé au sous-sol du Musée du Quai Branly à Paris. C’est l’endroit choisi pour rendre un dernier hommage mercredi 6 novembre à Ghislaine Dupont et Claude Verlon assassinés samedi à Kidal, au nord du Mali. Le théâtre  peut accueillir près de 400 personnes. Et l’on comprend très vite que l’espace va manquer… 

dans
Solidarité

Sur la scène, toute de bleu éclairée, neuf gros bouquets de roses blanches encadrent les portraits des deux journalistes disparus. Quand l’assistance les découvre, en entrant dans le théâtre, on entend : « Regarde-les, ils sont tellement vrais ! » Un autre interroge sa femme : « Y’a que RFI ? Tu sais si France 24 est venu ? » Oui, ils sont tous là mais aussi les salariés de Monte Carlo Doualiya et la Direction de l’information de TV5Monde.
Dans quelques minutes, à 14h30, RFI retransmettra cet hommage. En attendant, on se reconnaît, on s’embrasse, on s’installe. Les traits sont tirés. Il n’y a pas vraiment de tristesse même si, ça et là, on croise des yeux rougis, de pauvres sourires. L’impression qui domine, c’est celle d’une solidarité dans le chagrin, un peu comme une famille endeuillée qui se réunit et fait taire ses querelles et ses divisions.

Un frisson

Le flot du public ne cesse de grossir. On se pousse, on se salue de la main, les places se font rares. La mère de Ghislaine Dupont, petite dame modeste, s’assoit au premier rang avec d’autres membres de la famille. A ses côtés, on reconnaît les ministres français Laurent Fabius, Aurélie Filippetti et Yasmina Benguigui, l'épouse du président François Hollande, Valérie Trierweiler et Marie-Christine Saragosse, présidente de France-Média Monde.
A quelques minutes de la retransmission, les gens arrivent encore. Nombreux. Quelques personnes veulent s’asseoir sur les escaliers. Le personnel du musée les déloge poliment : « question de sécurité... » Beaucoup se rabattent sur le balcon qui ceinture le théâtre. Le voici rapidement plein à craquer. La lumière baisse un peu. Il est 14h30.
Le direct commence enfin. Dans la salle, un frisson parcourt l’auditoire. On entend tout à coup l’extrait d’un reportage de Ghislaine Dupont. Une voix grave, une diction parfaite, des mots précis et puis aussi la voix de Claude Verlon, le technicien, un jour où il avait prêté la sienne pour assurer une traduction. Plus personne ne parle, plus personne ne bouge. L’impact de ces deux voix semble plonger certains dans le maquis de leurs souvenirs. Puis, d’autres voix montent encore, celles d’auditeurs sous le choc après ce double assassinat, des auditeurs qui suivaient le travail des deux journalistes via leur radio.

Cérémonie d'hommage aux deux journalistes de RFI / Photo ©TV5MONDE-Frantz Vaillant
Cérémonie d'hommage aux deux journalistes de RFI / Photo ©TV5MONDE-Frantz Vaillant
Un crime contre la France

Le ton n’est pas à la colère mais au désarroi. Ils témoignent : « Vous donniez une image juste de l’Afrique », « Ils sont morts en martyr, ils ne sont pas morts pour rien, ils ne seront jamais oubliés. »
Juan Gomez, journaliste de RFI, a la charge (délicate) d’animer cette cérémonie qui, on le sent, risque d’être longue. Et sans doute pénible. Pas évident. Il restera sobre. Le voici qui appelle le ministre français des Affaires Étrangères, Laurent Fabius. L’intéressé se lève, salue la famille et monte sur scène. Il pose ses notes sur le pupitre et lit : « S’en prendre à vous, mesdames et messieurs de la presse, c’est s’en prendre à la liberté, c’est aussi comme l’a si bien dit le président du Mali, un crime contre le peuple malien et contre l’Afrique que vos collègues aimaient et qu’ils connaissaient si bien. C’est aussi un crime contre la France et qui était visée, un crime contre l’amitié entre l’Afrique et la France dont RFI est un des symboles… (…) La France est déterminée à lutter contre le terrorisme et à tout faire pour que ces criminels soient identifiés, appréhendés et qu’ils répondent de leur crime devant la justice. Et nous mettrons tout en œuvre pour aboutir.»

La salle approuve sans applaudir. Tout cela semble un peu convenu. Puis c’est au tour de la ministre de la Culture Aurélie Filippetti de prendre la parole. Elle est venue sans notes et, visiblement très émue, elle prononce d’une voix presque tremblante : « Il ne faut pas donner une minute à ceux qui ont perpétré cet assassinat l’illusion qu’ils auraient pu réussir à nous décourager et à vous détourner de votre mission : informer. Ils sont morts au champ d’honneur de la démocratie ! » Quelques timides applaudissements se déclenchent. Juan Gomez invite alors Jean-Marie Idrissa Sangare, ministre malien de la Communication et des Nouvelles technologies à venir s’exprimer. Le ministre, qui représente son pays, déclare : « Nous avons vécu au plus profond de nous-même ce crime odieux. Des engagements ont été pris pour rechercher ces lâches et les punir… » Comment ne pas approuver ? L’heure n’est pas à la polémique mais au recueillement. 

Jean-Marie Idrissa Sangare, ministre malien de la Communication et des Nouvelles technologies / Photo ©TV5MONDE-Frantz Vaillant
Jean-Marie Idrissa Sangare, ministre malien de la Communication et des Nouvelles technologies / Photo ©TV5MONDE-Frantz Vaillant
Une blessure personnelle

Marie-Christine Saragosse, la présidente de France-Média Monde vient à son tour sur la scène avec – surprise !- dans ses mains, une lettre de François Hollande. Elle lit les mots du Président de la République française : « A l’heure où RFI se réunit pour célébrer la mémoire de ses deux journalistes sauvagement assassinés, je veux redire à tous leurs collaborateurs combien je prends part à leur peine. Ces événements tragiques illustrent à quel point le métier que vous exercez est à la fois indispensable et dangereux. Chacun mesure ce matin la grandeur et la responsabilité du service public. » Puis, prenant sur elle, et malgré les larmes qui roulent sur ses joues, elle assure : « Nos amis maliens, du Sud comme du Nord, vivent cet assassinat comme une blessure personnelle (…) Aujourd’hui nous allons respecter une minute de silence pour se donner la force de ne jamais se taire. » 
Les applaudissements, cette fois, sont nourris. Un voisin soupire, nostalgique : «  Ah ! tout de même… » puis projection d’un autre reportage où l’on entend à nouveau la voix de Ghislaine Dupont et un moment capté visiblement avec un smartphone. Nouvelle séquence émotion. C’est le moment où tour à tour, vont monter sur scène les copains, les collègues, tous ceux qui connaissaient bien les deux disparus, qui les pratiquaient au quotidien avec leur humeur et leur vacherie et dès lors, les mots semblent plus libres. Au diable le protocole et les formules ! Les anecdotes fusent et quelques rires bienvenus viennent soulager la tension qui commençait à poindre. 

Claude Verlon et Ghislaine Dupont / photo RFI
Claude Verlon et Ghislaine Dupont / photo RFI
La râleuse et le speedé

Alors, le miracle se produit. A coups de mots et de souvenirs se dessinent deux portraits  réalistes et justes. Sarah, collègue de Ghislaine depuis six ans, évoque une « râleuse »,un  « caractère de cochon » mais professionnelle indiscutable, indiscutée, « honnête et droite » et qui, si elle n’était pas « du matin »,  était  en revanche a elle seule « Le Canard Enchaîné du Congo Kinshassa ». Bruno Daroux, directeur adjoint de l’information de RFI, évoque Claude Verlon, un technicien « speedé, stressé, inquiet » au sourire « narquois », « têtu comme une bourrique », gros fumeur de clopes, et buvant des piscines de café mais seigneur de la logistique, généreux et délicat, capable de dégotter n’importe où dans le monde un fixeur, un bon restaurant avec un accent anglais « tout droit sorti d’un film de Michel Audiard ».  Olivier Roux, un collègue technicien lance, avant d’être rattrapé par un sanglot irrépressible : « Je sais pas où t’es, Claude, mais fais-toi plaisir, éclate-toi là-bas ! ».
La salle chavire.
Le journaliste Olivier Rogez, surnommé « petit piment » par Ghislaine Dupont évoque, lui, « une reine » au sein du service Afrique. Nicolas Champeaux imite alors la disparue et sa voix se fait gouailleuse « Eh Sarah, tu vas te mettre à bosser, oui ? Tu fais rien que des petites crottes avec des porte-paroles ! Et ton pull ? Tu l’as découpé dans les rideaux de ta grand-mère ou quoi ? »
Le ton est juste. Ceux qui la connaissaient bien approuvent : « Ah oui, c’est elle, ça ! Vraiment ! ». Un ami de vingt-cinq ans l’avait surnommée « La dupe », parce que, justement, Ghislaine n’était dupe de rien.

Ni avocate ni procureure

La cérémonie touche à sa fin.
Cécile Mégie, Directrice de la rédaction de RFI, préfère évoquer les innombrables auditeurs émus qui se sont manifestés depuis le drame. Elle lit plusieurs messages « venus de partout » et qui encouragent RFI à poursuivre son travail puis elle ajoute, bouleversée : « Oui, il faut continuer… » Christophe Deloire, directeur de Reporters sans frontières (RSF) rappelle alors le nombre de journalistes emprisonnés ou tués dans le monde. Puis Laurence Lacourt, journaliste et meilleure amie de Ghislaine précise que : « Ghislaine faisait son travail pour les Africains, pour les auditeurs. Elle s’exprimait pour eux. Ni avocate, ni procureure, elle aimait le journalisme debout, le journalisme de terrain. » 
Enfin, arrive la minute de silence qui précède la fin de cet hommage. Et toute la salle se lève. Avant de se séparer, une dernière fois, de longs applaudissements saluent les portraits de Ghislaine Dupont et Claude Verlon. L’instant est solennel. Puis, sans un mot, calmement, chacun se retire. Dehors, les premières cigarettes s’allument nerveusement. Beaucoup se saluent des yeux. Il va peut-être pleuvoir. L’hommage vient de s’achever sous un ciel de plomb.