Rwanda : peut-on pardonner après le génocide ?

En l'espace de douze ans, de 1994 à 2006, le langage du pardon a pris une ampleur sans précédent dans l'histoire du Rwanda
En l'espace de douze ans, de 1994 à 2006, le langage du pardon a pris une ampleur sans précédent dans l'histoire du Rwanda
(AP Photo/Sayyid Azim)

Entre avril et juillet 1994, l'ONU estime qu'environ 800 000 Rwandais, en majorité tutsis, ont perdu la vie dans le génocide. Benoît Guillou publie "Le pardon est-il durable", un livre-enquête  qui pose la question hautement sensible du pardon plus de vingt ans après les massacres. Rencontre.

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Le 6 avril marquera les 21 ans du début du génocide rwandais. Peu de chance que la presse, qui n'aime rien tant que les chiffres ronds, honore cette date, trop proche du vingtième anniversaire. Pourtant, sur place, la douleurs des familles ne connaît pas de répit. Elle se moque du calendrier compassionnel en vigueur dans les médias. 

Les quelque 9000 juridictions dites gacaca mises en place avec des juges élus ont instruit et jugé près de deux millions de dossiers, et condamné 800 000 personnes. En 1996, 34% des ménages avaient pour chef de famille une femme et 21% une veuve. On estime à 85000 le nombre de ménages ayant à leur tête un enfant

Benoît Guillou, journaliste, ex rédacteur en chef du magazine d'Amnesty International, s'est immergé pendant plusieurs années dans la  réalité rwandaise, forcément éprouvante. Au fil des rencontres, entretiens et autres observations,  il brosse dans son livre "Le pardon est-il durable ? (Editions François bourrin) un état des lieux saisissant de la société rwandaise.

"<em>Si le thème du pardon est souvent traité, il demeure mystérieux à bien des égards, en particulier quand il est  interrogé dans le cadre d'un après-génocide</em> " écrit Benoît Guillou
"Si le thème du pardon est souvent traité, il demeure mystérieux à bien des égards, en particulier quand il est  interrogé dans le cadre d'un après-génocide " écrit Benoît Guillou
(AP Photo/Ben Curtis)

 

POUR LES TUTSIS ET HUTUS, IL FAUT SAUVER LES APPARENCES.

Comment survivre au lendemain du génocide ? Est-il possible d'envisager le pardon ? Sous quelle forme ? Quelle condition ?  Dans les rues de Kigali, au marché, au temple, à l'église ou sur les sentiers, bourreaux et victimes se croisent chaque jour.

Le 1er janvier 2003, les autorités ont libéré 40.000 prisonniers pour génocide. Que se passe-t-il dans la tête de ces hommes et femmes qui croisent leurs regards ? " Au quotidien, il s'agit de sauver les apparences et d'apprendre à cohabiter à marche forcée, la première nécessité restant la question économique pour les Tutsis comme pour les Hutus dont le revenu moyen pour la plupart des ménages est à peine au-dessus d'un euro par jour"écrit-il.

 

Quels rôles exercent les autorités politiques, civiles et religieuses dans ce processus ? Il y a ce proverbe rwandais qui dit : "Quand tu ne peux pas faire autrement, tu deviens gentil"mais les souffrances endurées dépassent l'entendement et le pardon, comme le rappelle Benoît Guillou dans la préface de son livre, est une notion d'une grande complexité : "Le pardon peut être accordé par une victime, demandé par un criminel, décrété par un représentant d'une confession religieuse ou par une autorité politique. (...) Qui pardonne ? A qui ? Le pardon est-il lié à l'arbitraire d'une liberté individuelle ou à un cadre fixé par une institution ? Pour être accordé, doit-il être demandé au préalable ?"

Le pardon, pour qu'il soit accepté, faut-il qu'il relève d'une notion religieuse ou bien d'une déclinaison politique ?

Benoît Guillou, journaliste et docteur en sociologie
Benoît Guillou, journaliste et docteur en sociologie
(P. Huault)

En aucun cas, on ne peut instaurer une politique du pardon. je suis parti du constat suivant : quand il y a un crime de masse, la justice permet de juger "les gros poissons" mais au Rwanda ou en ex-Yougoslavie, comment faire ? Quelle est l'importance du religieux, du dispositif para-judiciaire ou extra-judiciaire ? Face à ce constat, j'ai voulu faire une enquête de terrain pour voir quels étaient les acteurs qui convoquaient cette notion du pardon et avec quels objectifs.

Mais au Rwanda, lorsque vous vous y rendez, sentez-vous là-bas des dispositions particulières qui pourraient inciter au pardon ?

C'est difficile. La particularité du Rwanda  est que, sans la participation de simples citoyens, les massacres n'auraient vraisemblablement pas été aussi importants et aussi massifs. Hutus et Tutsis vivent au quotidien sur le même espace. Le Rwanda est un petit pays où les familles de victimes et de tueurs se côtoient quotidiennement.

Il y a l'exemple de Xavérine et de Karinda...

Suivant l'acteur qui va mettre en place les dispositifs de pardon, les résultats sont différents. Le pardon est souvent instrumentalisé mais dans le livre, j'ai pu décrire un grand récit de réconciliation entre une rescapée Tutsie, qui a perdu en 1994 son mari et ses enfants, et qui après une tentative de suicide se tourne, dans une deuxième temps, vers le religieux pour essayer de sortir de cette mémoire ruminante. En s'appuyant sur cette question du pardon, elle va trouver les ressources pour aller voir la famille des tueurs pour faire du neuf. Et finalement cette rescapée va créer des conditions pour qu'un jour le tueur de l'un de ses enfants vienne la voir et reconnaisse son crime et la gravité de l'acte commis. Mais il faut être lucide. Ce type de pardon existe mais il est ultra-minoritaire.

21 ans après le génocide, est-ce que le pardon est toujours d'actualité ?

Il faut être très prudent quand on évoque la question du pardon. C'est une notion polysémique, comme l'amour. Avec le pardon, on peut faire tout et n'importe quoi. Ce qui m'a surpris, c'est qu'au Rwanda la réthorique du pardon est omniprésente. Ce que j'ai pu constater aussi c'est que dans certaines communautés, au nom du religieux et du pardon j'ai vu des familles qui essayaient de faire un apprentissage de la démocratie, qui essayaient de faire émerger des espaces de solidarité et puis aussi, de faire émerger des compromis : "je ne suis pas d'accord avec toi mais je te laisse un espace pour que l'on puisse cohabiter". Le sentiment que j'ai eu à l'issu de ce travail au Rwanda est que la situation est extrêmement tendue. Je crois qu'au Rwanda, les gens vivent avec la peur au ventre. La situation est polarisée. On a d'une part des idéologues Hutus, où se trouvent encore des négationnistes, de l'autre côté, il y a un nouveau régime en place dirigé par Paul Kagamé. Il a pris un certain nombre de mesures positives (économie, santé, éducation) mais au niveau politique et liberté d'expression, la situation, je le répète, est très tendue. Aujourd'hui, nous sommes en présence d'un régime fort, centralisé et autoritaire.

<span>Le président rwandais Paul Kagame participe à une discussion sur le campus de l'Université Tufts le mardi 22 Avril 2014, à Medford au Massachusetts</span>
Le président rwandais Paul Kagame participe à une discussion sur le campus de l'Université Tufts le mardi 22 Avril 2014, à Medford au Massachusetts
(AP Photo/Steven Senne)

Y-a t-il déjà eu dans l'Histoire une forme de pardon qui a pu cicatriser ou, du moins, apaiser de telles blessures ?

La justice internationale a fait de grandes avancées. Pour mettre fin aux violences ethniques, il faut passer par la justice. Le cas emblématique est, je crois, le dispositif mis en place après l'apartheid, en Afrique du Sud. Mandela va trouver un compromis. Ni vainqueur ni vaincu. Il va confier la mise en place d'une commission vérité et réconciliation à l'archevêque anglican Desmond Tutu. Et avec ce dernier, on est en présence d'un pardon politique  non pas uniquement dans la sphère individuelle  et religieuse mais dans le cadre d'un dispositif politique. Je pense que ce type de pratique du pardon en Afrique du Sud a eu une influence au Rwanda.

Mais le "pardon politique" peut-il  rejoindre le "pardon humain" ?

Si c'est un pardon, comme tel que l'entend Desmond Tutu, c'est à dire un pardon qui passe par un travail sur soi, un rapport à la vérité, cela peut contribuer à une réconciliation et à un travail politique. En revanche, si c'est un pardon du fort pour occulter la vérité et imposer une forme d'oubli, là cela devient très problématique. Il faut savoir que d'une façon générale, un tueur ne reconnaît pas ses crimes. Il va se réfugier dans des stratégies de dénégations, de mensonges où il va avancer l'argument de la soumission à l'autorité. C'est très rare un tueur qui reconnaît son crime. Au Rwanda, j'ai enquêté sur les aveux et les  demandes de pardon en prison, on s'aperçoit que c'est souvent interessé ou pour des faits mineurs. Cependant, j'ai pu voir que dans certains cas, par le biais de certaines associations, il y a des tueurs, des meneurs de bande qui, en s'appuyant sur le religieux, vont aller plus loin  et vont reconnaître  leur part de responsabilité à titre personnel. Mais comme il y a souvent une imbrication du politique et du religieux, cela est souvent assez ambigu."



Broché: 248 pages
Editeur : LES NOUVELLES EDITIONS FRANCOIS BOURIN (14 novembre 2014)
ISBN-13: 979-1025200629

 






 

Dans le cadre des commémorations du génocide des Tutsis du Rwanda, l’UNRIC présentera le documentaire de Mehdi Ba et Jeremy Frey « 7 jours à Kigali » le vendredi 10 avril à 19H30 au Centre Wallonie Bruxelles de Paris.
 
L’entrée est gratuite mais il faut impérativement s’inscrire par email à l’adresse suivante
Cineonu.france@unric.org